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Full text of "La Litterature francaise sous la revolution, l'empire et la restauration, 1789-1830"

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NOUVELLE BIBLIOTIIÈQUE LITTÉRAIRE 
LA 

LITTÉRATURE FRANÇAISE 

SOUS LA UÉVOLUTION 

L'EMPIRE ET LA RESTAURATION 
(1789-1830) 



MAURICE ALBERT 

A^TiV'- el docteur es lellrc» 

Ouvrage coaronné par l'Académie française 



Mir«b«au. — Camille Deimoulins. — M" Roland. 

André Chénier. — Chateaubriand. 

M"* de Staël. — Classiques et Romantiques. — Lamartine. 

Victor HuRo. — A. de Vigny. — Augustin Thierry. 

Thiers . — Casimir Delavigne. — A. Dumas. 

A. Je Musset 



Quatrième Èdilion 



PARIS 
SOCIÉTÉ FRANÇAISK DIMI'KiMElUE ET DE LIBHAIIUE 

(ANCIRNNR LIBaAIRIE LBCÈNK, OUDIN ET C'e) 
15, BUB DE CLUBY, 15 

1898 
Toti* droit» de Iraduetion et de reproduction ritenéi. 



PARIS. — SOC. FRANC. d'iMPR . ET DE LIBR. {LEGfa»B, OUMN ÏT C'*) 



NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE 
LA 

LITTÉRATURE FRANÇAISE 

SOUS LA RÉVOLUTION 

L'EMPIRE ET LA RESTAURATION 

(1789-1830) 



MAURICE >LBERT 

Agrégé et docteur es lettres 

OaTrage couronné par l'Académie françaiia 



Mirabou. — CimilU Detmoulins. — M"* Roland. 

André Chénier. — Chateaubriand. 

M"* de Staël. — Classiques et Romantiques. — Lamartine. 

Victor Hugo.— A. de Vigny. — Au^stin Thierry. 

Thieri. — Casimir Delavigne. — A. Dumaa. 

A. de Musset 



Quatrième Edition 



PAKIS 

SOaÉTÉ FRANÇAISE D'IMPUIMERIE ET DE LIBRAIRIE 

(ancibnne librairie lecènk, oudin et c'«) 

16, bub de clunt, 16 

1898 

Tout droite de traduction et de reproduction réetrvét. 



Je réunis ici, et je dédie à mes élèves les leçons qiie 
J'ai faites cette année à la Sorbonne, pour V ICmeignement 
secondaire des jeunes filles. 



Mauricq âlberv. 



Kmrenbn ItOO-Mai 1891. 



LA 

LITTÉRATURE FRANÇAISE 

soos 

LA RÉYOICTION, L'EMPIRE IT LA RESTACRATIOH 

(1189-1630) 



CHAPITRE PREMIER 

INTRODUCTION. — l'ÉLOQUBNCI POLITIQOH 
SOUS LÀ RÉVOLUTION. — UIRADKAU. 

Si soigneusement qu'aient été composées et reliées 
les unes aux autres les diiïérentes parties de ce livre, 
ou, plus exactement, les leçons résumées de ce cours, 
ce n'est pas un tableau complet de la littérature fran- 
çaise pendant le premier tiers du xix« siècle que je 
soumets au lecteur. II aurait fallu, pour justifier cette 
prétention, faire une place à des écrivains dont les 
noms ne seront même pas mentionnés, et, sinon 
pousser plus loin que la Révolution de i830, du moins 
remonter plus haut que celle de 1789. Si, en effet, le 
xix» siècle s'ouvre historiquement avec les Ltats- 



♦ LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

Généraux, qui ne voit qu'au point de vue littéraire il 
commence beaucoup plus tôt ? Sans doute M'"« de Staël 
et Chateaubriand sont les chefs immédiats du Roman- 
tisme; mais, en réalité, c'est dans J.-J. Rousseau qu'il 
faut reconnaître le premier et le grand maître, avec les 
écrivains étrangers, de la littérature renouvelée. Lors- 
qu'ils chanteront la nature, si longtemps incomprise et 
dédaignée, ou qu'ils peindront la passion vraie, l'amour 
sincère et profond, retrouvé à partir de la Nouvelle 
Héloïse, et glorifié, oubien encore quand ils discuteront, 
avec le sérieux, l'émotion et l'éloquence qui convien- 
nent, les grands problèmes de la religion, si souvent 
bafouée au xvm» siècle et traitée légèrement, les écri- 
vains que nous rencontrerons sur notre route, artistes 
et penseurs, poètes, romanciers, philosophes, seront 
presque tous les disciples de J.-J. Rousseau. La litté- 
rature française au xix^ siècle, ou, si l'on préfère, le 
Romantisme, remonte jusqu'au milieu du xvm" siècle. 
Il faut donc n'attacher qu'une valeur relative à ces 
divisions en siècles, clas>incations commodes, mais 
vagues et souvent inexactes. Gardons-nous cependant 
de rien exagérer. Dans un grand pays, comme le nôtre, 
il semble bien qu'il y ait d'ordinaire une sorte d'esprit 
général qui domine sensiblement à certaines époques, 
et donne à chacune d'elles sa couleur particulière. 
Cet esprit général, dont la littérature sera nécessaire- 
ment l'expression, passe le plus souvent par trois 



CONSIDliRAriO?(S GKNKIULK». B 

phnscs successives qni constituent ce qu'on peut appe- 
ler un siècle. Le xvii* siùclo, par exemple, est un 
siècle d'autorité; au cours duquel cette autorité se 
prépare, s'établit et s'use. Le xviii* siècle, an con- 
traire, qui subit, puis ébranle, et enfin renverse 
cette autorité, est un siècle de liberté, ou plutôt d'in- 
dépendance d'esprit; et cet esprit d'examen, toutes les 
œuvres littéraires le refléteront. Quant au xix» siècle, 
dont les trois périodes se distinguent d'ores et déjà 
assez nettement, il nous apparaît surtout comme un 
siècle de lutte ardente, universelle. Sur tous les points, 
politique, art, littérature, religion, philosophie, la 
bataille se poursuit entre l'esprit d'autorité et l'esprit 
de liberté. Ce dernier a triomphé d'abord, en 1830, pat 
la Révolution de Juillet et la victoire du Romantisme. 
Au contraire, en 1851; l'esprit d'autorité a repris une 
revanche oppressive. Depuis que s'est ouverte, en 
1870, la troisième période du siècle, la lutte continue 
toujours aussi vive; mais on peut compter heureuse- 
ment sur le triomphe définitif de l'esprit de liberté. 

Bien décidé, pour des raisons multiples, à ne pas 
dépasser la date de 1830, je n'étudierai que les 
œuvres et les écrivains de la première période! celle 
qui comprend la Révolution, l'Empire et la Restau- 
ration. Et encore, ne nous arrêterons-nous un peu 
longuement qu'à cette dernière étape. La Révolution 
ne compte qu'un grand poète, qu'elle tua, André Ché- 



6 LA LITTÉRATUKE FRANÇAISE. 

nier; et il n'y eut sous l'Empire que deux grands 
prosateurs, qui vécurent à l'écart, et dont l'un 
même, une femme, fut odieusement persécuté par 
Napoléon. 

Pourquoi la Révolution est-elle si pauvre en grandes 
œuvres littéraires? Car, en définitive, les hommes 
qui vécurent et pensèrent à cette époque de notre 
histoire étaient convaincus que tout allait être renou- 
velé, les lettres et les arts, comme les institutions et 
les lois; et ils ne négligèrent rien pour hâter ce 
renouvellement et ce progrès, dont Condorcet se 
faisait alors l'apôtre éloquent. Ils créèrent des com- 
missions pour l'instruction publique, des écoles 
centrales et normales; ils fondèrent le musée du 
Louvre; ils eurent d'illustres professeurs, les Laplace, 
les Lagrange, les Monge, les Berlholet, les Volney, 
les Bernardin de Saint-Pierre, les Garât; laConvention 
dépensa cinq cent mille livres de plus que Louis XIV 
en pensions, qu'elle prodigua même à ses ennemis, à 
Laharpe, à Marmontel, à Fontanes, à Lacretelle. 
Eh bien, en dépit de tous ces efforts, malgré cette 
passion du progrès, la littérature de cette ppoque est 
plus que médiocre. Comme elle apparaît mesquine, 
pâle, puérile auprès des événements, et au seul sou- 
venir de l'inspiration qui devait en sortir! 

Pourquoi? la raison est bien simple. Ce phénomène 
€8t une loi. Ce n'est pas au milieu de la tempête qu'on 



I/ÉLOQUENCB POLITIQUE SOUS LA RéVOLUTION. 7 

la décrit; le soldat qui se bat ne voit pas, ne com- 
prend pas la bataille. Ces grands bouleversements 
n'agissent que longtemps après, quand ils ont donné 
toutes leurs conséquences, quand on peut les mesurer 
dans leur entier et vertigineux développement. Il faut 
que l'imagination puisse embrasser toute l'évolution 
des faits; il faut qu'il y ait eu incubation, recueille- 
ment, fécondation. L'Empire ajournera, mais ne sup- 
primera pas l'aboutissement de la grande moisson. Il 
comprimera, mais concentrera aussi toutes les éner- 
gies. L'explosion n'en sera que plus vigoureuse; et 
c'est la Restauration qui la verra. 

Nous y arriverons, à cette terre promise, et le plus 
vite possible. Mais il faut dire d'abord ce que fut cette 
-littérature de la Révolution et de l'Empire. C'est le 
désert à traverser, avec çà et là quelques oasis. 

Ce que nous rencontrons d'abord, c'est une des 
créations les plus originales et les plus puissantes de 
la Révolution : l'éloquence politique. 

L'éloquence est un don de notre race. Les Gaulois, 
disait le vieux Caton, adorent les choses de la guerre, 
et ils ont la langue affilée. Nous avons hérité d'eux 
celte double inclination. Comme nos ancêtres, qui 
arrêtaient les voyageurs pour leur faire raconter des 
histoires, nous aimons entendre causer; et parler nous 
est infiniment agréable. A un très haut degré, le 
Français possède toutes les qualités oratoires, la viva- 



s LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

cité, l'élan, la sensibilité, l'ordre, la clarté, la déduc- 
tion logique. 11 aime convaincre et persuader. Cette 
victoire de l'esprit sur l'esprit, du cœur sur le cœur, 
le touche et le flatte. De toutes les gloires littéraires, 
la gloire oratoire est, avec celle du théâtre, la plus 
enivrante, parce qu'elle est la plus immédiate, la plus 
directe, parce qu'elle éclate soudain et vous jette en 
une heure de l'obscurité dans la gloire. C'est elle, 
hélas! qui nous a ravi Lamartine. Les enivrements de 
la tribune lui ont fait dédaigner cette autre gloire, 
plus intime, plus mystérieuse, qui sacre au fond des 
cœurs les noms chéris des poètes. 

Or, malgré ses aptitudes et son goût pour l'élo- 
quence, le peuple français ne la connut pour ainsi dire 
pas avant 1789. Pourquoi? Parce que l'éloquence, 
comme la flamme, a besoin d'un aliment, et que Tali- 
ment manquait. Comment Téloquence politique aurait- 
elle pu fleurir sous la monarchie, alors que toutes les 
décisions se prenaient dans le cabinet du roi, et que 
les états généraux étaient sans attributions définies, 
sans droits réels, sans périodicité? Quand ils se réu- 
nirent en 1789, ils n'avaient pas été convoqués depuis 
plus d'un siècle et demi : ils ressemblaient à cette 
fleur des tropiques, qui fleurit tous les cent ans, et 
disparaîtsans laisser de fruit. — L'éloquencejudiciaire 
n'était pas moins elîacée. Sans doute, il y avait des 
procès : il y en a eu, et il y en aura toujours; mais les 



LÉLOgLtNCE IVUTIULE SCJUS LA, RÉTOLLTIOM. » 

causes plaidties étaient prirées, jamais pobiiqnes. Od 
ne voit guère, a« xvii'sidclo, qu'un seul pvooèsretcn- 
tissaot, celui de Fouquet : aussi le souvenir ne s'en 
est-il pas pordujLesaTOcatsil'aiors-soot d«8 hommes 
de second ordre, Pcllisson, lo discret et élùgaat Palro, 
l'habile et froid logicien Lemaistre. — LY'loqueoce 
académique existe, elfe aussi, ample, périodique, so- 
noreî mais combien artificielle et glacée 1 i::«t«emôme 
de la vraie éloqurace? C'est la lutte qui fait juillir 
l'éloquence, el-lailatte est absente de ces-cérémonies 
oratoires. On ne voit guère Qeurirau xvn*' siècle que 
l'éloquence religieuse. Celle-là peut se donner ; libk-e 
carrière : aussi est-elle supérieure. C'est gr&ce à elle 
que dans les sermons, les oraisons funèbres^ les con^ 
(roverses avec les protestants, tous les dons de notre 
racepeuvent trourer pleine satisfaction.' 

Au XTni* siècle, tous ces genres d'éloquence élar- 
gissent quelque peu leur cudre et> étendent leur 
horizon. Les remontrances du I^rlement et les pom- 
phlels que ce conflit suscite, les -questions générales, 
telles que la tolérance^ la responBabilité des agents du 
pouvoir, l'honorabilité des magistrats, abordées à 
propos des Calas» de S\rven, des Lelly, des Beaumar- 
chais; les discours des académiciens qui deviennent 
quelquefois, comme celui de Leiranc de I*ompignan, 
des manifestes et de violentes diatribes, tout cela 
prépare les esprits à la UévoluUon et à l'éloquence 

1. 



10 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

L'Angleterre aussi lesy prépare. Depuis que Voltaire 
et Montesquieu l'ont révélée aux Français et mise à la 
mode, on connaît ses philosophes, ses poètes, ses 
savants. On connaît aussi tous ces grands orateurs 
que suscitent coup sur coup de graves débats et de 
graves intérêts, comme les affaires d'Irlande et d'Amé- 
rique, comme le procès de Warren Ilastings. Les 
liolingbroke , les Walpole, les Pitt, les Burke, les 
Fox, les Sheridan, initient les Français à la grande 
éloquence, noble, majestueuse, véhémente, spirituelle, 
nourrie aux sources antiques et religieuses. 

Et maintenant, voici qu'avec les États-Généraux 
-convoqués la nation est appelée à s'occuper directe- 
ment de ses affaires. Que de questions agitées déjà 
<lans les livres, dans les brochures, dans les pam- 
phlets, vont faire leur apparition à la tribune! Le duel 
entre l'autorité du roi et les droits de la nation, le 
veto, lasanction royale, la constitution civile du clergé, 
les finances, la guerre contre la coalition, le procès 
de Louis XVI, les luttes entre les partis et les indi- 
vidus, quelle arène ouverte à l'éloquence I II lui fallait 
une matière; elle l'avait. Il lui fallait la liberté; elle 
est conquise. Il lui fallait des stimulants; ils vont 
abonder, dès que les privilégiés et le roi refuseronfde 
se laisser dépouiller. Il lui fallait enfin des auditeurs; 
les voilà qui accourent de tous les coins de la France, 
tout prêts à s'intéresser à cette chose nouvelle et 



iiinADKAi:. it 

qu'ils aiment, l'éloquence; accessibles aux bonnes 
raisons, capables d'écouter, et qui ne craindront 
pas de prolonger les discussions au lieu de les 
étouiïer. Aussi l'éloquence politique nalt-elle du 
premier coup, ardente, passionnée, d'une forme 
souvent un peu déclamatoire, et absorbc-t-elle tous 
les autres genres d'éloquence, en même temps que 
toutes les forces, toutes les aptitudes, toute la passion 
de la nation. 

Et qui sont-ils, ceux qui la représentent alors? C'est 
Hailly, le président; Barnave, l'orateur disert; Maury, 
rhomme habile, plein de chaleur et d'aplomb; Ver- 
gniaud, à l'éloquence tantôt grave et tantôt impé- 
tueuse, toujours imagée et fleurie; Robespierre, le 
grincheux, le révolutionnaire à froid. Un homme les 
eTace tous, celui que Lamartine appelle le premier 
4e$ orateurs et des tribuns, Mirabeau. 

Qu'était-ce que cette éloquence? Mirabeau, d'abord, 
avait de l'orateur toutes les qualités physiques : un 
masque terrible qui se transflgurait à la tribune, un 
corps athlétique, imposant par sa masse, une tête 
énorme, une chevelure puissante, une poitrine vaste, 
une voix rauque, tonnante, aiguë, f Si vous aviez vu 
le monstre *, disait-on de lui, comme de Démos- 
tbène; et lui-même avait conscience de cette force 
extérieure : c je vais leur montrer ma hure >, criait-il, 
au moment d'escalader la tribune. 



a LA LITTIÎR.VTURE FRANÇAISE. 

Lorsqu'il y parut pour la première fois comme 
député du Tiei"s, il avait quarante ans, et laissait der- 
rière lui une vie semée à tous les hasards, à toutes 
les folies, à tous les désordres. Il avait fait de tout, 
des dettes, de la prison, des voyages, des études 
variées, écrit des brochures ardentes, solides, très 
politiques, surtout sur le despotisme et les lettres de 
cachet. Courte fut sa vie d'orateur, mais, dans ses 
deux périodes, singulièrement remplie. Pendant la 
première., il décide la Révolution et donne l'élan. Tout 
le monde connaît sa réponse à M. de Dreux-Brézé, 
frères paroles que traduisait naguère dans le marbre le 
ciseau d'un de nos grands sculpteurs. Dans la seconde, 
il veut enrayer le mouvement, moitié par conviction^ 
moitié par calcul intéressé. Là, il €st admirable d'habi- 
leté, de souplesse. Je ne voisqu'un homme qui lerappelle 
et puisse aider à le comprendre : c'est Démosthène. 

Gomme l'orateur grec, qui fut l'homme de la cir- 
constance, Mirabeau parut au bon moment : 'E^avrjv 
Tot'vuv o&Toç lyo). Comme lui, il a la' prompte et sûfe 
intelligence des questions, saisit tout dé suite le point 
important, et n'en sort pas. Il a le sens pratique, voit 
la solution décisive qui s'impose, et ne se perd jamais 
dans les généralités vagues. Il a l'abondance, le 
flimen orationis, et sa parole n'agit que par le mou- 
vement continu. Logicien puissant, il accumulé les 
preuves, les présente et les enchaîne de façon qu'elles 



ininiimu. is 

enchérissent les unes sur les aetres. Il est toujours 
prêt i\ l'altaquc et prôl à la riposte, sait écouter ses 
adversaires et merveilleusement s'assimiler le travail 
des autres. Il a aussi Tà-propos, la vivacité, l'image 
qui frappe l'esprit, le rapprochement ingénieux et 
convaincant, le souvenir historique heureusement 
évoque '. Enfin, sa diction est touiïue, luxuriante. Sur 
ce point il ne ressemble pas à Démosthône. La forme 
chez lui n'a rien d'antique, ni de sobre. Ses mots, ses 
tours sont très nouveaux, très imprévus, et toujours 
an situation. 

Gboisissomi parmi les discours de Mirabeau, uo 
fragment qui puisse nous donner une idée de cette 
grande éloquence. C'était au mois de septembre 1789. 
Necker, ministre des Finances, voyant l'État menacé 
d« Ia< banqueroute, proposait, à litre d« secours 
extraordinaire, d'imposer une contribution égale au 
quart des revenus de chaque citoyen. Mirabeau mont* 
à la tribune pour défendre le projet, et voici la péro- 
raison de son discours : 

c Met amis, écoutez un mot, un seul mot. Deux siècles 
Je déprédations et de bt'igandages ont creusé le gouffre 
cùle royaume est près de s'engloutir. Il faut le combler, 
ie gouffre effroyable. Eh bien ! voici la liste des proprié- 

i. c Je vois de cette tribune la fenôlrc d'où rinfàme Charles IX 
tirait sur ses sujets, dont le crime était d'adorer Dieu antre- 
ment que lui. a 



U LA LITTÉRATURE FRANC 4ISE. 

taires français ; choisissez parmi les riches afin de sacrifier 
moins de citoyens, mais choisissez; car ne faut-il pas 
qu'un petit nombre périsse pour sauver la masse du 
peuple? Allons, ces deux mille notables possèdent de quoi 
combler le déficit. Ramenez l'ordre dans vos finances, la 
paix et la prospérité dans le royaume. Frappez, immolez 
sans pitié ces tristes victimes, précipitez-les dans l'abîme; 
il va se refermer... Vous reculez d'horreur... Hommes 
inconséquents, hommes pusillanimes 1 Et ne voyez vous 
donc pas qu'en décrétant la banqueroute, ou, ce qui est 
plus odieux encore, en la rendant inévitable sans la décré- 
ter, vous vous souillez d'un acte mille fois plus criminel, 
et, chose inconcevable, gratuitement criminel; car enfin 
cet horrible sacrifice ferait du moins disparaître le déficit. 
Mais croyez-vous, parce que vous n'avez pas payé, que 
vous ne devrez plus rien? Croyez- vous que les milliers, les 
millions d'hommes qui perdront en un instant, par l'ex- 
plosion terrible ou par ses contre-coups, tout ce qui fai- 
sait la consolation de leur vie, et peut-être leur unique 
moyen de la sustenter, vous laisseront paisiblement jouir 
de votre crime ? 

t Contemplateurs stoïques des maux incalculables que 
cette catastrophe vomira sur la France, impassibles 
égoïstes qui pensez que ces convulsions du désespoir et 
de la misère passeront comme tant d'autres, et d'autant 
plus rapidement qu'elles seront plus violentes, êles-vous 
bien sûrs que tant d'hommes sans pain vous laisseront 
tranquillement savourer les mets dont vous n'aurez voulu 
diminuer ni le nombre, ni la délicatesse?... Non, vous 
périrez, et dans la conflagration universelle que vous ne 
frémissez pas d'allumer, la perte de votre honneur ne 
sauvera pas une seule de vos détestables jouissances. 



MIRAnP.AU. m 

« V )ilà où nous marchons .. J'entends pnricr de patrio- 
tisme, d'élans de patriotisme, d'évocation de palriolisnic. 
Ah I ne prostituez pas ces mots de patrie et de patrio- 
tisme. Il est donc bien magnanime, l'effort de donner une 
portion de son revenu pour sauver tout ce qu'on possède ! 
KU ! Messieurs, ce n'est \h que de la simple arithmétique ; 
et celui qui hésitera ne peut désanner l'indignation que 
par le mépris que doit inspirer sa stupidité. Oui, Mes- 
sieurs, c'est la prudence la plus ordinaire, la sagesse la 
plus triviale, c'est votre intérêt le plus grossier que j'in- 
voque. Je ne vous dis plus, comme autrefois : donnercz- 
vous les premiers aux nations le spectacle d'un peuple 
assemblé pour manquer à la foi publique? Je ne vous dis 
plus : eh i quels titres avcz-vous &la liberté, quels moyens 
vous resteront pour la maintenir si, dès votre premier pas, 
vous surpassez les turpitudes des gouvernements les plus 
corrompus, si le besoin de votre concours et de votre sur- 
veillance n'est pas le garant de votre Constitution? Je 
vous dis : vous serez tous entraînés dans la ruine univer- 
selle, et les premiers intéressés au sacrifice que le gou- 
vernement vous demande, c'est vous-mêmes. 

c Votez donc ce subside extraordinaire, et puisse-t-il être 
suffisant 1 Volez-le, parce que, si vous avez des doutes sur 
les moyens (doutes vagues et non éclairés), vous n'en avez 
pas sur sa nécessité et sur notre impuissance à le rem- 
placer, immédiatement du moins. Votezle, parce que les 
circonstances publiques ne souffrent aucun relard, et que 
nous serions comptables de tout délai. Gardez-vous de 
demander du temps; le malheur n'en accorde jamais... 
Ah! Messieurs, à propos d'une ridicule motion du Pulais- 
Royal, d'une risibic insurrection qui n'eut jamais d'im- 
portance que dans les imaginations faibles ou les desseins 



Itt LA LITTEllAlURE FRANÇAISE, 

pervers de quelques hommes de mauvaise foi, , vous avez 
entendu naguère ces mots - forcenés •: GalUina est aux 
portes de Rome et Von délibère! Et certes, il n'y avait au- 
tour de nous ni Gatilina, ni périls; ni factions, ni Home... 
Mais -aujourd'hui labanqueroutej la hideuse banqueroute 
est là; elle menace de consumer vous, vos propriétés, 
votre honneur, et vous délibérez!.., » 

Mirabeau n'est pas seulement lé plus grand des ora- 
teurs de la Révolution : il est en quelque sorte à part, 
isolé dans sa grandeur; et quand une mort imprévue 
l'enleva, il se fit -un grand vide. Le grand chône était 
tombé, comme a dit M""* de Staël. 

Ce qui suivit, vous le savez; Mirabeau lui-même 
l'avait pressenti. « Après moi, disait-il, les factions s'ar- 
racheront les lambeaux du pouvoir. » La Révolution 
suit son cours, et, à l'extérieur comme à l'intérieur, 
les événements se précipitent. Le spectacle est 
effrayant, imposant de farouche grandeur; et l'élo- 
quence dé ces années terribles (1792-1794) est, comme 
elles, désordonnée, . démesurée. Les mots manquent 
aux orateurs pour exprimer leurs idées, leurs senti- 
ments. Ce sont des cris, des apostrophes, des menaces 
homicides; La noble et pure parole dé Vergniaud est 
éteinte par le rugissement de Danton, tfanchée par le 
fausset strident de Robespierre, glacée par la senten- 
cieuse impassibilité de Saint-Just, couverte par les 
cris d'hyène de Marat et les vociférations des tri- 



MIRADEAU. 17 

buncs : l'art n'a plus rien avoir dans ce chaos sanglant. 
Le peu qui survit de la vraie éloquence sera con- 
damné au silence sous l'Empire. Un seul homme par- 
lera alors : il ne permettra même pas à Chateaubriand 
de prononcer son discours de réception à l'Académie 
française. 



CHAPITRE II 

LB lODRNALISMB SOUS LA RÉVOtOTICK. 

CAMILLB DBSMOL'LINS. 

LBS MBMOIUKS DB MADAMB ROLAND *. 



I 

n y a encore un genre auquel la Révolution a donné 
naissance : c'est le journalisme politique. 11 est né 
pour des besoins nouveaux. La France entière se 
passionna pour l'œuvre de la rénovation, et voulut être 
tenue au courant des moindres faits. On eut d'abord 
les comptes rendus de l'Assemblée ; mais bientôt ils 
ne suffirent plus, et les journaux apparurent, divisés 
en deux camps, ceux des royalistes et ceux des amis 
de la Révolution. On devine le déchaînement de cette 
presse au jour le jour, excitée par les fureurs des 
partis. La tribune, auprès des journaux, était calme, 
pacifique. L'histoire littéraire ne peut signaler que 

i. J'ai profilé, pour la seconde partie de cette leçon, de 
quelques notes laissées par mon père, qui fil, en 1S7-i, une 
conférence sur M*« Roland. 



20 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

comme des productions étranges ou monstrueuses les 
Actes des Apôtres, pamphlet royaliste hebdomadaire, 
les Révolutions de Paris de Louslalot, et les journaux 
d'Hébert et de Marat, le Père Duchesne et l'Ami du 
peuple. 

De tout cela, il ne reste, au point de vue littéraire, 
que quelques pages de Camille Desmoulins. Celui-là 
était vraiment un écrivain. Élève de Louis-le-Grand, 
comme Robespierre, doué d'une mémoire merveilleuse, 
d'une verve endiablée, d'un esprit de gamin parisien, 
d'une imagination vive; nourri, saturé d'antiquité, 
comme La Boétie, il fut préservé des chutes suprêmes 
par son ardent amour des lettres. Quand la Révolution 
commença, il crut voir se réaliser et revivre la cité 
antique, l'antique démocratie; et enivré, ébloui, il se 
lança dans la carrière. C'est lui qui, le 14 juillet, 
pousse le peuple contre la Bastille. Député à la Con- 
vention, secrétaire général de Danton, il se trouve 
d'abord associé à tous les violents, à Marat, à Hébert, 
à Robespierre qui le traîne partout après lui. Pendant 
quatre ans, dans des pamphlets de toutes sortes, La 
France libre, le Discours de la Lanterne aux Parisiens, 
les Révolutions de France et de Brabant, VHistoire des 
Brissotins, il multiplie les attaques contre les ennemis 
de la République et les Girondins, ainsi que les motions 
les plus hardies; 

Mais un jour, dans l'âme de cet enfant terrible, rail- 



LK JuttOiAUSNBSOUSLA.BiiVOLLriOiN. t1 

loor, insolent, ccMlMéme, un peu de sérieux se. gliwu 
avec beaucoup depHié, suivis inenlôl de lassitude et 
de remords. Alors apparaissent ces numéros 3 et 4 
du Vieux Cordeiier, où il peint la Terreur. Quelle 
éloquente apostrophe que celle-ci où, après un vigou- 
reux tableau des crimes des triumvirs, de Tibère, de 
Claude, de Néron, de Caligula, de Domitien, et des 
délations des Cotta, des Qissius, des Severus, des 
Ré^ulus, U 8 élève ooulre ia loi des suspects : 

c La liberté, d vns obtura concitoyens, c'est le bonbcur, 
c'est la raison, c'est l'cgalilé, c'est la justice, c'est lu 
déclaration des droits, c'est votre sublime conslilulioa. 
Voule»-«ou8 que je la reconnaiMC, que je tombe à ses 
picils, quu ievonc tout mon sang ponr elle? Ouvrez les 
prisons à ces deux eenl iiiille citoyens que vous oppolcz 
suspects, car,^ dans la dccloiation des droits, il n'y a point 
de maison 'de suspicion; il a'y a que des maisons d'arriil. 
Le sou(>çon n'a point de prisons, mais l'accusateur public ; 
il n'y a point de gens 8us|>ects ; il n'y a que des prévenus 
de dt'-lits fixés par la lui. Kt ne croyez pus que cetlo mesure 
serait Funeste k lu Hépubliquc. Ce senùl la mesure la plus 
révolutionnaire que vous eussiez jamais prise. Vous voulez 
exleriiiiner tous vos ennemis par la guillotine? .Mais y cnl- 
il jamais plus grande Tulic? l*ouvez-vous en faire périr un 
seul à r^cbafaud, sans vous fuiru dix ennemis de sa fumiilc 
ou de ses amis? Croyez-vous quo ce soient ces rtMumes, ces 
vieillards, ces cacochymes, ces égoïstes, ces traînards du la 
Hévobilinn que vous enfermez, qui sont dangereux? i)e vos 
cnnoii>is, il n'est resté parmi vous que les l&cbes et les . 



29 LA LfTTÉRATURE FRANÇAISE. 

malades. Les braves et les forls ont émigré. Ils ont péri à 
Lyon ou dans la Vendée ; tout le reste ne mérite pas votre 

colère. » 

Plus loin, c'est un appel à la pitié. Nous avons un 
comité de Salut public; ayons un comité de Clémence. 

« Que de bénédictions s'élèveraient alors de toutes 
parts! Je pense bien différemment de ceux qui vous 
disent qu'il faut laisser la terreur à l'ordre du jour. Je suis 
certain, au contraire, que la liberté serait consolidée et 
l'Europe vaincue, si vous aviez un comité de Clémence. 
C'est ce comité qui finirait la Révolution ; car la clé- 
mence est aussi une mesure révolutionnaire, et la plus 
efficace de toutes, quand elle est distribuée avec sagesse... 
A ce mot de comité de Clémence, quel patriote ne sent 
pas ses entrailles émues? Car le patriotisme est la pléni- 
tude de toutes les vertus, et ne peut pas, conséquemment, 
exister là où il n'y a ni humanité, ni philanthropie, mais 
une âme aride et desséchée par l'égoïsme. mon cher 
Robespierre ! c'est à toi que j'adresse ici la parole; car j'ai 
vu le moment où Pitt n'avait plus que toi à vaincre, où, 
sans toi, le navire Argo périssait; la République entrait 
dans le chaos, et la société des Jacobins et la Montagne 
devenaient une tour de Babel. mon vieux camarade de 
collège, loi dont la postérité relira les discours éloquents, 
souviens-toi de ces leçons de l'histoire et de la philoso- 
phie : que l'amour est plus fort, plus durable que la 
crainte; que l'admiration et la religion naquirent des 
bienfaits; que les actes de clémence sont l'échelle du men- 
songe, comme nous disait Tertullien, par lesquels les 



CAMILLE DE8M0ULINS. tS 

incntbrcs des comités de Salut public se sont élerés jus- 
qu'au ciel, et qu'on n'j monta jamais sur des marchoii 
eiuanglantocs. • 

A ces paroles, un sanglot de pitié répondit d'un 
bout à l'autre de la France, et un rayon d'espoir 
se glissa au fond des prisons. Mais Robespierre 
fronça le sourcil, et demanda que Le Vietix Cordelier 
fût brûlé au sein de la société, c — Brûler n'est pas 
répondre >, répliqua Camille Desmoulins, qui en 
même temps protestait ainsi contre une dénonciation 
dllébert : 

« Le rayon d'espérance que j'ai fait luire au fond des 
prisons aux patriotes détenus, l'image du bonbeur à venir 
de la République française, que j'ai présentée à l'ayance et 
par anticipation à mes lecteurs, et le seul nom de comitr 
de Clémence que j'ai prononcé, ce mot seul a-t-il fait sur 
toi, Hébert, l'effet du fouet des furies? N'as-tu donc pu 
supporter l'idée que la nation fût un jour heureuse et un 
peuple de frères, puisque, à ce mot de clémence, que 
j'avais pourtant si fort amendé, en ajoutant : c arrière 
< la pensée d'une amnistie, arrière l'ouverture des prisons • , 
te voilà à le manger le sang, à entrer dans une colère de 
bougre, à tomber en syncope, et à en perdre la raison, 
au point de me dénoncer si ridiculement aux Jacobins f > 

Camille Desmoulins devait peu survivre à cet acte 
de courage, à ce cri de pitié. Dans le numéro 5 du 
Vieux Cordelier il prévoyait la mort prochaine: 



«4 LA LITTÉRATUBE FRANÇAISE. 

c mes collègues, je vous dirai, comme Brutus à Cicé- 
ron : nous craignons trop la mort, l'exil et la pauvreté ; 
nimium titnemus mortem, et exilium, et paupertatem. Cette 
vie mérite-t-elle donc qu'un représentant la prolonge aux 
dépens de l'honneur? Il n'est aucun de nous qui ne soit 
parvenu au sommet de la montagne de la vie. Il ne nous 
reste plus qu'à la descendre à travers mille précipices, 
inévitables même pour l'homme le plus obscur. Cette des- 
cente ne nous offrira aucun paysage, aucuns sites qui ne 
se soient offerts mille fois plus délicieux à ce Salomotn qui 
disait au milieu de ses sept cents femmes, et en foulant 
tout ce mobilier de bonheur : J'ai trouvé que les morts 
sont plu^ heureux que les vivants, et que le plus heureux 
est celui qui n'est jamais né., 

€ Eh quoi t lorsque tous les jours les douze cent mille 
soldats du peuple français affrontent les redoutes héris- 
sées des batteries les plus meurtrières, et volent de vic- 
toires en victoires, nous, députés à la Convention, qui ne 
pouvons jamais tomber, comme le soldat, dans l'obscurité 
de la nuit, fusillé dans les ténèbres, et sans témoins de 
sa valeur; nous dont la mort, soufferte pour ia liberté, ne 
peut être que glorieuse, solennelle, en présence de la 
nation entière, de l'Europe et de la postérité, serions- 
nous plus lâches que nos soldais? Craindrions-nous de 
nous exposer? N'oserons-nous braver la grande colère du 
Père Duchesne, pour remporter aussi la victoire que le 
peuple français attend de nous, la victoire sur les ultra- 
révolutionnaires comme sur les contre-révolutionnaires; 
la victoire sur tous les intrigants, tous les fripons, tous 
les ambitieux, tous les ennemis du bien public?... 

t Occupons-nous, mes collègues, non pasà défendre notre 
vie, comme des malades, mais à défendre la liberté et 



CAMILLE DBSMUULLNS. iH 

les principes comme des républicains! Et quand même, co 
qui est impossible, la caluiunic et le crime pourraient 
avoir sur la Tcrlu un moment de triomphe, croit on que, 
mtiiiie sur l'échafaud, soutenu par ce sentiment intime 
que j'ai aimé avec passion ma patrie et la République, 
soutenu de ce témoignage iHcrnel des siècles, environné 
de l'estime et des regrets de tous les vrais républicains, 
je voulusse changer mon supplice contre la fortune de ce 
misérable Hébert, qui, dans sa feuille, pousse au désespoir 
vingt classes de citoyens et plus de trois iniltk}ns de 
Français, auxquels il dit anathëme, et qu'il enveloppe en 
masse dans une proscription commune; qui, pour s'étour- 
dir sur ses remords et ses cnloranics, a besoin de se pro- 
curer une ivresse plus forte que celle du vin, et de lécher 
sans cesse le sang au pied de la guillotine? Qu'est-ce donc 
que l'échafaud pour un patriote, sinon le piédestal des 
Sydney et des Jean de Will ? Qu'est-ce, dans un moment 
de guerre où j'ai eu mes deux frères mutilés et hachés 
pour la liberté, qu'est-ce que la guillotine, sinon un coup 
de sabre, et le plus glorieux de tous, pour un député vic- 
time de son courage et de son républicanisme? • 

Le coup de sabre ne ee fit pas attendre. Le 5 avril 
179t, C«raille Desmoalins montait sur l'échafaud, 
après avoir écrit à sa jeune femme Lucile une lettre 
suprême et déchirante qui se terminait ainsi : 

c Console-toi, veuve désolée I L'épitaphe de ton pauvre 
Camille est glorieuse : c'est celle des Brutus et des Caton, 
les tyrannioides.O ma chère Lucile 1 j'étais né pour faire 
des vers, pour défendre les malheureux, pour te rendre 



26 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

heureuse, pour composer avec ta mère et mon père, et 
quelques personnes de notre cœur, une Otaïti, J'avais 
r<ivé une République que tout le monde eût adorée. Je 
n'ai pu croire que les hommes fussent si féroces et si 
injustes. Comment penser que quelques plaisanteries, 
dans mes écrits, contre des collègues qui m'avaient pro- 
voqué, effaceraient le souvenir de mes services? Je ne me 
dissimule point que je meurs victime de ma plaisanterie 
et de mon amitié pour Danton. Je remercie mes assassins 
de me faire mourir avec lui et Philippcaux; et puisque 
nos collègues sont assez lâches pour nous abandonner et 
pour prêter l'oreille à des calomnies que je ne connais pas, 
mais à coup sûr les plus grossières, je vois que nous 
mourrons victimes de notre courage à dénoncer des traî- 
tres, de notre amour pour la vérité. Nous pouvons bien 
emporter avec nous ce témoignage que nous périssons les 
derniers des Républicains. Pardon, chère amie, ma vérita- 
ble vie, que j'ai perdue du moment qu'on nous a séparés! 
je m'occupe de ma mémoire. Je devrais bien plutôt m'oc- 
cuper de te la faire oublier, ma Lucile, mon bon loulou, 
mil poule! Je t'en conjure, ne reste pas sur la branche, ne 
m'up|)clle pas par tes cris; ils me déchireraient au fond 
du tombeau : vis pour mon Horace (son flls) ; parle-lui de 
moi. Tu lui diras ce qu'il ne peut point entendre, que je 
l'aurais bien aimé ! Malgré mon supplice, je crois qu'il y 
a un Dieu. Mon sang effacera mes fautes, les faiblesses de 
riiMiiianité; et ce que j'ai eu de bon, mes vertus, mon 
amour de la liberté, Dieu le récompensera. Je te reverrai 
un jour, ô Lucile, ô Anette! Sensible comme je l'étais, la 
mort, qui me délivre de la vue de tant de crimes, est-elle 
un si grand malheur? Adieu, Loulou, adieu, ma vie, mon 
ànio, mu divinité sur la terre ! Je te laisse de bons amis, tout 



LES MÉMOineS DB Mm* ROLAND. Î7 

ce qu'il y a d'hommes vertueux et sensibles. Adieu, Lucile, 
ma chère Lucile! adieu, Horace, Anelte, adieu, mon pèret 
Je sens fuir devant moi le rivage de la vie. Je vois encore 
Lucile! Je la vois! mes bras croisés te serrent! mes mains 
li^^es t'embrassent, et ma tête st^parée repose sur toi! Je 
lis mourir!... » 

Huit jours après, Lucile, condamnée à son tour, 
suivait son mari dans la mort. 



Il 



Si, parmi les journaux révolutionnaires, on peut 
distinguer le Vieux Cordelier, dans la collection, très 
nombreuse aussi, des Mémoires, il faut mettre à part 
ceux de M"» Roland. De ce lugubre cortège qui^ pen- 
dant quatorze mois, défila de la Conciergerie à la 
place de la Révolution ou à la barrière du Trône, 
aucune victime ne se détache plus noble, plus pure, 
plus héroïque. 

Ceux qui l'envoyèrent à la mort avaient pris toutes 
les précautions pour s'en débarrasser sans bruit, la 
supprimer et la déshonorer sans qu'elle pût faire 
entendre une protestation quelconque. Il n'y avait eu 
ni interrogatoire public, ni débat solennel, ni défense 
libre. On lui refusa même la permission d'écrire quel- 
ques mots au pied de l'échafaud. Elle ne put que pro- 



» LA LirrÉHATURE FRANÇAISE. 

noncer les paroles célèbres, entendues par le seul 
bourreau ; t liberté! que de crimes on commet en ton 
nomî » 

Mais voici que tout à coup, du fond de la tombe, 
celle à qui l'on avait si bien fermé la bouche élevait 
la voix. En 1793 paraissait un Appel à l'impartiale pos- 
tvrité par la citoyenne Roland. D'où venaient ces 
mémoires posthumes, coupés çà et là de dates, d'in- 
dications de lieu, l'Abbaye, Sainte-Pélagie, la Concier- 
gerie, livre étrange qui, dès les premières lignes, attire 
et serre le cœur? 

A peine incarcérée, M""» Roland apprend par 
ses amis et par Hébert, qui a l'aimable attention de 
faire crier le Père Duchesne sous la fenêtre de la pri- 
sonnière, l'acte d'accusation des Girondins. Elle com- 
prend qu'ils sont perdus, et elle aussi. Mais c'est plus 
que la mort qu'on leur prépare, c'est le déshonneur^ 
La mort, soit! le déshonneur, non! Aussi prend-elle 
la pirjme pour écrire la justificalion de son parti. C'est 
donc un Mémoire, dans le sens judiciaire du mot, en 
même temps que des Mémoires. Elle se hâte, car elle 
écrit sous le couteau. Dès qu'un cahier était plein, 
Husc venait le chercher, l'emportait et le mettait en 
sûreté. Chose admirable, et qui la peindra dans ce 
qu'elle a de plus intime, de plus caractéristique! Crai- 
gnant de n'avoir pas le temps d'achever tout ce qu'elle 
veut écrire, elle commence par la partie politique, 



LKS MÉMOtRRS DB M»« ROLAND. ft 

qu'elle dut brûler un jour, et qu'elle refait. Elle ne 
s'occupera d'elle que plus tard, à la An^ si elle a le 
temps; et encore ne sera-ce qu'en courant. 

Il y a donc dans ces Mémoire»^ une division touttt 
naturelle, indiquée par elle-même. C'est d'abord une 
partie politique, où «Ile expose son rôle, celui de ses 
amis et de son parti. Dans la seconde, tout intime, 
c'est la Temme qui se révèle à nous, ou plutôt la 
jeune fille, W Manon Phlipon. 

La première partie est le plaidoyer de la Gironde. 
Il ne nous appartient pas d'entrer dans ce débat, 
toujours ouvert, et' dans la discussion des faits. 
Maie, incontestablement, M"^ U'otand a gain de cause 
sur les points essentiels : quand elle soutient, par 
exemple, que les Girondins étaient républicains et 
qv'ils ne conspiraient pas avec la Vendée. Est-il aussi 
certain qu'ils ne cherchaient pas à soulever les dépar- 
tements contre Pttris? On n'oserait l'affirmer. Au 
reste, ce qui importe, c'est l'esprit de cette pre- 
mière partie. Or, on ne saurait trouver une œuvre de 
foi plus ardente, d'éloquence plus passionnée, plus 
entraînante. Les pprtraits surtout sont saisissants, 

1. Publiés d'tb6rd par Bo«c en l'an IV; ces Jlf^dfrevformè- 
rcnt en 1800 les deux proriiiora volumes de l'édition d«vi tuuvres 
complûtes. En 1864, >ni. Dauban et Faugére les pii(ili«>rcut à 
nouveau, après avoir contrôlé les papiers de la famille On 
peut trouver que l'édition complète i!s>t trop complète. Il y a 
notanmient deux passages qu'on voudrait bien pouvoir sup- 
primer. 



80 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

esquissés de main de mattre, à la Tacite, notamment 
ceux des amis tièdes, comme Condorcet, J. Chénier, 
et ceux des ennemis, des lâches, des hypocrites. Voici 
celui de Dorat-Gubières : 

« Cnbières, fidèle à ce double caractère d'insolence et 
de bassesse qu'il porte au suprême degré sur sa répugnante 
figure, proche le sans-culoltisme comme il chantait les 
Grâces, fait des vers à Marat comme il en faisait à Iris, et, 
•■anguinaire sans fureur, comme il fut apparemment 
amoureux sans tendresse, il se prosterne humblement 
devant l'idole du jour, fût-ce Tentâtes ou Vénus. Qu'im- 
porte? pourvu qu'il rampe et qu'il gagne du pain; c'était 
hier en écrivant un quatrain, c'est aujourd'hui en copiant 
un procès-verbal ou en signant un ordre de police. 

€ Venu chez moi, je ne sais comment, lorsque mon mari 
était au ministère, je ne le connaissais que comme bel 
esprit, et j'eus l'occasion de lui faire une honnêteté; il 
mangea deux fois chez moi, me parut singulier à la pre- 
îuiëre, insupportable à la seconde; plat courtisan, fade 
complimenteur, sottement avantageux et bassement poli, 
il étonne le bon sens et déplaît à la raison plus qu'aucun 
être que j'aie jamais rencontré. > 

Elle est moins heureuse avec ses amis ; leurs por- 
traits sont souvent vagues, banals, déclamatoires. 
Le style alors dévie vers la fadeur allégorique, comme 
dans ce crayon de Louvel : 

• Sa main habile pouvait alternativement secouer les 



LBS MÉMOIRKS DE M"»* ROLAND. 81 

grelots de la folie, tenir le burin de l'histoire, et lancer le* 
foudres de l'éloquence. * 

Toute cette partie, en somme, avec la lettre à Hobes- 
pierre, est vivante, frémissante, passionnée et passion- 
nante. Non seulement les physionomies y ont un 
puissant relief dramatique, non seulement toutes ces 
tètes qui vont être coupées sont saisies au passage et 
dessinées en quelques traits inoubliables, mais le 
caractôre général de l'époque, l'empreinte du moment, 
sont rendus avec une vigueur singulière, et le plus 
souvent à l'aide de détails remarquablement choisis 
et très frappants. Ainsi, Tanecdocte suivante, dont le 
héros est Grangencuve, esprit assez ordinaire, mais 
ànie vraiment grande, peindra bien l'état des esprits: 

c Dans le courant de juillet il9i, la conduite et les dispo- 
sitions de la cour annonçant des vues hostiles, chacun 
raisonnait sur les moyens de les prévenir ou de les dt^jouer. 
Chabot disait à ce sujet, avec l'ardeur qui vient de l'exal- 
tation et non de la force, qu'il serait à souhaiter que la 
cour nt attenter aux jours de quelques députés patriotes; 
que ce serait la cause infaillible d'une insurrection du 
peuple, le seul moyen de le mettre en mouvement et de 
produire une crise salutaire. Il s'échauffe sur ce texte et le 
commente assez longuement. Grangeneuve, qui l'avMC 
écouté s:ins mot dire dans la petite société où s'était tenu 
ce discours, saisit le premier instant de parler à Chiihot 
en secret : • J'ai été, lui dit-il, frappé de vos raisons : elles 



3Î LA LITTIÎKATURE FRANÇAISE. 

sont excellentes; mais la cour est trop habile pour >ous 
fournir jamais un loi expédient; il faut y suppléer : Irou- 
Toz des hoimncs qui puissent faire le coup, je me dévoue 
pour la victime. — Quoi! vous voulez?... — Sans doute : 
qu'y a-til à cela de si difficile? ma vie n'est point fort 
ui:!e, mon individu n'a rien d'important; je serai trop 
heureux d'en faire le sacrifice à mon pays. —Ah! mon 
ami, vous ne serez pas seul, s'écrie Chabot d'un air inspiré; 
je veax partager cette gloire avec vous. — Comme vous 
voudrez; un est assez, deux peuvent mieux faire encore; 
mais il n'y a pas de gloire à cela; il faut que personne. 
n'en sache rien. Avisons donc aux moyens. » 

c Chabot se charge de les ménager ; peu de jours après il 
annoncée Grangeneuve qu'il a son monde et que tout est 
prêt. « Eh bien! fixons l'instant, nous nous rendrons au 
comité demain au soir; j'en sortirai â dix heures et demie ; 
il faudra passer dans telle rue, peu fréquentée, où il faut 
aposterles gens; mais qu'ils sachent s'y prendre; il s'agit 
de bien nous tuer, et non pas de nous estropier. » On 
arn^le les heures, on convient des faits : Grangeneuve va 
faire son testament, ordonne quelques affaires domestiques, 
sans affectation, et ne manqua pas au rendez-vous donné. 
Chabot n'y paraissait point encore ; l'heure arrivée, il n'était 
pas venu. Grangeneuve en conclut qu'il a abandonné l'idée 
du partage; mais croyant à l'exécution pour lui, il part, 
il prend le chemin convenu, le parcourt à petits pas, ne 
rencontre personne au monde, repasse une seconde fois, 
crainte d'erreur sur l'instant, et il est obligé de rentrei 
chez lui sain et sauf, mécontent de l'inutilité de sa prépa- 
ration. Chabot se sauva des repi'oches par de misérables 
défailcs, et ne démentit point la poltronnerie d'un prêtre, 
ni l'hypocrisie d'un capucin. > 



LBS^IIKIKNBKS DB «M BOLANa 33 

Ce maehiaTéliime héroîqiM, M*** Uolaad l'admire 
sans resthcUoo. 

A l'iatérél généra^ historique et dramatique de ces 
pages s'ajoute celui qui s'attache & l'auteur mémo. 
On ne sait si elle pourra achever, et od espère encore 
qu'elle sera sauvée. La fermeté avec laquelle elle subit 
dans laprisontouteâ les tortures, les insultes immondes 
du Père Duchesne, la ruine de son parti, la fuite de son 
mari, l'éloignement de sa ûlle, la condamnation de 
Buzot; son amour pour la liberté, qu'elle sent perdue 
et qu'elle invoque dans de si belles pages, notamment 
dans V Apostrophe à Bnitus; sa fermeté devant la mort 
qu'elle réclame, non par le poison qu'elle refuse, mais 
au grand Jour, après des débats solennels : (c Vous 
me devez la mort, je l'attends, je la veux >); sa 
conflance dans une autre vie et dans un Dieu juste, 
tout cela, assurément, constitue un caractère. Dans 
une époque où il y en eut de si énergiques et de si 
bien trempés, elle se détache, et n'est au-dessous de 
personne. 

Gomment doncs'est forméecettevaiilanteethéroTque 
natore ? Ce sont les if/emotre«particuliers qui vont nous 
l'apprendre. 

Née à Paris ea i754, dans uo milieu de bonne bour- 
geoisie, Manon Pblipon était la fille d'un graveur et 
d'une mère remarquablement intelligente» qui comprit 
de très bonne heure la nature de l'enfant, otia laissa 



34 LA. LITTÉUATURe FRÂNÇAISB. 

se développer librement. C'était un caractère doux, 
un cœur très affectueux, un esprit solide, surtout une 
âme très forte. Tout enfant elle manifesta cette force 
d'âme. 

€ Un jour que j'étais un peu malade, il fut question de 
me donner une médecine : on m'apporta le triste breu- 
vage; je l'approche de mes lèvres; son odeur me le fait 
repousser avec dégoût ; ma mère s'einploie à vaincre ma 
répugnance, elle m'en inspire la volonté; je fais mes 
efforts sincèrement; mais à chaque fois que Thorrible 
déboire m'était apporté sous le nez, mes sens révoltés me 
faisaient détourner la tête. Ma mère se fatiguait, je pleu- 
rais de sa peine et de la mienne, et j'en étais toujours 
moins capable d'avaler la funeste boisson. Mon père arrive, 
il se fâche et me donne le fouet, en attribuant ma résis- 
tance à l'opiniâtreté; dès lors l'envie d'obéir se passe, et 
je déclare que je ne prendrai point la médecine. Grands 
éclats, menaces répétées, seconde fustigation; je m'in- 
digne, et fais des cris affreux, levant les yeux au ciel et 
me disposant à jeter le breuvage qu'on allait me présenter* 
mon geste trahit ma pensée; mon père, furieux, menace 
de me foueller une troisième fois. — Je sens à l'heure où 
j'écris l'espèce de révolution et le développement de force 
que j'éprouvai alors; mes larmes s'arrêtent tout à coup, 
mes sanglots s'apaisent, un calme subit réunit mes 
facultés dans une seule résolution. Je me lève sur mon 
lit, je me tourtie du côté de la ruelle, j'incline ma tôle, 
en l'appuyant sur le nmr, je trousse ma chemise et je 
m'offre aux coups en silence; on m'aurait tuée sur place, 
sans ni'arracher un soupir. 



LES MâMOIRBS DB M"» ROLAND. 8^ 

t Ma mère, qae celle scène rendail inouraole et qui avail 
besoin de loule sa sagesse pour ne pas augmenter les 
cicès de son mari, parvinl à le faire sortir de la chambre; 
elle me recoudia sans mot dire, et après deux heures de 
repos, elle vint en pleurant me conjurer de ne plus lui 
faire de mal et de boire la médecine ; je la regardai ûxe- 
ment, je pris le verre et je le vidai d'un seul Irait. Mais 
je vomis tout au bout d'un quart d'heure, et j'eus un vio- 
lent accès de fièvre qu'il fallut bien guérir autrement 
qu'avec de mauvaises drogues et des verges. J'avais alors 
un pou plus de six ans. » 

Cette âme énergique chercha une nourriture à son 
goût; et c^est Plutarque, lu à neuf ans et emporté 
à la messe, qui la lui fournit. A l'entendre, disait 
Beugnot qni la connut à la Conciergerie, elle 
avait puisé le goût, ou, pour rendre ses termes, la 
passion de la liberté, à la lecture des grands écrivainr 
de l'antiquité. Là, elle avait vu l'humanité à un degré 
d'élévation dont elle avait été ambitieuse dès son jeune 
âge. Caton était son héros. L'instinct de cette nature, 
républicaine à un âge où l'on joue encore à la poupée, 
fut conlirmé par ce qu'elle vit de la société d'alors, 
par la sottise, la vanité, l'insolence des nobles et des 
parvenus, comme le financier Ilaudry, qui la fait 
dîner à l'office, comme .M"»* Boismorel, commune, pré- 
tentieuse et béte, etc. 

Après IMutarque, ce sont les philosophes du 



36 LA LITTI'UATUUE FR.VNÇAISE. 

xviii» siècle qui deviennent sa lecture favorite, tous, 
sauf J.-J. Rousseau, qu'elle ne lut qu'à vingt-deux 
ans, après la mort de sa mère. « Je l'ai lu très tard, 
dit-elle, et bien m'en a pris, il m'eût rendue folle. 
Peut-être n'a-t-il que trop fortifié mon faible, si je 
puis ainsi parler. > 

Qu'est-ce que son faible? C'est la maladie des âmes 
supérieures, la soif de l'idéal. Maladie qui s'est fort 
répandue depuis, et qui, paraît il, est très distinguée. 
On laisse entrevoir que cette terre misérable n'a rien 
qui semble digne de soi. On languit dans la contem- 
plation et l'attente de choses supérieures. On est 
morose, vaniteux, dédaigneux, oisif surtout. — 
M™* Roland sut se préserver de cette maladie. Elle 
resta une âme simple et saiue, naturelle et modeste. 
Jeune fille, elle quittait ses livres pour aller au mar- 
ché et faire la cuisine. Mariée, elle s'occupait de son 
ménage, préparait elle-même les repas de Roland, lui 
faisait ses copies et corrigeait ses épreuves. * Per- 
sonne, dit encore Beugnot, ne définissait mieux qu'elle 
les devoirs d'épouse et de mère, et ne prouvait 
plus éloquemment qu'une femme ne rencontrait le 
bonheur que dans l'accomplissement de ces devoirs 
sacrés. Le tableau des jouissances domestiques prenait 
duiis sa bouche une teinte ravissante et douce. Les 
larmes s'échappaient de ses yeux, lorsqu'elle parlait 
de sa fille et de son mari. La femme de parti avait 



LKS MEMOIIIRS DB M«>« ROLAND. S7 

disparu, on retrouvait une fomme sensible et douce, 
qui célébrait la vertu dans le style de Féiielun. » Dans 
sa prison, en même temps qu'elle savait s'occuper en 
faisant du bien autour d'elle, elle développait ses idées 
ù ce f Qjet : 

c On a toujours du loisir quand on sait s'occuper, 
disait-oIIe;ce sont les gens qui ne font rien qui manquent 
de temps pour tout. Au reste, il n'est pas surprenant que 
les Temmes qui rendent ou reçoivent des visites inutiles, 
et qui se croiraient mal parées si elles n'avaient consa- 
cré beaucoup de temps à leur miroir, trouvent les jour- 
n<*cs longues par l'ennui, et trop courtes pour leurs 
devoirs ; mais j'ai ru ce qu'on appelle de bonnes femmes 
de ménage insupportables au monJe, et momc à leurs 
mnris, par une préoccupation fatigante de leurs petites 
afTuires; je ne connais rien de si dégoûtant que ce ridi- 
cule, et de si propre A rendre un homme épris de toute 
autre que de sa femme; elle doit lui paraître fort bonne 
pour sa gouvernante, mais non lui ôter l'envie de cher- 
cher ailleurs ses agréments. Je veux qu'une femme tienne 
ou fasse tenir en bon état le linge et. les bardes, nour- 
risse ses enfants, ordonne ou même fasse sa cuisine, 
sans en parler, et avec une liberté d'esprit, une distribu- 
lion de ses moments qui lui Inisscnl la faculté de causer 
d'autre chose, et de plaire enfin par son humeur comme 
par les grâces de son sexe. J'ai eu occasion de remarquer 
qu'il en était à peu prés de même dans le gouvernement 
des Êlats, comme sdan celui des familles; ces fameuses 
mf'-nnj.'éres, toujours citant leurs travaux, en laissent 
beaucoup en arriére ou les rendent pénibles pour chacun; 

3 



3S LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

ces hommes publics, si bavards el tant affairés, ne font 
bruit des difficuUés que par leur maladresse à les vaiocxc, 
ou leur ignorance pour gouverner. 

€ Mes éludes me devinrent plus chères que jamais ; elles 
faisaient ma consolation : livrée plus encore à moi-môme, 
et souvent mélancolique, je sentis le besoin décrire. 
J'aimais à me rendre compte de mes idées; l'intervention 
de ma plume m'aidait à les éclaircir; lorsque je ne l'em- 
ployais pas, je rêvais plus encore que je ne méditais ; 
avec elle, je contenais mon imagination et je suivais des 
raisonnements. J'avais déjà commencé quelques recueils; 
je les augmentai sous le titre d'Œuvres de loisir et 
réflexions diverses. Je n'avais d'autre projet que de fixer 
ainsi mes opinion^et d'avoir des témoins de mes senti- 
ments, que je pourrais comparer un jour les uns aux 
autres, de manière que leurs gradations ou leurs change- 
ments me servissent à moi-môme d'instruction et de 
tableau. J'ai un assez gros paquet de ces œuvres de 
jeune fille, entassé dans le coin poudreux de ma biblio- 
thèque, ou peut-être dans un grenier. Jamais je n'eus la 
plus légère tentation de devenir auteur un jour; je vis de 
très bonne heure qu'une femme qui gagnait ce titre per- 
dait beaucoup plus qu'elle n'avait acquis. Les hommes ne 
l'aiment point, et son sexe la critique ; si ses ouvrages 
sont mauvais, on se moque d'elle et l'on fait bien ; s'ils 
sont bons, on les lui ôte. Si l'on est forcé de reconnaître 
qu'elle en a produit la meilleure partie, on épluche telle- 
ment son caractère, ses mœurs, sa conduite et ses 
talents, que l'on balance la réputation de son esprit par 
l'éclat que l'on donne à ses défauts. > 



LES MÉMOIRES DB M»* ROLAND. 8'J 

En somme, c'est une nature admirablement équili- 
brée, et pliMne de bon sens. Elle le prouva bien, quand 
il s'agit pour elle de se marier. Elle avait rêvé un 
héros à la Plutarque, grand moralement et très beau 
physiquement. A vingt-cinq ans, elle épousa Roland, 
qui en avait quarante-cinq, et, sans plainte, se plia à 
une existence p&le et monotone, jusqu'au jour où la 
Révolution l'emporta dans son tourbillon. 

Telle est sa physionomie. En est-il beaucoup do 
plus attachantes? Quant à ses idées, ce sont celles de 
J.-J. Rousseau, son maître bien-aimé. Elle a la foi du 
Vicaire Savoyard, foi fondée non sur le raisonnement, 
ni sur une démonstration mathématique, mais sur le 
sentiment, sur Viiulinct sublime. Voici les articles de 
son Credo : 



t La belle idée d'un Dieu créateur, dont la Providence 
veille sur le monde, la spiritualité de l'àmc, son immor- 
talité, cet espoir consolateur de la vertu persécutée, ne 
seraient-elles que d'aimables et brillantes chimères? Que 
de nuages environnent ces questions difficiles ! Que d'objec- 
tions multipliées, lorsqu'on veut les traiter avec une 
rigueur mathématique ! Non, l'esprit humain n'est pas 
appelé à les voir jamais dans le jour d'une parraile évi- 
dence ; mais qu'importe à l'àme sensible de ne pouvoir les 
démontrer? Ne lui suffit-il pas de les sentir? a 

Voici, enfln, la prière qu'elle adressait à Dieu : 



iO LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

c toi, qui m'as placée sur la terre, fais que j'y rem- 
plisse ma destination de la manière la plus conforme à 
la volonté sainte, et la plus convenable au bien de mes 
frères, i 

Cela ne suffit-il pas pour expliquer la sérénité de 
sa mort? 



CHAPITRE III 

ANDRÉ CIIÉNIER 



Le seul grand écrivain de la Révolution, et, avec 
M"^ Roland, sa plus déplorable victime, c'est André 
Chénier. Il reste à part dans cette époque tourmentée, 
isolé même dans toute notre histoire littéraire. 

On s'est souvent demandé s'il se rattachait au 
rviii* siècle, où s'il fallait le donner au xix*; s'il était 
le dernier des poètes classiques ou le premier des 
romantiques. Cette question, qui semble avoir préoc- 
cupé fort les critiques de la Restauration, est, à notre 
avis, d'un intérêt secondaire. Qu'on nous montre dans 
Fénelon, dont le Tc'témaque commença la grande 
démolition qui aboutira à 81), un homme appartenant 
déjà au xvut* siècle, rien de mieux, ni de plus 
important. Ici, en effet, il s'agit du développement 
même de l'esprit français. Biais ceux qui veulent faire 



il LA LITTÉKATURE FRANÇAISE. 

d'André Chénier le précurseur de la nouvelle école 
poétique n'abordent, en réalité, qu'une discussion 
purement littéraire ; c'est la forme, la langue, et surtout 
la prosodie du poète qui, seules, peuvent leur offrir 
des arguments à l'appui de leur thèse. Oui, il n'est 
pas douteux que le vers d'André Chénier n'a rien qui 
rappelle ceux des poètes contemporains, de Delille, 
par exemple ; qu'il a une harmonie, une variété, une 
précision, une couleur, une hardiesse inconnues 
jusqu'alors, et qui transporteront d'aise les Roman- 
tiques. Mais il est bien certain aussi qu'André 
Chénier ne ressemble à ces derniers ni par son carac- 
tère, ni par ses idées, ni par ses sentiments, ni par 
son inspiration. Ils sont, eux, catholiques, royalistes, 
avides d'idéal, et tout imprégnés de sentimentalisme 
vague. Il est, lui, républicain, philosophe, disciple des 
encyclopédistes, d'un tempérament vigoureux et 
sensuel. Comment, d'ailleurs, ses poésies auraient-elles 
pu décider le mouvement romantique? A l'époque 
où elles furent publiées par M.Delatouche, en 1819, ce 
mouvement était déjà commencé et n'avait plus 
besoin d'être excité. A cette date, Lamartine, qui ne 
goûta jamais Chénier, tenait en poche les premières 
Méditations, et Alfred de Vigny avait écrit les princi- 
pales pièces antiques de son premier recueil, la Dryade 
(1815), Symétha, et le Bain (1817). Sans doute, plu- 
sieurs des fragments d'A. Chénier avaient circulé 



ANDRI^. CIléNIl'.R. in 

manuscrits, ou paru dans des journaux, puisque 
Chateaubriand en cite quelques-uns dans le Génie du 
Chrixtianiême. Mais ces poèmes n'ont pas inspiré les 
llomantiques. Ce n'est pas chez les Grecs et chez les 
Romains qu'il faut aller chercher les ancêtres des 
I.amnrtine et des Hugo, disciples harmonieux de 
i ces durs chanteurs du Nord nébuleux », quo détes- 
tait le poète de Neère, d'Amymone et de Clijtie. Ce qui 
est vrai, en revanche, C'est que l'induence d'André 
('hénier se retrouvera chez quelques-uns des plus 
délicats poètes de la seconde moitié de ce siècle. 

Pourquoi André Chénier ne ressemble-t-il ni aux 
Classiques, qui achèvent de mourir, ni aux Roman- 
tiques, qui vont naître? C'est d'abord et par-de-^sus 
tout l'éducation reçue qui explique son originalité. 
Sans doute, il ne garda pas de Constantinople, où il 
naquit en 1762, une impression bien profonde; ses 
parents le ramenèrent en France quand il n'avait 
encore que trois ans. Mais sa mère, une Grecque, lui 
apprit sa langue en même temps que le français; et 
c'est dans le langage aux douceurs souveraines, qu'il 
entendit, bercé sur les genoux maternels, raconter 
les gracieuses légendes de l'IIcllade. Tout jeune, il 
lisait sans lexique, à livre ouvert, les œuvres immor- 
telles que les enfants de son Âge expliquaient quel- 
quefois dans les collèges, péniblement, à coups de 
dictionnaires, et que la plupart de ses contemporains 



i4 LA LlTTÉRATUnE FRANÇAISE. 

ne connaissaient que par les insuffisantes traductions 
des Lebrun, des Laharpe, des Bitaubé. 11 faisait plus: 
U s'essayait à rendre en vers t leurs images, leurs 
tours, jeune et frais ornement ». 

€ A peine avais-je vu luire seize printemps,... 
Ma jeune lyre osait balbutier des vers. 
D(j)\ même Sappiio, des cliamps de Mytilèno 
Avait daigné nie suivre aux rives de la Seine. • 

André Chénier se distingue donc de ses contem- 
porains par le goût très vif et la sûre intelligence de 
l'antiquité hellénique. Moins heureux que Virgile, il 
n'a pu visiter la Grèce et l'Asie Mineure, la maladie 
l'ayant ramené en France au moment même où il 
allait s'embarquer à Naples pour revoir les lieux de 
sa première enfance, Galata t que ses yeux désiraient 
des longtemps »; malgré cela, c'est la Grèce, dont le 
soleil radieux a souri à ses premiers regards, qu'il 
aime et qu'il évoque surtout, la Grèce antique à toutes 
les époques de son histoire. Dacchm, Hercule Je Satyre 
et ta fliite font revivre les temps mythologiques; 
l Aveugle nous reporte à l'âge homérique; rOaristi/s, 
Mnasyleet C/</oe rappellent ïhéocrite; elNéère,Clytief 
Clirysè semblent, avec leur grâce délicate et mélan- 
colique, des fragments détachés de l'Anthologie. 

« Ohl soit que l'astre pur des deux frôres d'ilélèue 
Caluie suus tua vaisseau la vague ionienne ; 



A?CDR^ CIlé.MEIt. 45 

Soit qu'ans borJt>de l'iu^tuiu, huus tu tiuigncuso niaia. 
Les roses, deux Tois l'un, cuuroDDont ton jardin; 
Au coucher du soleil si ton Ame attendrie 
Tombe on une muette et molle rêverie. 
Alors, mon Gioias, appelle, appelle-moi : 
Je viendrai, Clinias, je volerai vers loi. 
Mon Ame vagabonde, 4 travers le feuillage. 
Frémira; sur les vents ou sur quchiuc nuoge 
Tu la verras descendre, ou du sein de la mer, 
S'élevaQt comme un songe, ùlinccler dans l'air; 
Et ma voii, toujours tendre et doucement plaiuti\e. 
Caresser en fuyant ton oreille attentive. • 

Voilà qui est tout simplement exquis, et rien, dans 
notre histoire littéraire, ne pourrait en être rapproché. 
Sans doute, au xvi* siècle, quand ils se précipitèrent 
« sur les serves dépouilles du temple Delphique >, 
Ronsard et ses disciples imitèrent, euxaussi, la Grèce; 
mais cette imitation n'avait rien d'original. C'était une 
copie le plus souvent charmante, mais une copie, 
d'où l'âme antique était absente, comme aussi la 
couleur, le sentiment, l'émotion. 

Très diiïérente est l'inspiration d'André Chénier. 
Ses sujets lui appartiennent en propre, ses idées sont 
à lui, ses pensées sont à lui. Comme il l'a dit, ce sont 
des peiisers nouveaux. Quelquefois, il est vrai, des 
vieux auteurs il envahit les richesses, adoptant une 
idée chez celui-ci, une expression chez celui-là; mais 

« Plus souvent leurs écrits, oiguillons généreux. 
M'embrasent de leur flamme, et je cr«« avec eux. » 

3. 



«6 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

Touterois, comme les sujets qu'il crée ainsi sont 
inspirés de l'antiquité, il saura leur donner un carac- 
tère, une couleur, une saveur antiques. Comment? 
D'abord en choisissant avec soin et en précisant tou- 
jours les lieux où se dérouleront ses petits poèmes; 
ensuite, en conservant aux personnages les idées et 
les sentiments de ces âges disparus; enfin, en prêtant 
à ses héros un langage aussi analogue que possible à 
celui des Grecs. C'est ainsi que sur des pensers nou- 
veaux il fera des vers antiques. 

11 y a peu de paysages et de descriptions chez 
André Chénier, qui revint d'Orient à up âge où les yeux 
voientsans regarder ni se souvenir. Pourtant un nom 
propre, toujours harmonieux, une épilhète de nature, 
toujours très précise, suffisent à donner. la, sensation 
vive et poétique du Midi, (^e la Grèce suijtQut,, et 
esquissent au fond de chaque tableau . -■ - . 

.Un defj^ll^must^s^ples^han^^ 

r>- ,rTiiO't.i (!■> j.f> 1 0*^1! ' I ■')"'■"• J!'' ■-^■■'■■■3 f > 

Ici, c'est Cainjirihe; là. le faible et p'u'r Crathi^ qu om- 
bragent des bjsrceaux de frêne ; plus loin, lefe bords fleu- 
ris de Qnic^e et de Paphds, le blopd Eurotas et Aréthuse, 
et Béréëynthè, et Cérynee, et '^'harmonieux rivage 
d'Hermus aux flots d'or. Tout cela est très antique, et 
en même temps très nouveau.. Qui dpnc au xtu^ siècle 
conneissait la Grèce sous cet aspect? Qui, jusqu'alors. 



ANDni^ Cni-MER. 41 

avait entendu résonner ces noms mélodieux? Comme 
J.-J. Rousseau, en décrivant les spectacles grandioses 
de la Suisse et de la Savoie, comme Bernardin de 
Saint-Pierre, en peignant la nature et la dore étranges 
des tropiques, avaient apporté à leurs contemporains 
des sensations nouvelles, ainsi André Chénier, en chan- 
tant le Midi, en évoquant les pays lointains du soleil 
et de la lumière, révélait à la littérature des beautés 
jusque-là inconnues. 

Il ressuscitait aussi avec leurs vrais caractères, 
leurs idées, leurs mœurs, leurs costumes, les hommes 
de la Grèce antique, si diiïérents dans les tragédies et 
les romans du xvn* et du xviii* siècle de ce qu'ils' 
étaient réellement. Dans V Aveugle, c'est bien Homère 
que nous croyons revoir; dans le Mendiant, c'est bien 
à un banquet antique que nous nous as&eyon». lUen 
n'est plu9 grec par l'inspiration et lesi détails; que i /a 
Jetme TcéreiUine, Chrysé.i Néère, etc. Les's^limonts 
\Tai8, l'amour surtout et lafpaseion, qUe l'auteur de ia 
Nonrelle Uèlcfise av»U retrouvés et) glorifiés, André 
ChéÉier les retronre aussi!,' et «npii seulement jlnles 
moAtrei t#ès «iticèresi très prctfonds, très empor^éi^, 
m^isi ilsàit'éqcorejeur donner un' caractère de njuvejté 
tout antique, j'oserais presque dire de brutalité primi- 
tive. Comme nous voiitilofiV do libertinage raffiné et 
des sentiments factices des poètes légers de la fin du 
xvin* sièclel Ce n'est pas k la façt^H d'an« belle Ifame 



i8 LA LiritHATCRE FRANÇAISE. 

de ce temps, mais avec la passion de la Symétha de 
Tht^ocnle, que Lydé aime son pâle berger aux yeux 
noirs ; et rien n'est moins moderne que* la manière 
dont se manifeste et se guérit la passion -du jeune 
malade pour la belle Daphné. 

Mais c'est surtout par la langue et le style que les vers 
d'André Chénier sont antiques. Là est la grande origi- 
nalité du poète, et ce qui peut-être le distingue le plus 
deses contemporains. Quelle différence avec Delille, par 
exemplel Chez André Chénier on chercherait vainement 
ces mots abstraits, ces périphrases obscures, ces épi- 
Ihètes vagues et banales qui étaient alors à la mode, et 
qui le seront longtemps encore. Partout, au contraire, 
on rencontre l'image qui frappe, le détail précis et 
caractéristique, l'épithcte antique et pittoresque. Sup- 
posez qu'un des poètes du xvni« siècle ait voulu joindre 
un adjectif au mot olive ou au mot figue : qu'aurait-il 
trouvé? Je n'en sais rien, mais aurait-il osé écrire 
ks € olives huileuses », et les « figues mielleuses » ? 11 
eût peut-être dit d'une faux, qu'elle était « aiguisée » 
ou « tranchante », ou bien, comme Voltaire, il leût 
appelée la t fau^x de Cérès ». Certes, il n'eût pas 
imaginé celte épithèle de nature, simple et antique : 

< Je tiendrai la faucille ou la faux recourbée >. 

Il n'eût pas dit non plus : 



ANDIlé CIléNIER. 48 

• Je puis inômo, toiirnnnl la iiicuin nourricière, 
Itroyor lo pur frutucul en furiuo légère » ; 



ui Miiiiiul : 

« El l'amphore vineuse et la coupe aux deux aneee : 

Il faut s'être longuement abreuvé « aux flots que 
le Permesse plus fécond et plus pur flt couler dans la 
Grèce », pour trouver et traduire ces détails archéo- 
logiques très exacts : 

c Une table de eédre, où l'éponge ett passée, 
8'approche, et vient offrir à son avide main 
El les fumantes chairs sur le disque d'airain... > 

Quoi de plus heureux encore et de plus hardi que 
ce vers inspiré d'un passage de la Bible, et dont 
l'image se rctiuuvc d'ailleurs chez Racine' : 

c El j'étais misérable, 
... Si vous (car c'était vous), avant qu'ils m'eussent pris. 
N'eussiez armé pour moi les pierres et les cris >. 

Mais ce n*est pas seulement par l'alliance inatten- 
due des mots, et par les adjectifs ingénieusement 
choisis pour donner la sensation de l'objet décrit, 

i. On trouve cette phrase dans le Deuléronome : c l'armerai 
contre eus les dents des bétes farouches ». Et, dans les Frères 
ennemis. Racine a écrit : 

« Voudr«it-«lle obéir à M prino* inbum«in. 

Qui vieat fermer contre die el le fet et <« faim > f 



50 LA LITTËRATURE FRANÇAISE. 

que le poète est à la fois antique et original : dans 
les petits poèmes, les élégies, les idylles, les épi- 
grammes, les études et fragments, il n'est pas un 
vers, pas un détail qui ne concoure à l'impression 
générale et qui ne fasse lever dans la mémoire une 
volée de souvenirs grecs. Oui, vraiment : le lecteur 

« Tout à coup à grands cris dénonce vingt passages 
Traduits de tel auteur qu'il nomme; et, les trouvant, 
Il s'admire et se plait de se voir si savant ». 

Prenons un exemple, pour préciser. Voici le début 
du Jeune malade : 

« Apollon, dieu sauveur, dieu des savants mystères, 

Dieu de la vie et dieu des plantes salutaires, 

Dieu vainqueur de Python, dieu jeune et triomphant. 

Prends pitié de mon fils, de mon unique enfant I 

Prends pitié de sa mère, aux larmes condamnée, 

Qui ne vit que pour lui, qui meurt abandonnée, 

Qui n'a pas dû rester pour voir mourir son fils; 

Diçu jeune, viens aider sa jeunesse. Assoupis, 

Assoupis dans son sein cette fièvre brûlante. 

Qui dévore la fleur de sa vie innocente. 

Apollon, si jamais échappé du tombeau, 

Il retourne au Mëaaie avoir 'soin dutroupçau,, 

Ces mains, ces vieilles mains orneront ta statue 

De ma coupe d'onyx à tes piéds'sospcndiiè; '' 

Kl. chaque 6té nouveau, d'un jQuoe taiureau blanc, ' , 

Lu hache à ton autel fera couler le sang. » 

L'éfégie s'ouvre sur une invocation.v^G'eat. un usa^e 
tout antique. Ainçi conimencehi r//ia<fô' et' les Gêor- 
gù/ncs.' Virgile, aXi moment de ctianteip les riantes 



ANDRli Cill^.NIEil. 5f 

moissons, et le labourage, et la vigne mariée à Tor- 
menu, et les troupeaux, et l'abeille économe, invoque 
tour à tour tous les dieux champêtres, Oacchus. Cérès, 
Minerve, Pan, Sylvain, et les Faunes, et les Dryades. 
Ici, la mère du jeune berger malade ne s'adresse qu'à 
Apollon, le guérisseur divin; mais elle sait qu'on 
platt aux dieux en les comblant d'épithèles. dont 
l'abus ne leur semble pas mauvaises louanges, et en 
rappelant les diverses manirestalions de leur pouvoir 
bienveillant. Il y a de môme des gens qui tiennent à 
ce qu'on leur donne tous leurs titres. Aussi André 
Chénier, qui connaît cette coutume et la forme des 
antiques litanies, A. Chénier, qui semble avoir prié 
dans un temple grec, prodiguera-l-il les adjectifs; et, 
soigneosement, il choisira ceux-là surtout qui doi- 
vent monter du cœur aux lèvres d'une pauvre mère 
implorant pour la danlé de son fils. Apollo^, c'est le 
^dieu saumur qviii personnification du Soleil et pèire 
•d'>\sk)épios, dessèche les 'marais ehipeslés symbolisés 
par Pf/thon^ dissipe les miasmes putrides, et rend la 
force aux malades venue pendant la ' fêle des Z^/- 
phinia se soumettre aux rites puriflcatoires imposés 
parole dieu det ^Mtants mysîère». Apollbrt, c'est le 
dieu fif ^rf^,. puisqu'il sauve de la rao^t; et cette, vie, 
il Id dipnafr'noh seulement, par ses ra^ops bienfaisants 
eiJes remèdes mysAérieuxnquîil^nwoie aax fièlerin» 
d'Épidaure, màis^par Ics^ plahleé salutaires àoîai sbb 



SI LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

fils connaît la puissance souveraine. — C'est ensuite, 
après cette invocation, les répétitions, si fréquentes 
dans la poésie grecque, et si humaines, et qui tra- 
duisent si bien l'élan d'une âme émue et l'ardeur dont 
la veuve aiïolée pousse vers le dieu sa prière : Prends 
pitié démon fils, de mon unique enfant; prends pitié de 
sa mère... — Dieu jeune, viens aider sa jeunesse... — 
Assoupis, assoupis dam son sein... — Ces mains, ces 
vieilles mains... — Ce sont enfin les promesses et les 
ex-voto; car, si flatteurs qu'ils soient, les compliments 
ne suffisent pas aux dieux antiques. Apollon recevra 
donc une coupe d'onyx suspendue, selon l'usage 
grec, aux pieds de sa statue. Pourquoi d'onyx? 
D'abord parce que cette espèce d'agate est très pré- 
cieuse; ensuite, parce que, dans les idées des anciens, 
elle avait la propriété de chasser la fièvre; et c'est 
justement une fièvre brûlante qui dévore l'enfant. Le 
dieu recevra aussi un taureau, non pas un taureau 
ordinaire, pris au hasard dans le troupeau qui 
broute au Ménale, mais un taureau jeune et blanc, 
béte rare et de grand prix*.... 



!. Quand il a substitué à jeune taureau blanc, taureau mu- 
g>*$ant, M. Oclalouche voulait sans doute éviter la répétition 
dun adjectif qui se retrouve cinq vers plus loin : « Tu veux 
laissée la môro seule avec ses cheveux blana. » Peut-être 
anssi trouvait il peu convenable que la môme épithète servît 
pour un taureau et pour une vieille mère. M. Delatouche 
•'est montré trop ausceptible et pas assez intelligent. 



ANDRit Cill^.NIRB. t: 

L'analyse pourrait se poursuivre ainsi jusqu'au 
bout de l'élégie, et servir d'exemple pour tous les 
poèmes antiques d'André Chénier. Partout, on admi- 
rerait la même précision, la même couleur, la même 
originalité pittoresque. Et ces qualités de la langue et 
du style se retrouvent naturellement dans la proso- 
die. Depuis le xvii" siècle, et surtout pendant le xviii", 
Talexandrin, trop Adèle aux préceptes de Boileau, 
était devenu d'une uniformité, d'une monotonie déses- 
pérantes. André Chénier le rajeunit, le renouvelle 
complètement. Sur ce point, mais sur ce point-là 
seulement, Daour-Lormian avait raison de dire aux 
Uomanliques qu'ils dataient d'André Chénier, dont 
le vers, avec ses coupes, ses rejets, ses enjambe- 
ments, est merveilleusement neuf, libre, hardi. Mais 
cette liberté est toujours heureuse, cette hardiesse 
toujours justKiée, parce qu'au dédain des traditions 
et de la routine le poète joint un sentiment très déli- 
cat et très profond de l'harmonie. 

Ce génie si pur paraît encore plus original et plus 
grand, quand on songe qu'il créait cette œuvre ex- 
quise aux heures mêmes où Delille composait labo- 
rieusement ses poèmes qui faisaient les délices des 
salons; et quand on songe aussi que le poète n'avait 
pas trente ans. Il devait mourir h trente-deux. Que 
n'aurait-il pas produit, si la Terreur l'eût épargné I 
Des chefs-d'œuvre sans aucun doute, mais de quel 



5i LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

genre? On veut croire que, fidèle à la Grèce, sa mère 
et sa bienfaisante inspiratrice, il eût au moins achevé 
les petits poèmes antiques^ dont les fragments ont été 
retrouvés épars et souvent informes, Pannychès, les 
Colombes, Bacchus, la Belle de Scio. Le Grec exquis, 
l'artiste délicat qu'était André Chénier, aurait toujours 
survécu, comme il se retrouva aux derniers jours, 
quand il écrivit la Jewie Captive, où il est tout ensemble 
poète d'autrefois et poète de son temps. Peut-être 
aussi se serait-il laissé décidément séduire par la 
poésie scientifique et philosophique, comme Vlnven- 
tion et les fragments de V Hermès * permettent de le 
supposer; et, disciple de Buffon, serait-il devenu l'an- 
cêtre de notre cher et grand Sully- Prudhomme. 

En tout cas, que cela fût ou non définitif, la Révo- 
lution le détourna de sa voie. Ses dernières poésies, 
les seules imprimées de son vivant, ont un tout autre 
caractère que ses œuvres posthumes. Ce sont des 
hymnes patriotiques, tout vibrants d'enthousiasme 
quand le poète salue, comme dans le Jeu de Paume, 
l;i liberté naissante, tout émus d'une noble et coura- 
geuse indignation, quand il veut flétrir les attentats 
commis au nom de cette liberté, le jour où, par exem- 



\. H faut lire dans l'édition de M. Becq de Fouquiéres 
(p aso et 8uiv.), non seulement les fragments de l'Hermès, 
niuis la très intéressante reconstitution du plan que voulait 
suivre le poète. 



ANDRi^i CIll^NIBn. BS 

pie, 8ur une motion do Collot d'IIcrbois, on osa Pler 
à Paris les Suisses du rf^giment de Château-Vieux, 
soldats révoltés et assassins. Comme le ton change 
alors I Quelle éloquence, quelle passion, et, malgré 
quelques souvenirs mythologiques peu heureux, 
quelle poésie I Le grand Collot d'IIerbois et ses clients 
helvétiques, et les échevins, que La Râpée honore, 
eurent ce jour-là leurs Châtiments I 

Commeje le disais en commençant, André Chénier a 
eu, dans cette seconde moitié du xix* siècle surtout, 
beaucoup d'amis et plus d'un disciple. La pièce que 
voici n'est-elle pas évidemment inspirée de lui, en 
même temps que d'un vif sentiment de la Grèce antique f 

EsiiYuiox 

• jouno Endymion ! voici venir l'auroro. 

D<;s lueurs du malin l'horizon so colore; 

L'tiloile en ton pnlais d'azur va languissant; 

Pliœbô voilo l'éclat de son pAlo croissant 

Et s'efTace. Où va-t-clle? Elle va, chasseresse 

Amoureuse, livrant au vont sa hlondc tresse. 

Sur le sommet connu du mont mystérieux 

Chercher le front charm.-int qu'elle baisnit des cicux. 

Moins charmante jadis, en sa grdco adorée. 

Aux regards d'AnchisAs la bollc Cylhérée 

Se montra quand, l'amour enflammant son désir. 

Sur le sein d'un mortel elle voulut dormir. 

Mais jamais, 6 l'hœbé I reine des blanches ombres. 

Ni la mousse des bois, ni la grotte aux flancs sombres» 

Ni les abris loufTns des ombrages discrets. 

Où le bruit fies baisers meurt dans les airs muets. 



LA LirrÉRATURE FRANÇAISE. 

Ne virent à les pieds dcscondt-c ta ceinfure. 

Sur ton sein virginal glisser ta chevelure, 

Ni sur les membres nus de ton corps enchanté 

Courir en longs frissons l'ardente volupté .. 

Elle vient. Sa timique au col blanc qu'elle embrasse 

S'adapte, et fait flotter jusqu'au genou la grâce 

Des chastes plis voilant ses pudiques beautés. 

Et des bois, descoleaux, des antres écartés, 

Les nymphes des forêts, des vallons, des montagnes, 

Accourent, vif essaim de légères compagnes. 

Qui, l'arc dans une main, le sonore carquois 

Sur l'épaule, et lançant les chiens aux grandes voix, 

Par les fourrés épais et les vertes clairières, 

S'cxcitant à l'envi par des clameurs guerrières, 

Sur la piste du daim qu'aiguillonne la peur 

De leur course de feu pressent l'élan vainqueur. 

Allez, fouillez les bois et les gorges profondes... 

Mais elle, délaissant vos traces vagabondes, 

Et la meute hurlante et le cerf aux abois. 

Par le sentier perdu dans les ombres des bois 

S'élance... Du Latmos elle a touché le faite. 

Au centre d'un massif, dont l'ombre sur sa tôlo 

S'inclinait et flottait en mois Italancements, 

Comme un rameau ployé par des oiseaux chaulants. 

Eodymiua dormaiU.. > 



CIIAPITIIE IV 

I.K TIléATRB PENDANT LA RÉTOLUTIUM 
BT SOUS l'BMPIRK. 



Si nous nous placions au point de vue exclusive- 
ment littéraire, il ne serait pas indispensable déparier 
du théâtre pendant la Révolution. Les pièces de cette 
époque sont sans valeur réelle. Mais elles sont histo- 
riquement très curieuses, parce qu'elles reflètent avec 
lidélité l'opinion publique et l'état des esprits. 

Au xvni* siècle, une double évolution s'était produite 
au théâtre. La première, matérielle et littéraire, avait 
été très timide, la tragédie régnant toujours, rigou- 
reusement distincte de la comédie, avec ses cinq actes, 
ses trois unités, son style pompeux et vague et ses vers 
alexandrins, plus que jamais coupés à T hémistiche. 
Cependant, la scène avait flni par être débarrassée des 
banquettes qui l'encombraient; les costumes étaient 
devenus plus vrais ', et la déclamation, autrefois 

1. Diderot félicite M»« ClniroD d'avoir osé renoncer aux panior% 
la crinoline de ce temps-là. 



58 L\ LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

chanlatUe, plus nalurelle et plus simple. En même 
temps, les poètes, surtout Vollaire, le disciple circons- 
pect de Shakspeare et le premier père du mélodrame, 
s'étaient permis de donner plus d'importaiice et de 
place à la mise en scène et à l'action; de metllre sous 
les yeux du spectateur une foule de peuple, des 
Assemblées, des troupes de soldats, des ombres; de 
multiplier les péripéties, les coups de théâtre, souvent 
amenés, il est vrai, au prix de grosses invraisemblances 
«t au détriment du développement logique des carac- 
tères, mais qui, par leur nouveauté, avaient vivement 
frappé l'imagination des contemporains. Enfin, ce 
n'étaient plus principalement des Grecs et des Romains 
qu'on avait mis sur la scène, mais aussi des hommes 
île tous les temps et Je tous les pays, des Français, 
des chiclicns, des Persans, des Chinois, des Musul- 
mans; et, à la suite de ces personnages variés, la 
couleur locale s'était timidement glissée dans les 
tragédies; partant, il y avait eu, avec moins d'uni- 
formité, plus de sentiments divers exprimés. 

Mais ces réformes littéraires sont peu importantes 
auprès des réformes morales. Le théâtre, auxvn* siècle 
formellement condamné par 1 Église, parBossuet, par 
Nicole, a été formellement réhabilité. Les anathèmes 
odiciels contre les acteurs ont toujours subsisté, et une 
sépulture a été refusée à M"* Lecouvreur; mais ce pré- 
jugé barbare a soulevé l'indignation universelle, dont 



LB TIIÉATUB PENDANT LA RÉVOLUTION. S9 

Voltaire 8*est fait rélO(}ucDt et courogeux interprète. 
Le théûtre, loin d'être une ofllcine d'empoisonnement 
public, a été appelé < l'école des plaisirs, des vertus et 
du monde >. Dien plus, il est devenu, — c'est là la 
grande réforme, — une tribune, une chaire, et, dans 
un pays sans parlement ni presse, le porte-voix de 
l'opinion publique, un puissant moyen deprupngande, 
un des principaux agents de la Révolution prochaine. 
Ainsi comprises, la tragédie et la comédie ont pu 
perdre, et ont en eiïet beaucoup perdu en beauté 
littéraire; mais combien elles ont gngoé pour les 
contemporains en vivacité, en intérêt! 

Gnq ans après le Mariage de Figaro, la plus violente 
et la moins déguisée de toutes les satires dramatiques 
tentées jusqu'alors, la Révolution commence. La 
politique, si audacicusemcot portée sur la scène en 
1784, s'y retrouve après la convocation des États- 
Généraux, et ne la quittera plus. Au contraire. A 
mesure que les événements se précipiteront, les pièces 
représentées deviendront plus agressives, et les idées 
plus hardies. On gardera d'autant moins de ménage- 
ments qu'on sera davantage surexcité, et qu'on se 
sentira à l'abri de toute censure préventive. La censure 
dramatique était, en eiïet, une de ces institutions qui 
devaient être supprimées ou modifiées par la Révolu- 
tion. Apr^s la thxlaration des droits de fhomvie et 
l'absolue liberté rendue à la pensée, elle était un non- 



CO LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

sens. Pourtant, comment s'en passer tout à fait? Le 
premier venu aurait-il le droit de présenter aux 
spectateurs des tableaux immoraux, indécents? Non, 
pas plus qu'on n'a le droit d'aller nu par les rues. Mais 
qui exercerait cette autorité, ce droit de répression légi- 
time, nécessaire? C'est ici que la confusion va commen- 
cer. Il y aura censure, mais plutôt après qu'avant les 
représentations *. On laissera tout jouer, voilà le 
principe; mais si des désordres se produisent, le 
pouvoir le plus fort dans le moment môme, la muni- 
cipalité d'abord, puis la Convention, puis les Jacobins, 
interviendra. 

Cela dit, voici d'une façon générale comment les 
choses se passèrent au théâtre, interprète fidèle de 
l'état des esprits. Au début, les auteurs sont très 
modérés. Non seulement le roi n'est pas attaqué, mais 
il est entouré de respect et d'amour. Les critiques 
sont à l'adresse des courtisans qu'on accuse de trom- 
per le roi et de n'être pas ses vrais amis; mais on ne 

i. Sauf pour le TimoUon de J. Chùnier, qui, mnlgré les gages 
donnés à la Révolution, finit par devenir suspect au comité 
de Salut public. On vil dans cette tragédie, dont le sujet est 
le meurtre du tyran Timophane de Gorinthe par des conjurés, à 
la Icte desquels se trouvait Timoiéon, le frère de Timophane, 
«me allusion à Robespierre; et non seulement la pièce fut inter- 
dite avant toute représenlation sur le rapport de l'agent natio- 
nal prés de la commune de Paris, mais encore l'ordre fut donné 
de saii-ir el de détruire le manuscrit. Une copie conservée par 
Mino Vesiris permit «Je représenter TimoUon après le 9 Ther- 
midor. Mais le succès en fut médiocre. 



LK TIII^.ATRB PB^iDANT LA REVOLUTION. 0t 

réclame encore que leur éloignement, je ne dis pas 
leur exil. Quant aux nobles, on se contente, sans vio- 
lence ni diatribe, de leur demander le sacriflce de 
privilèges iniques et vexatoires. Le clergé n'est pas 
trop maltraité, lui non plus. Il y a même bien de la 
délicatesse dans la façon dont on le présente. Le prêtre, 
le curé, apparaît presque toujours sous des couleurs 
favorables. C'est un personnage sympathique en géné- 
ral. Pourquoi tu est peuple, pauvre, opprimé, opprimé 
par son célibat d'abord, puis par ses supérieurs, les 
évoques, dont on oppose volontiers la richesse à la 
misère de l'humble prêtre, c Je perds mon abbaye >, 
dit un opulent prélat : 

fl Je perds mon abbayel barbares destins! 
Quelle abbaye encore!... Ahl de Ixjnûdictinsl 
On ne respecte rien, on a perdu la foi » ; 

et an curé réplique : 

< Je ne vois de perdu, monsionr, que votre emploi. 
Ah! vous eût-on cboisi chez los premiers chrétiens? 

Le pauvre en vous retrouve-t-il un frère? 
L'oppriinô par vos soins rcntre-t-il dans ses droite? 
Vous que nourrit l'Élut, vous on bravez les lois ». 

Le curé est fionc populaire. Seulement, on voudrait 
bien qu'il fût curé saris l'être. On l'aime tant, qu'on 
le souhaite moins pauvre, et marié, et citoyen, et sol- 
dat; qu'il lise son bréviaire, mais qu'il monte sa garde. 

4 



CJ LA LlirÉHATURE FRANÇAISE. 

Une gravure du temps représentait le curé patrîot", 
s'acquiltant à la fois de cette double fonction. Quant 
aux abbés à bénéfices, et aux moines, c'est autre chose. 
Ces derniers, dès le premier jour, sont vigoureusement 
attaqués. On supposait que dans leurs maisons fer- 
mées, noires, silencieuses, des abominations, des crimes 
inouïs, monstrueux se perpétraient. On savait d'ail- 
leurs,— La Harpe l'avait dévoilé en 1771 dans Mélanie, 
et Montvel allait le montrer de rechef en 1791 dans 
les Victimes cloîtrées, — que ces couvents mystérieux 
recevaient souvent de malheureuses filles contraintes 
au voile par des familles orgueilleuses et barbares. 
Toutes ces critiques, au reste, ne dépassent pas la 
mesure. Les grosses questions, telles que laconstitution 
civile, le serment, les biens enlevés par la nation, sont 
laissées de côté. En résumé, dans les pièces citées plus 
haut, et dans les autres, comme le triomphe du Tiers- 
État, Marie de Brabant, le Serment civique, de Lavallée, 
Charles et Caroline, de Pigault-Lebrun, il n'y a ni 
aigreur, ni violence^ mais, au contraire, beaucoup de 
légèreté, d'amabilité, de gaieté même. C'est le premier 
quart d'une lune de miel. 

Une tragédie de Joseph Chénier, Charles IX, ou la 
Saint Barthélémy, ou l'École des rois, représentée à la 
fin de 1789, le 4 novembre, marque un pas en avant. 
C'était la première fois qu'on voyait sur la scène un. 
roi de France, un roi donnant l'ordre de massacrer 



LB THÉÂTRE PENDANT LA nÉVOLUTION. te 

8es sujets. Pourtant, il ne s'y trouvait rien de direct» 
rien de personnel contre Louis XVI, que l'auteur 
appelait encore, à ce moment, < un roi juste et bon, 
digne d'ôtre le chef des Français i. Ce qui Taisait la 
hardiesse, d'ailleurs relative, de Charles /X, c'est que 
Chénier, reprenant et délayant une des idées favorites 
de Voltaire, avait d'un bout à l'autre de sa tragédie 
ardemment protesté contre le fanatisme catholique, 
sans se préoccuper des anachronismes, et de ce que 
pouvaient présenter d'étrange, prononcés par un per- 
sonnage du xvi« siècle, des vers comme ceux-ci : 

■ La vertu des humains n'est pas dans leur croyance; 
Elle est dans la justice et dans la bienfaisance. 
De quels droits des mortels, parlant au nom des cicux. 
Nous imposeraient-ils un joug religieux? » 

D'autres tirades, également dirigées contre le clergé, 
et même contre le pape, étaient beaucoup plus agres- 
sives, celles-ci, par exemple : 



c Accumulant les biens, vendant les dignit(5s. 
Ils oseot commander en monarques suprêmes; 
Et, d'un piud dédaigneux foulant vingt diailùnics. 

Un ))rôtre audacieux fait et dcfuit les rois 

Il n'est qu'une raison de tunt de frénésie : 

Les crimes du Saint-Siège ont produit l'hérésie, 

L'Évangilo a-t-il dit : Prêtres, écoutez-moi : 

Soyez intéressés, soyez cruels, sans foi. 

Soyez ambitieux, soyez rois sur la terre; 

Prélres d'un Dieu de paix, ne prêchez que la guerre» 



Cl LA LITTI-RAIURIÎ FRANÇAISE. 

Armez et divisez par vos opinions 

Les pères, les enfants, les rois, les nations ? 

Ah I ne connais-tu pas les droits et les fureurs 
Que la religion permet à ses vengeurs? 
Car de ce nom sacré je prétexte ma cause. 
Je sais tout ce qu'il peut, et combien il impose: 
QuV'touffant, détruisant tout sentiment humain. 
Du cœur le plus sensible il fait un cœur d'airain; 
Transforme l'homme même en un monstre farouche... 
Tu sais que de tout temps Paris fléchit sous Rome. 
C'est \k que les chrétiens, déifiant un homme, 
Couchés dans la poussière, attendent ses arrêts, 
Et pensent de Dieu même entendre les décrets. 
Son Irône est un autel; ses armes, l'encensoir; 
Des vœux seuls, ses combats ; la fourbe, son pouvoir. » 



De pareils couplets devaient amener, et amenèrent 
en effet du tapage. Les évoques réclamèrent et obtin- 
rent l'interdiction de la pièce. Mais le public, soutenu 
par Talma, exigea que les représentations en fussent 
reprises. Les comédiens ne s'appuyèrent pas, pour 
refuser, sur des ordres supérieurs, comme on l'a vu 
depuis. Ils obéirent à la volonté du peuple, impérieu- 
sement manifestée, et l'œuvre défendue reparut sur 
TafOche. 

A partir de Charles IX, le calme des premiers temps 
s'évanouit. Une impitoyable logique précipite les 
événements, et le théâtre suit, de môme que son prin- 
cipal fournisseur, J. Ghénier. Aussi les pièces vont- 
elles devenir chaque jour plus violentes; et, comme 
le théâtre est le miroir, non d'une coterie exclusive, 



LU TIIÉATRB l'KNDANT LA RÉVOLUTION. 65 

mais des divers purlis, il redcHcra les diiïérenles opi- 
niuns. lUen ne caractérise mieux ce mouvement que 
lu scission mémuruble qui éclata à cette époque 
t-ntre les comédiens. 

Ceux-ci, dès les premiers jours de la Hévolution, 
s'étaient divisés en deux cninps : celui des avancés, 
ou escadre rougt\ qui comptait dans ses rangs Talmu, 
>!■• Yestris et Duguzon ; celui des noirs ou rétrogradi'.t, 
[)armi lesquels se distinguaient Naudet, Saint-Prix, 
Fleury, Dazincourt, M"»«* Contât, llaucourt, etc. 
Charles IX, qui n'attaquait pas le roi Louis XVI, Tut 
d'abord bien reçu des deux partis; mais après le 
scandale qu'amenèrent les représentations de la 
pièce et les orageuses discussions qui éclatèrent au 
sein de la Comédie, les Rouges quittèrent le Théâtre 
de la Nation, francbirent la Seine, et vinrent s'in- 
staller au Théâtre des Variétés amusantes, ou Théâtre 
du Palais-Royal. C'est aujourd'hui la Comédie-Fran- 
çaise. Appelée d'abord par les dissidents Théâtre de 
la rue Richelieu, cette salle prendra, en 1792, le nom 
de Théâtre de la Liberté et de l'Égalité. 

Et voici ce qui va se passer, forcément. Sur l'une et 
l'autre de ces deux scènes on jouera des pièces classi- 
«{ues. Mais tandis que ceux du faubourg Saint-Germain 
choisiront dans le répertoire des œuvres telles que 
Àthalie, Une Partie de chasse de Henri IV, Polyeucte, 
etc., ceux de la rue lUcholicu joueront ûrutus, la 

i. 



CO LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

Mort de César, Mahomet, etc. Quant aux pièces nou- 
velles, celles qui seront révolutionnaires iront au 
Paluis-Rotjal, et celles, au contraire, qui resteront mo- 
dérées ou qui ne seront audacieuses que dans la satire 
qu'elles présenteront des Jacobins, iront au Théâtre de 
la Nation. Ainsi, c'est là qu'en janvier {193 fut jouée 
une comédie en cinq actes et en vers de Làya, PAmi 
des Lois. Fable, action, comique, style, tout est faible 
dans cette pièce. Mais, comme l'auteur le disait lui- 
môme, e si c'est une mauvaise comédie, c'est une 
bonne action : 

Très fuible auteur, mais 1res bon cjtoyeo. 
Je borne ici ma gloire à faire un peu do 'bien >. 

Qu'on en juge. Versac, ci-devant baron,' a une fille 
qu'il veut donher à For lis, ci-devant marquis. 'Mais 
M"* Versac, bourgeoise très exaltée, a choisi pour 
gendre le citoyen Nomophage, un journaliste. Celui- 
ci, — en qui le public reconnut Robespierre, r— veut, 
avec l'aide de deux amis, Placide et Duf icrâne (MaratD, 
se débarrasser de son rival. On pille la maison; et 
comme on a découvert parmi ses papiers une liste de 
cent cinquante individus, pauvres diables qu'il assis- 
lait, on l'accuse de conspirer et dé soudoyer les 
ennemis de la République. Le peuple, soulevé par 
des meneurs, demande la tète de Forfis, qui, parait, 
prend la parole, prouve son innocence, et^ est porté 



LB THÉÂTRE PENDANT LA RÉVOLUTIOK. 6T 

en triomphe, taDdis que Nomophage est arrêté. Lft 
conclusion était claire et franche : le peuple est bon, 
honnête, quand il n'est pas mené par des intrigants 
qui inventent des complots et jouent du patriotisme. 



< Quo tous ces charlatans, populaires larrons, 
El di| palriolismo insolents funCaroos, 
Purgeai de leur aspect cotte terre afTranchio. 
Giicrro, guoire étemotio aux falséifrs d'anan'liiof » 



Nous sommes en 93. On devine sans peine ce qur 
va suivre. Malgré Iç public qui soutint la pi^ce avec 
acharnement, malgré la Conventioù qui la voulait 
maintenir, la Comiiitine) et les Jacobins; sous pré- 
texte quo la' tranquillité publique élàit troublée, 
Orent placarde^ devaAt la porte du théAtrè un arrêté 
interdisant VAnà dei Loif. L'ùxttèur était lui-même 
décrété d'acèasation, et l'emprisonnement des coiiié- 
diens d'ores pi déjà résolu. En eiïet, quelques mois 
plus tard, après la représentation de PaUiélay les^ 
acteurs et actrices du Tlnûllrg de la Nation «C-taient 
dtins la nuit du 8 a'u.)i -septembre cpnduits aux Made^ 
lonnettes; -: 6»I ic.q e-Nnoruf. èJt> Juo ^!l t'îJ-.o riud 

Au théâtre dp ta Vtie Richolieil; objet 4e tdutos'I^ 
faveurs des llévoluttonnaireév les choses se passai/^nt 
autrement. L'inauguration s'est faite le 27 aviil 1791, 
et c'est, bien entendu, une tragédie de J. Chénier qui 
a eu les honneurs de la première soirée. Après avoir. 



68 LA LIITÉRATIRE FRANÇAISE. 

dans Charles IX, mis sur la scène un roi fanatique, 
l'aulcur, dans Henri VIII, y représentait un tyran 
odieux, ridicule et luxurieux. Et les pièces du même 
fabricant se succèdent à intervalles rapprochés. C'est 
Calas, c'est Caïus Gracclius, dont le héros est un ami, un 
défenseur du peuple contre les nobles; tragédie rela- 
tivement modérée, et qui sera suspendue à cause de 
la phrase fameuse : des lois et non du sang. Puis, c'est 
Féuelon, violente attaque contre les religieuses. Chénier 
n'était pas un malhonnête homme, mais une âme 
légère qui, par faiblesse, et non par intérêt ou basse 
flatterie, se mettait à la remorque de l'opinion publi- 
que. D'autres la devançaient et l'exaltaient; ainsi, le 
18 octobre 1793, le sieur Sylvain Maréchal donna aux 
habitues du Théâtre de la Liberté et de l'Égalité le 
Jugement dernier des Rois, prophétie en un acte. 

La scène représente une lie à moitié vulcanisée. 
Quelques arbres ombragent une cabane que surplombe 
un grand rocher blanc, sur lequel on lit cette inscrip- 
tion, tracée au charbon : * Il vaut mieux avoir pour 
voisin un volcan qu'un roi. — Liberté, Égalité — *. 
Dans celle île ont été amenés par les sans-culoltes 
de tous les pays tous les rois de l'Europe, y compris le 
pape, — et le dialogue s'engage : 



us THÉÂTRE PENDANT I.A RÉVOLUTION. 69 

rRAXi;oi9 II. 
Comme on nous traite, bon Dieu I Avec quHlo indignité I 
l'A qu'ailuns-nous devenir? 

OinLI.AirMB. 

mon cher Caglioslro I Que n'es-lu ici? tu nous tiror.-iis 
«i'cinbarras. 

GROROR, l« roi d'Espagaa. 
Ah! Saint Père, un petit miracle 1 

LR PAPS. 

Le temps en est passé... Où est-il, le bon temps où les 
saints traversaient les airs & cheval sur un bùlou? 

LB ROI D'ESPAGNB. 

mon parent 1 Louis XVI ! C'est encore toi qui os eu 
le meilleur lot Un mauvais dcmi-qunrt d heure est bien- 
tôt passé! A présent, tu n'as plus besoin de rien. Ici, nous 
manquons de tout, nous sommes entre la famine et l'enrer. 
C'est vous, François et Guillaume, qui nous attirez tout 
cela. J'ai toujours pensé que celte révolution de France, 
tôt ou tard, nous jouerait d'un mauvais tour. Il ne falluit 
pas nous en mêler du tout, du tout. 

Ol'ILLAUMK. 

11 TOUS sied bien. Sire d'Espagne, de nous inculper. Ne 
sont-ce pas vos lenteurs ordinaires qui nous ont perdus? 
Si vous nous aviez secondés à point, c'en était fait du la 
France... 

LE ROI d'eSPAGNK. 

Ces sans-culotles, que nous méprisions tout d'abord, 
sont pourtant venus à bout de leur dessein. Pourquoi n'en 
ni-je pas fait un bel autodafé, pour servir d'exemple eux 
autres ? 



70 LA LITTI'.RATL'RE FRANÇAISE. 

LB PAPE. 

Pourquoi ne les ai-je pas excommuniés dès 1789? Nous 
les avons trop ménagés, trop ménagés. 

LE ROI DE NAPI.ES. 

Toutes ces réflexions sont belles, mais elles viennent un 
peu trop tard. Nous sommes dans la galère, il faut ramer. 
Avant tout, il faut manger. Occupons-nous d'abord de 
pèche, de chasse ou de labourage. 
l'empereur. 

Il ferait beau voir l'empereur d'Autriche gratter la terre 
pour vivre I 

LE ROI d'eSPAGNE. 

Aimeriez-vous mieux tirer au sort pour savoir lequel de 
nous servira de pâture aux autres? 

LE PAPB. 

N'avoir pas môme de quoi faire le miracle de la multi- 
plication des pains! Cela ne m'étonne pas, nous avons 
ici des schismaliques. 

CATHERINE. 

C'est sans doute à moi que ce discours s'adresse. Je 
veux en avoir raison... En garde, Saint-Père I 

Et rimpéralrice et le pape se battent, l'une avec 
son sceptre, l'autre avec sa croix. Un coup de sceptre 
casse la croix; le pape jette sa tiare à la tète de 
Catherine et renverse sa couronne. Alors ils se 
cognent avec leurs chaînes. 

Et voilà ce qu'on jouait sur le thdàtre dont Talma 
était le principal acteur; voilà ce qui alternait avec 



LB THÉÂTRE PENDANT LA RÉVOLUTION. Il 

I s idylles pastorales (les berquinadcs étaient très 
à la mode à cette époque) et les chefs-d'œuvre 
classiques. Heureusement, c'est dans les tragédies 
de Corneille et de Racine, et dans les pièces où 
Ducis avait imité Shakspeare, que Talma ligurail 
surtout, et qu'il achevait de former son talent. Depuis 
qu'il avait vécu à Londres, thédlre de ses débuts, le 
grand acteur aimait et admirait passionnémert le 
grand dramaturge anglais. El Ton peut dire que c'est 
en partie à ce culte que les adaptations de Ducis ont 
dû de rester si longtemps sur l'affiche. Le poète a 
d'ailleurs témoigné à l'acteur une vive gratitude 
qu'atteste sa correspondance. C'est grâce à ce culte 
aussi que Shakspeare a pu devenir populaire en 
France. Talma n'aura pas été étranger au grand 
mouvement de rénovation dramatique qui se mani- 
festera sous la Restauration. 

Il est inutile de suivre l'histoire du théâtre après 
le 9 Thermidor. Non seulement les pièces, à cette 
époque de réaction contre les entraînements révo- 
lutionnaires, sont sans mérite, mais elles ont aussi 
quelque chose de bas; les représailles sont souvent 
ignobles. 

Sous le Consulat et sous l'Empire le théâtre pré- 
sente un aspect Iimentable. 11 n'y a ni mouvement, 
ni originalité, parce qu'il n'y a aucune liberté, c Je 
vous comprends, disait Napoléon au comte Beu. 



-^ LÀ LirTKU.VrURR FRANÇAISE. 

griot; vous me conseillez des mén;ig-cments, et sur- 
tout un grand respect pour l'esprit public. Voilà les 
grands mots de l'école dont vous êtes. Croyez-vous 
que je ne saisisse pas le fond de votre pensée à 
travers les voiles dont vous l'enveloppez? Vous éles 
de ceux qui soupirent au fond de l'âme pour la 
liberté de la presse, la liberté de la tribune, qui 
croient à la toute-puissance de l'esprit public. Eh 
bien! vous allez savoir mon dernier mot. » Puis 
portant la main droite à la garde de son épée, il 
ajouta : t Tant que celle-là pendra à mon côté, — 
et puisse-t-elle y pendre longtemps! — vous n'aurez 
aucune des libertés après lesquelles vous soupirez, 
j.as môme celle de faire à la tribune quelque beau 
discours à votre manière. » 

Le théâtre ne peut donc être l'expression de l'opi- 
nion publique qu'autant que cette opinion est con- 
forme à celle du maître. La censure fonctionne avec 
zèle, et Napoléon censure aussi de son côté, suspend, 
frappe, exécute. En 1806, au théâtre de Rouen, des 
jeunes gens ont fait du bruit et poussé des cris contre 
la force armée. « Ceux des jeunes gens, écrit l'empe- 
reur à Fouché, qui ont fait tapage au spectacle de 
Rouen, qui ne sont pas mariés et qui ont moins de 
\iogt-cinq ans, seront engagés au 5« de ligne, qui 
est en Italie. Faites-les mettre sur-le-champ en 
marche. En vivant avec les militaires ils apprendront 



LR TIIÉATRR SOUS LA RÉVOLUTION. 73 

à les connaître, et verront que ce ne sont pas des 
tbiret. > 

Il n'est pas plus commode avec les auteurs et les 
pièces. 11 interdit une pièce sur Henri IV, dont la 
popularité l'agaçait, une pièce sur Délisaire, à cause 
d'allusions possibles à Moreau. Il ne goûte pas les 
Templiers, parce que le roi, Philippe le Bel, n'y a pas 
le beau r6le. 11 ne veut pas laisser passer les États de 
BloiSy du même auteur, et voici ses raisons : 

t J'avais cru d'abord que celle pièce pouvait passer. Ce 
n'est que ce soir que j'en ai vu les inconvénients (il venait 
de la faire jouer sur le Ihéùlre de la Cour). Les éloges pro- 
digués aux Bourbons sont les moindres. Lesdiatribescontre 
les Révolutionnaires sont bien pires. M. Raynouard a été 
faire du chef dos Seize le capucin Chabot de la Convenlion. 
Il y a dans sa pièce pour tous les partis, pour toutes les 
passions. Si je la laissais donner dans Paris, on pourrait 
venir m'apprendre que cinquante personnes se sont égor- 
gées dans le parterre. De plus, l'auteur a fait du roi Henri 
un vrai Philinte, et du duc de Guise un Figaro, ce qui 
est très choquant en histoire. Le duc de Guise était un 
des plus grands personnages de son temps, avec des qua- 
lités et des talents supérieurs, et auquel il ne manqua 
que d'oser pour commencer dès lors la quatrième dynastie. 
De plus, c'est un parent de l'Impératrice, un prince de la 
maison d'Autriche, avec qui nous sommes en amitié, 
dont l'ambassadeur était présent ce soir k la représen- 
tation. L'auteur a plus d'une fois étrangement méconnu 
toutes les convenances. • 

6 



71 LA LITTÉRATURE FRAxNÇAlSE. 

Pourtant, l'empereur aimait la tragédie, qui est, 
disait-il, « l'école des grands hommes, qui échauffe 
l'âme, élève le cœur, peut et doit créer des grands 
hommes ». Or, on sait qu'il en faisait une terrible 
consommation. Mais il voulait qu'elle fit l'éloge de sa 
politique, et surtout qu'elle fût militaire. C'est pour 
celte raison qu'il goûtait si fort V Hector de M. Luce 
de Lancival, qu'il appelait une pièce de quartier géné- 
ral, t Vous avez fait une belle tragédie, écrivait-il à 
l'auteur; je vous ferai jouer dans un camp. » Et il lui 
donnait six mille livres de pension, en ajoutant au 
brevet cette recommandation impertinente : « Vu le 
besoin d'argent qu'ont toujours les poètes, on lui 
paiera une année d'avance i. 

Mais Napoléon avait beau encourager les poètes : 
il était moins facile à M. de Fontanes de les découvrir, 
qu'à M. le duc de Feltre de trouver trois cent mille 
conscrits. Il avait beau avoir la passion de la tragédie, 
la maintenir et l'imposer, la tragédie était morte, ou 
peu s'en fallait. On ne le voyait que trop à la faiblesse, 
et même aussi au nombre des œuvres produites. Les 
auteurs étaient alors d'une fécondité déplorable, et 
leurs tragédies ressemblaient à ces plantes qui, dès 
qu'elles sont atteintes dans leur organisme et con- 
damnées à une mort prochaine, se hâtent de pro- 
duire et la fleur et la graine d'où sortira la plante 
nouvelle; car la nature ne veut pas qu'un être dispa- 



LE TIII'ATRE SOLS LA R ÉVOLUTION. 75 

raisse sans avoir préparé la naissance de celui qui le 
remplacera. 

Au reste, toutes les autres branches se desséchaient 
pareillement < Ce qui arrêtait alors la littérature, a 
dit Chateaubriand, c'est le despotisme dont la Trappait 
Bonaparte. Le chef de l'État trouvait du profit dans 
ces lettres subordonnées, qu'il avait mises à la caserne, 
qui lui présentaient les armes, qui sortaient lorsqu'on 
criait : Hors, la garde!, qui marchaient en rang et 
manœuvraient comme des soldats. Toute indépendance 
semblait rébellion à son pouvoir : il ne voulait pas 
plus d'émeute de mots et d'idées qu'il ne souiïrait 
d'insurrection. » 

C'est pourquoi aucune époque ne fut plus pauvre 
en œuvres littéraires. Combien Frédéric II était plus 
dans la vérité! Mirabeau lui demandait un jour ce 
qu'il avait fait en faveur des écrivains allemands, qui 
créaient alors une littérature si originale et si féconde, 
i — Moi! répondit le roi; mais rien du tout ! le meil- 
leur service que je puisse leur rendre, c'est de ne pas 
m'occuper d'eux. • 



CHAPITRE V 



CHATBAUBRIAND 



Sa vio. — Son caractôrc. — Ses œuvres : Atala, Hene, Ut 
Natchet. Le Génie du ehri$Uan{$me. Lt$ MarUjrt. 



Après avoir vivement résumé, dans le passage cité 
plus haut, rétat lamentable où végétait sous l'Empire 
la littérature française, pastiche incolore et plat de 
la littérature classique, Chateaubriand ajoute avec 
un orgueil dont il est coutuniier: c Ce calque froid, 
cet anachronisme improductif disparut quand les 
lettres nouvelles firent irruption avec fracas par le 
Génie du christianisme ». 

Chateaubriand a raison, et son orgueil, cette fois, 
est des mieux justifiés. C'est de lui que date la grande 
révolution littéraire du xix« siècle. Il est le chef du 
Romantisme; et l'histoire lui gardera ce titre, dont le 
saluèrent d'ailleurs les plus illustres représentants de 
la nouvelle école. 



78 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

Ainsi, en 1824, dans le Citant du sacre, Lamartine 
mellait Chateaubriand aux côtés du roi de France. 
« Oiiel est, demande l'archevêque à Louis XVIII, 

t ... Ce preux chevalier, qui sur Técu d'airain 
Porte au milieu des lis la croix du pèlerin, 
Et dont l'œil, rayonnant de gloire et de génie. 
Contemple du passé la pompe rajeunie » ? 

Et le roi répond : 

c Cliateaubriand I Ce nom à tous les temps répond , 

L'avenir au passé dans son cœur se confond : 

Et la France dos preux et la France nouvelle 

Unissent sur son front leur gloire fraternelle. 

Soutien de la couronne et de la liberté, 

11 lègue un double litre h la postérité, 

Et, pour briser noguére une force usurpée, 

La plume entre ses mnins nous valut une épéc 1 d 

Et plus tard, lorsque depuis quinze ans déjà le 
poète dos Méditations et des Harmonies a conquis à son 
tour la gloire littéraire, au moment où des succès poli- 
tiques non sollicités semblent devoir l'arracher à la 
poésie elle séparer de Chateaubriand, l'enthousiasme 
premier subsiste, toujours aussi vif. En 1834, l'auteur 
iïAlala est encore pour Lamartine « un génie mélan- 
colique et suave, une imagination homérique jetée 
au milieu des convulsions sociales, le dépositaire du 
feu sacré dans les débris du sanctuaire et dans les 
ruines encore fumantes des temples chrétiens, un 
chantre sacré qui remue toutes les fibres généreuses 



I 



CHATEAUBRIAND. 79 

de la poitrine, ennoblit la pensée, ressuscite r&roe, 
tourmente le sommeil des geôliers de l'intelligence, 
etc., etc. » 

Kt Victor Hugo, quelle n*est pas sa reconnaissance 
pour celui qui Ta appelé Enfant sttblime*! Aussi 
raconte-t-il avec fierté l'accueil dont Ta honoré le 
grand homme ; il lui dédie quelques-uns de ses pre- 
miers poèmes; il veut apprendre à la postérité que 
c'est avec de l'eau du Jourdain rapportée par M. de 
Chateaubriand qu'a été baptisé le jeune duc de Bor- 
deaux : 

« Jourdain t Te souviont-il Je ce qu'ont vu tes rives? 
Naguùro un pùlcrin, prOs do Los eaux captives, 
Vint s'asseoir et pleura, pareil en sa ferveur 
A ces prêta qui jadis, lei-riblo et saint coricge. 

Raviront au joug sarrilcge 
Ton onde baptismale et le tombeau sauveur. 

Ce rbrûticn avait vu dans la Franco usurpée 
Trône, autel, charti-cs, lois, tomber sous uno i^pce; 
Les vertus sans honneur, les forfaits impunis ; 
El lui, des vieux croisés cberchail I ombre sublime. 

Et, s'cxilant près do Soiimc, 
Aux Houx où Dieu mourut cherchait ses rois bannis. 

4. 8i connu que soit le mot, il ml Ik^n do le rappeler: Viclor 
Hugo no recevra pas d'autre clo^o de Chateaubriand t'.'est 
qu'en 1817 la jeune gloiic du poète a'olTu.squait pas encore 
celle del'uuteur de René. Il c.Nt curieux dooonsiaterquedansles 
Mewtoirei d" outre-tombe- i\ n'est parlé ni Jo Hugo ni de Lamar> 
Une. Mais, dans le salon liu W"*' Rcciniier. Chateaubriand 
traitera ce dernier do grand Joilait t Cela luit pendant à 
Enfant sublime. 



80 LA I.ITTh!RATURE FRANfATSE. 

L'eau du saint fleuve emplit sa Roiirde voyageuse; 
Il partit; il revit notre rive orageuse, 
ignorant quel bonheur attendait son retour. 
Et qu'«\ l'enfant des rois, du fond de l'Arabie, 

Il apportait, nouveau Tobie, 
Le remède divin qui rend l'aveugle au jour', t 

On verra plus loin comment et pourquoi ce fut la 
Icclure (les Martyrs qui décida de la vocation d'Au- 
gustin Thierry. Mais voici qui est plus singulier, plus 
caractérisUque encore. Chateaubriand inspire ceux-là 
mômes qui doivent lui ressembler le moins. Quelqu'un 
eût-il jamais cru à l'influence exercée par l'auteur du 
Gcuie du christianisme et de la brochure Bonaparte 
et les Bourbom sur l'auteur du Viciuic drapeati^ du 
Vieux sergent, du Marquis de Carabas et de la Marquise 
de Prelintaille? Rien de plus réel pourtant, si les 
Mémoires d* outre-tombe ne nous trompent pas. t Je 
priais un jour Déranger de me montrer quelques-uns 
de ses ouvrages inconnus. — « Savez-vous, me dit-il, 
que j'ai commencé par être votre disciple. J'étais fou 
du d'itie du christianisme, et j'ai fait des idylles chré- 
tiennes. Ce sont des scènes de curés de campagne, des 
tableaux du culte catholique dans les villages et au 
milieu des moissons. > 



i. Si l'on examine d'un peu prôs ces vers do Hugo et ceux 
de Lamartine, olés plus haut, on remarquera dans le dùlail, 
dans les (npiessions, dans la rime, comme dans l'idée, des 
analogies cuiiouses. 



CHATEAUDRIAND. 81 

Chateaubriand est donc le chef reconnu, le maître 
incontesté, et incontestable en effet, de la jeune école 
romantique. Pendant les quarante premières années 
du siècle, sa popularité est éclatante, sa gloire univer- 
selle : il n'y a pas de nom plus sonore. Depuis, une 
réaction s'est produite, inévitable, exagérée, injuste. 
On a trop passionnément admiré de son vivant l'au- 
teur du Génie du christianisme; on le juge aujourd'hui 
avec une excessive sévérité. C'est probablement la 
jeune génération, pour laquelle j'ai professé et je 
résume ce cours, qui connaîtra plus tard le jugement 
définitif d'une critique impartiale. 

François-ilené de Chateaubriand est né à Saint- 
Malo en 1768. C'est là, sur les grèves de la pleine mer, 
qu'il passa son enfance, compagnon des vents et des 
flots. Il aimait à lutter contre les orages, à jouer avec 
les vagues, qui tantôt se retiraient devant lui, et 
tantôt couraient sur ses talons. Après des éludes assez 
superficielles faites aux collèges de Dol, de Dinan et 
de Rennes, et entrecoupées de vacances assez tristes 
passées au manoir de Combourg, chez ses parents. 
Chateaubriand servit quelques mois comme sous-lieu- 
tenant au régiment de Navarre. C'est là que le surprit 
la Révolution. Ne voulant ni la servir ni l'attaquer, ni 
émigrer ni poursuivre la carrière des armes, il exé- 
cuta un projet longtemps rêvé et s'embarqua pour 
l'Amérique. H donnait pour prétexte son désir de 

8. 



81 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

trouver le passage tant cherché des Indes par le Nord; 
en réalité il voulait fuir la France, et connaître le pays 
(les Natchez, d'Atala et de René que déjà il portait en lui. 
LamortdeLouisXVIqu'ilapprit unsoir dansunehulte 
américaine, au pied des Montagnes Bleues, le ramena 
■ en Europe. La Révolution était alors entrée dans sa 
période tragique : Chateaubriand se décida à émigrer. 
Enrôlé dans l'armée de Condé, il est blessé au siège 
de Thionville, et passe en Angleterre où il écrit son 
premier livre, VEssai sur les Révolutions, tout im- 
prégné des idées philosophiques du xviii* siècle. La 
mort de sa mère et celle de l'une de ses sœurs, sur- 
venues coup sur coup, changèrent subitement ses 
idées, et le ramenèrent au christianisme de son en- 
fance. « Ces deux voix sorties du tombeau m'ont 
frappé. Je n'ai pas cédé, j'en conviens, à de grandes 
lumières surnaturelles; ma conviction est sortie du 
cœur : j'ai pleuré et j'ai cru. » Voilà qui 'est évidem- 
ment sincère. Il n'y a guère que des raisons de sen- 
timent, un chagrin profond, des deuils irréparables, 
qui puissent amener de pareilles et de si soudaines 
conversions. 

Deux ans plus tard, avec le siècle, Chateaubriand 
revient à Paris. La publication d'Alala en 1801, celle 
du Génie du cltrislimnsme, en 18Ô2, le font passer de 
l'obscurité à la gloire, t C'est de l'apparilion d'Atala, 
a-Ml dit, que date le bruit que j'ai fait dans le monde; 



ClUTPALnniAND. 8S 

je cessai de vivre pour moi-in<}ine , et ma carrière 
publique commença. * 

Accueilli dans le monde, et très gAlé par tous, sur- 
tout par les femmes, par M"*** de Cusline, d'iloudiUot, 
de neaumont, il est nommé par Uonaparle, que le 
Gâiie du cliristianimie avait charmé parce qu'il ser- 
vait ses idées, sccn'laire d'ambassade à Rome. 11 
était sur le point ë'aller représenter la France dans 
le Valais, lorsqu'il appiit l'assassinat du duc d'Kn- 
^hien. Il envoya sa démission. Désormais il ne ces- 
sera plus de faire à Napoléon une opposition violente. 
En 1807, il publiera dans le Mercure un article d'une 
cxlrtjmc hardiesse, oit il compaiera l'Empereur à 
Néron, où il se comparera lui mOme â Tacile *, et 
où il appellera silaKe de l'abjeiUon celui qui était 



1. Si la ptomièro do tes comparai.>ons C-tail f i:a flatteuse 
|i3ur Niipolton, la soconile notait pns fjitc pour lui plaire. 
•• i.tts-vuus do ceux qui <tia>ent Taciio? dviuanduit il un jour 
ùG-jrlIiu. — Oui. siro, bt-auccup. — Eh bien I pas moi; uiais 
nous ruricicns de cela «me aulio fois >. Cette autrefois, c'est 
avec ^ieljnd qu*il en parla, c Je vcus attuicjui disait-il.que 
riiistonen que vous aiilins vans nlfz tvujouis, Taule, ne m'a 
jamais tien appiis. C niuirfoz-vous un plus grand, et sou- 
vont plus injiiste dttrailiur do Ikuniiinilé? Aux actions les 
plus sia-pUs il tionve des mclifs crimintls. Il fait dc!> scélé- 
rats puift^nds de t. us les empereurs, peur faire adujiror le 
génie (|ui io.4 a p/m'lits. On a raison de duc q»c «es Annalet 
ue sont pas une lii!>i(iro de ILiupiio, iu<tis un relevé des 
gnufs du Romo. Co sent toiijouis des ac(U:$alions, dos aoousés, 
et des {jcns ipii s'ouvicntlos vi^inea dans leur bain. Lui qui 
l>arlc sins cesse de délitions, il est le plus grand dos délap 
leurs. • 



8i LA. LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

alors imposé à la littérature. En 1814, dans son dis- 
cours de réception à l'Académie française, il fera des 
allusions sanglantes au tyran. La première fois, 
Napoléon supprimera le journal et menacera le jour- 
naliste de le faire sabrer sur les marches des Tuileries; 
la seconde fois il défendra à l'académicien de pro- 
noncer son discours. 

Ainsi tenu, à partir de 1804, à l'écart de la vie 
active, attristé d'ailleurs par la mort de sa sœur 
Lucile, Chateaubriand entreprit un grand voyage en 
Orient, d'où il rapporta V Itinéraire de Paris à Jérusalem, 
publié en 1811, six ans après René et deux ans après 
les Martyrs. 

Le retour des Bourbons, qu'il accueillit par la 
brochure De Bonaparte et des Bourbons, marqua 
aussi son retour à la vie politique. Pendant les Cent- 
Jours il suivit Louis XVIII à Gand, et revint avec lui. 
Sous la Restauration, tantôt ministre, ou ambassadeur 
à Londres, à Berlin, à Rome, tantôt à la tête de 
l'opposition, il est par ses actes, ses brochures, ses 
articles de journaux, le plus redoutable adversaire 
d'un gouvernement dont la chute sera en grande 
partie son œuvre, et qu'il regrettera jusqu'à sa mort. 

A partir de 1830, il vit à l'écart avec ses souvenirs 
qu'il achève de rédiger, et que, pressé d'argent, il 
a vendus à ses créanciers pour 250,000 francs une fois 
payés et 12,000 francs de rente viagère. Ces mémoires, 



CnATRAUBniAND. 85 

tiont les Parques, dit-il, seront les éditeurs, ne doi- 
vent paraître qu'après sa mort. Celle-ci vient le 
4 juillet 1848, au lendemain de la Révolution de 
février, flnir une vieillesse triste, que ne consolaient 
pas les hommages dont l'entouraient M">* Récamier 
et SCS hôtes. 

En rade de Saint-Mulo, près de la pla^e où il 
aimait, tout enfant, à construire des buttes de sable, 
Chateaubriand s'était à l'avance assuré et préparé 
un tombeau. Cest là, sous un quartier de roche de 
rilot du Grand-Bé, qu'il se repose d'une vie de 
quatre-vingts ans. 

Dans une lettre datée de 1803, qu'il envoyait de 
Rome à son ami Joubcrt, Chateaubriand annonçait 
son intention d'écrire un jour ses mémoires. Ces sou- 
venirs, disait-il, ne devaient ressembler en rien aux 
ConfeuionsdeJ.-J. Rousseau. Il n'y entretiendrait 
pas la postérité du détail de ses faiblesses; il n'y ra- 
conterait de lui que ce qui serait convenable ù sa di- 
gnité d'homme et à l'élévation de son cœur; t car, 
ajoutait-il, il ne fallait présenter au monde que ce qui 
est beau, et ne découvrir de sa vie que ce qui peut 
porter nos pareils aux sentiments nobles et généreux». 
Singulière illusion que s'est faite Chateaubriand! 
Certes, ils sont durs pour lui les Mémoires de M*"" de 
Rémusat, qui nous le montrent sous l'Empire dans 
son orgueilleuse attitude d'illustre écrivain et de 



86 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

frondeur; et les Souvenirs de M. d'IIaussonville ^ui 
nous conduisent en Italie, à l'ambassade de Rome, et 
nous font cruellement connaître les petitesses du 
grand homme; et les deux volumes de Sainte-Beuve, 
quidésemmaillotle sans pitié la momie vénérab'.e du 
salon de M'"* Récamier. Mais les Mémoires d'outre- 
tombe sont eux-mêmes bien plus terribles, bien 
plus écrasants; et l'on sort de cette lecture avec 
moins de sympathie encore pour leur auteur que les 
Confessions n'en inspirent pour J.-J. Rousseau. Si 
froid, si dur, si autoritaire qu'ait été son père, si 
sèche et si insignifiante qu'ait été sa femme, la 
façon dont il parle de l'un et dont il ne parle pas de 
l'autre révolte, comme aussi l'indépendance de cœur 
avec laquelle il traite ces malheureuses victimes de son 
orgueil et de sa vanité, Lucile, if'js Charlotte Ives, 
Armand de Chateaubriand, M""® de Bcaumont. La pu- 
blication de Hcné, du vivant même de sa sœur, est 
une action mauvaise, malaisément pardonnable. Ac- 
cueilli et traitécomme un fils parune famille anglaise, 
la sérénité avec laquelle il vit et laissa grandir 
l'amour dans le coeur naïf d'une enfant de seize ans, 
sans apprendre à personne qu'il était marié, prouve 
un égoïsme féroce et une singulière inintelligence des 
devoirs de l'hospilalilé. Le peu d'empressement qu'il 
mit à sauver son cousin, les paroles blessantes dont 
il accompagna, dans une lettre indirectement adressée 



CIIATEAUDRIAND. «7 

& l'Empereur, la demande d'une grâce, d'ailleurs im- 
méritée, atteslent peut-être la flerté de son âme, mais 
non la bonté de son cœur. Il oublia ce jour-là, il 
l'avoue lui-même, qu'il ne faut être fler que pour 
soi. 

En réalité, la seule personne qu'ait jamais aimée 
Chateaubriand, c'est Chateaubriand. Mauvais flis, 
maiivais père et mauvais mari, catholique douteux, 
et moins religieux dans sa vie que dans ses livres, 
royaliste plus dangereux pour la royauté que n'aurait 
pu l'être un ennemi déclaré, il n'a guère fait que du 
mal à tous ceux qui ont été mêlés à sa vie. Et il s'est 
fuit du mal à lui-même. On est tenté de croire qu'il 
pose, quand il parle à tout instant, dans ses Mémoires, 
de sa tristesse, de son désanchantement, de son 
ennui. Mais non : il n'est rien de plus réel, de plus 
sincère, de plus naturel. Chateaubriand s'est vérita- 
blement et justement ennuyé toute sa vie, parce que, 
toute sa vie, il n'a pensé qu'à lui, ne s'est occupé que 
de lui, n'a aimé que lui. Or, un homme, si haut que 
le placent l'admiration de ses contemporains et son 
propre orgueil et son propre égoîsme, ne saurait se 
sufOre à lui-même. On se lasse de ne contempler que 
soi, comme on se fatigue à icgarder toujours la même 
statue, le même tableau, si beaux soient-ils. 

Chateaubriand n'est vraiment admirable et grand 
que dans ses livres. 



LA LITTERATURE FRANÇAISE. 



II 



Le premier, el qui du premier coup jeta son au- 
teur dans la gloire, fut Atala, épisode détaché des 
Natchez, et d'abord renfermé, ainsi que Hené, dans 
le manuscrit du Génie du Christianisme. 

€ Atala, dit Chateaubriand, tombant au milieu de la 
littérature de l'Empire, de cette école classique, vieille 
rajeunie dont la seule vue inspirait l'ennui, était une 
sorte de production d'un genre inconnu. On ne savait 
SI on devait la classer parmi les monstruosités ou 
parmi les beautés. Était-elle Gorgone ou Vénus? Les 
académiciens assemblés dissertèrejit doctement sur 
son sexe et sur sa nature. Le vieux siècle la repoussa, 
le nouveau l'accueillit. » Le vieux siècle, ce sont les 
classiques, assez bien représentés par l'abbé Morellet, 
qui ne vit dans Atala t qu'aiïectation, enflure, impro- 
priétés, obscurités, exagération dans les sentiments, 
invraisemblances dans la conduite et la situation des 
personnages ». A ces reproches sévères et vagues se 
joignaient des critiques de détail, les unes assez justes, 
les autres simplement ridicules. Morellet avait raison, 
par exemple, quand il se moquait du père Aubry, de 
€ son nez aquilin et de sa longue, barbe qui av.aient 



CHATEAUBRIAND. W 

quelque chose de sublime dans leur quiétude, et 
comme d'aspirant h la tombe par leur direction natu- 
relle vers la terre >. Mais que dire de ceci ? Vous 
sayez: Chactas, pendant l'orage, tient Atalasurses 
genoux, et réchaufle entre ses mains les pieds nus de 
la jeune flile. Morellet, pour confondre l'auteur, ne 
8*avisa-t-il pas de faire asseoir sa servante sur ses 
genoux t Comme il ne put réussir à prendre entre ses 
mains les pieds de la jeune vierge, il triompha. — «Si 
le Chactas de la rue d'Anjou, repondit simplement 
Chateaubriand, s'était fait peindre ainsi, je lui aurai» 
pardonné sa critique. » — Le siècle nouveau, au con- 
traire, c'est tout le monde, depuis Fontanes, et toutes 
los jeunes femmes qui pleurent aux romans, jus- 
qu'aux cabaretiers dont les auberges se tapissèrent de 
gravures rouges, vertes et bleues, représentant 
Chactas, le père Aubry et la jeune fille de Simaghan. 
Tous trois firent la fortune des marchands de sta- 
tuettes qui les vendaient sur les quais, en cire ou en 
plAtre. On les retrouva même dans la collection de 
Curtitu, en compagnie de la Rrinvilliers. 

A quoi tient ce succès prodigieux, et pourquoi ce 
petit livre est- il la première manifestation de l'esprit 
nouveau, la première œuvre qui va faire de Chateau- 
briand le chef de l'école nouvelle? 

Atnla a un double mf^rite. Comme Pantagruel et îa 
Satire Méiùpitée, comme les Provinciales de Pascal et 



90 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

les Caractères de Labruyère, c'est à la fois un livre 
d'actualité et un immortel chef-d'œuvre littéraire. 

La courte et triste histoire qu'il raconte se déroule 
en Amérique. Or, en 1801, on n'a pas oublié cette 
guerre de l'Indépendance américaine que la France 
soutint d'un si généreux effort, et, malgré le peu 
d'enthousiasme du xvni" siècle (infidèle sur ce point 
aux traditions léguées par le xvii«) pour les entre- 
prises coloniales, bien des gens pensent encore, non 
sans regret, au vaste empire que nous possédions 
autrefois du Labrador aux Florides, et des rivages de 
l'Atlantique aux lacs les plus reculés du Haut-Canada. 
Depuis le retour des volontaires qui ont séduit les 
imaginations par le récit de leurs exploits, et surtout 
par les descriptions qu'ils ont faites de ce pays tout 
nouveau, si différent du nôtre, la curiosité s'est vive- 
ment portée vers ces contrées lointaines; et l'on y 
rêve d'autant plus volontiers, que J.-J. Rousseau, par 
ses peintures de la Suisse, de l'Italie, des Alpes, a 
éveillé dans les esprits le goût des choses de la nature, 
entretenu et développé bientôt après par son disciple. 
Bernardin de Saint-Pierre, qui a conduit ses lecteurs 
dans des pays moins connus encore et plus étranges, 
à rile-de-France , sous les Tropiques. Aujourd'hui, 
nous sommes capables d'apprécier les beautés natu- 
relles de notre pays, < le plus beau du monde après 
celui des cieux ». Le poète et le romancier n'ont plus 



CHATEAUBRIAND. 91 

besoin, pour nous plaire, d'aller chercher de lointains 
paysages. Si nous admirons les descriptions algé- 
riennes de Fromentin, les peintures islandaises, 
laîtiennes et japonaises de P. Loti, nous aimons aussi 
les délicieux tableaux que nous ont donnés de la 
nature française, du Berry, de la Lorraineet du Poitou, 
du Midi, de l'Anjou et du Languedoc, George Sand, 
Theuriet, Fabre et Daudet, J. de Glouvet et Pouvillon, 
le dernier venu et non le moins grand. Nous savons 
voir la poésie des choses qui nous entourent. Nos 
pères, au xviii* siècle et au commencement du xix*, 
n'étaient pas encore habitués à cette sorte de littéra- 
ture ; il fallait surtout qu'on frapp&t leur imagination 
en les transportant dans des pays inconnus et lointains. 
C'est ce qu'avait fait l'auteur de Paul et Virginie; 
c'est ce que fit aussi Chateaubriand. Par là, il se 
rattache directement au xvin* siècle, à Bernardin de 
Saint-Pierre^ à J.-J. Rousseau, qui fut sur ce point le 
maître des maîtres, et le premier père du Romantisme. 
Mais si l'auteur d'Atala n'a pas pour la nature une 
tendresse plus vive et plus sincère que ses deux devan- 
ciers, combien il les dépasse et les surpasse par la 
majesté et l'ampleur de ses descriptions, par la ri- 
chesse et la variété de son imagination, par l'abon- 
dance des comparaisons, par l'éclat et la poésie d'un 
style jusqu'alors ignoré! Avec Atala naît une langue 
nouvelle, une prose merveilleusement poétique^ ima- 



92 L.i LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

gée, ondoyante, chantante. Quel ne dut pas être le 
ravissement des contemporains, quand nous-mêmes, 
que tant d'autres, depuis Chateaubriand, ont bercés 
de leur prose harmonieuse, sommes encore sous le 
charme en lisant des pages comme celle-ci : 

« Les deux rives du Meschacebé présentent le tableau 
le plus extraordinaire. Sur le bord occidental, des savanes 
se déroulent à perte de vue ; leurs flots de verdure, en 
s'éloignant, semblent monter dans l'azur du ciel, où ils 
s'évanouissent. On voit dans ces prairies sans bornes errer 
à l'aventure des troupeaux de trois ou quatre buffles sau- 
vages. Quelquefois un bison chargé d'années, fendant les 
flots à la nage, se va coucher, parmi les hautes herbes, dans 
une île du Meschacebé. A son front orné de deux crois- 
sants, à sa barbe antique et limoneuse, vous le prendriez 
pour le dieu du fleuve qui jette un œil satisfait sur la 
grandeur de ses ondes et la sauvage abondance de ses rives. 

« Telle est la scène sur le bord occidental; mais elle 
change sur le bord opposé, et forme avec la première un 
admirable contraste. Suspendus sur le cours des eaux, 
groupés sur les rochers et sur les montagnes, dispersés 
dans les vallées, des arbres de toutes les formes, de toutes 
les couleurs, de tous les parfums, se mêlent, croissent en- 
semble, montent dans les airs à des hauteurs qui fatiguent 
les regards. Les vignes sauvages, les bignonias, les colo- 
quintes, s'entrelacent au pied de ces arbres, escaladent 
leurs rameaux, grimpent à l'extrémité des branches, 
s'élancent de l'érable au tulipier, du tulipier à l'alcée, en 
formant mille grottes, mille voûtes, mille portiques. Sou- 
Tent, égarées d'arbra en arbre, ces lianes traversent des 



CHATEAUBRIAND 93 

bras de rivière sur lesquels elles jetlcnt des ponts de fleurs. 
Du sein de ces massifs, le magnolia élève son cône immo- 
bile; surmonté de ses larges roses blanches, il domine 
tonte la forêt; il n'a d'autre rival que le palmier, qui ba- 
lance K^gërcmenl auprès de lui ses éventails de verdure. 

c Une multitude d'animaux, placés dans ces retraites par 
la main du Créateur, j répandent l'enchantement et la 
vie. De l'extrémité de l'avenue, on aperçoit des ours 
enivrés de raisin, qui chancellent sur les branches des 
ormeaux (?) ; des cariboux se baignent dans un lac ; des 
écureuils noirs se jouent dans l'épaisseur des feuillages ; 
des oiseaux moqueurs, des colombes de Virginie, de la 
grosseur d'un passereau, descendent sur les gazons rougis 
par les fraises; des perroquets verts à têtes jaunes, des 
piverts empourprés, des cardinaux de feu, grimpent en 
circulant au haut des cyprès; des colibris étiuccllent sur 
le jasmin des Florides, et des serpents-oiseleurs sifllcnt, 
suspendus aux dômes des bois ou s'y balançant comme 
des lianes. 

f Si tout est silence et repos dans les savanes de l'autre 
côté du fleuve, tout ici, au contraire, est mouvement et 
murmure. Des coups de bec contre le tronc des chênes, 
des froissements d'animaux qui marchent, broutent ou 
brojent entre leurs dents les noyaux des fruits; des 
bruissements d'ondes, de faibles gémissements, de sourds 
meuglements, de doux roucoulements, remplissent ces 
(K'scrts d'une tendre et sauvage harmonie. Mais quand 
une brise vient à animer ces solitudes, à balancer ces 
corps flottants, à confondre ces masses de blanc, d'azur, 
de vert, de rose, & mêler toutes les couleurs, à réunir 
tous les murmures, alors il sort de tcl% bruits du fond 
des forêts, il se passe de telles choses aux yeux, que j'es- 



9i LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

sayerais en vain de les décrire à ceux qui n'ont point 
parcouru ces champs primitifs de la nature*. » 

Non moins étranges et non moins attrayants que 
cette nature pittoresque étaient les personnages dont 
Chateaubriand la peuplait. Les romans de Cooper 
nous ont rendus les Indiens familiers. Le dernier des 
MohicanSy le Tueur de daims, la Prairie, nous ont 
initiés aux mœurs bizarres de ces tribus sauvages. 
Au commencement de ce siècle, on n'avait aucune 
idée de cette humanité. Les différences que les pays, 
les coutumes, la religion, etc., mettent entre les 
hommes, n'avaient encore sollicité la curiosité d'au- 
cun écrivain. C'est l'homme universel, immuable, 
éternel, qui seul intéressait, que seul on cherchait à 
retrouver et à étudier. De même, ce que nous appe- 
lons la couleur locale était chose tout à fait inconnue. 
Aussi, ces sortes de peintures, que Chateaubriand 
prodigue, devaient-elles singulièrement intéresser 
les premiers lecteurs d'Atata, d'autant plus qu'à la 
curiosité naturelle, que l'auteur provoquait et savait 
satisfaire, se joignait une secrète sympathie pour 
ces peuplades si rapprochées de l'état de nature, de 
ce bienheureux état célébré par J.-J. Uousseau, où 

1. Qu'il y ait ici, et ailleurs, plus de poésie que de vérité, 
des détails invraisemblables et des choses faites de chic, cela 
n'est pas douteux. Le morceau n'en est pas moins d'une belle 
venue. 



CHATEAUBRIAND. «5 

tout est innocence, pureté, vertu, et dont, en 1801. 
plus d'une Ame candide avait encore la nostalgie. 
Ces motifs et ces sentiments divers expliquent le 
succès de morceaux éclatants, dans le genre de 
ceux-ci : 

Chactas est prisonnier des Muscogulges et des Simi- 
noies : son supplice est proche. 

t Une nuit que les Muscogulges avaient placé leur 
camp sur le bord d'une forêt, j'étais assis auprès du feu 
de la guerre, avec le chasseur commis à ma garde. Tout 
& coup j'entendis le murmure d'un vêtement sur l'herbe, 
et une femme à demi voilée vint s'asseoir à mes côtés. 
Des pleurs roulaient sous sa paupière; à la lueur du feu, 
un petit cruciOx d'or brillait sur son sein. Elle était régu- 
lièrement belle ; l'on remarquait sur son visage je ne 
sais quoi de vertueux et de passionné, dont l'attrait était 
irrésistible. Elle joignait à cela des grâces plus tendres : 
une extrême sensibilité, unie & une mélancolie profonde, 
respirait dans ses regards ; son sourire était céleste. 

• Je crus que c'était la Vierge des dernières amours, celte 
vierge qu'on envoie au prisonnier de guerre pour en- 
chanter sa tombe. Dans cette persuasion, je lui dis en 
balbutiant et avec un trouble qui pourtant ne venait pas 
de la crainte du bûcher : « Vierge, vous êtes digne des 
■ premières amours, et vous n'êtçs pas faite pour les der- 

< nières. Les mouvements d'un cœur qui va bientôt cesser 
« de l>attre répondraient mal aux mouvements du vôtre. 

< Comment mêler la mort et la vie? Vous me feriez trop 
« regretter le jour. Qu'un autre soit plus heureux que moi. 



96 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

t et que de longs embrassements unissent la liane et le 
< chêne 1 > 

f La jeune fille me dit alors : t Je ne suis point la 
« Vierge des dernières amours. Es-tu chrétien ?» Je lui ré- 
pondis que je n'avais point trahi les génies de ma 
cabane. A ces mots, l'Indienne fît un mouvement involon- 
taire. Elle me dit : t Je te plains de n'être qu'un méchant 

* idolâtre. Ma mère m'a faite chi-étienne; je me nomme 
« Atala, fille de Simaghan aux bracelets dor et chef des 
« guerriers de celle troupe. Nous nous rendons à Apala- 
€ chucla, où lu seras brûlé ». En prononçant ces mois, 
Alala se lève et s'éloigne. » 

Quoi de plus original, d'autre part, et de plus 
nouveau pour les contemporains, que ce chant 
d'amour indien? 

t Nous aperçûmes à travers les arbres un jeune hoinme 
qui, tenaut à la main un flambeau, ressemblait au génie 
du printemps parcourant les forcis pour ranimer la 
nature; c'était un amant qui allait s'instruire de son sort 
à la cabane de sa maîlresse. Si la vierge élciut le flam- 
beau, elle accepte les vœux ofîerls; si elle se voile sans 
l'éteindre, elle rejette un époux. Le guerrier, en se glis- 
sant dans les ombres, chantait à demi-voix ces paroles : 

t Je devancerai les pas du jour sur le sommet des mon- 
« tagncs pour chercher ma colombe solitaire parmi les 
€ chênes de la forêt. 

t J'ai attaché à son cou un collier de porcelaine; on y 
€ voit trois grains rouges pour mon amour, trois violets 

• pour mes craintes, trois bleus pour mes espérances. 



CHATEAUBRIAND. 97 

« Mila a Ic« jeux d'une hermine et la chevelure légère 

• d'un champ de riz ; sa bouche est un coquillage rose garni 
« de |>erles: ses doux seins sont coinine deux petits chc- 
« vreaux sans tache, nés an même jour, d'uncseule mère. 

c Puisse Mila éteindre le flambeau ! Puisse sa bouche 
« Terscr sur lui une ombre voluptueuse! Je fertiliserai son 
« sein. L'espoir de la patrie pendra à sa mamelle féconde, 

• et je fumerai mon calumet de paix sur le berceau de 
« mon flis. 

f Ahl laissez-moi devancer les pas du jour sur le som- 
c met des montagnes pour chercher ma colombe solitaire 
« parmi les chênes de la forêt, i 

• Ainsi chantaitce jeune homme, dont les accents por- 
tèrent le trouble jusqu'au fond de mon àtne et firent 
changer de visage à Atala. Nos mains unies frémirent 
l'une dans l'autre .* 

Et voici enfla un spectacle qui ne se rencontre que 
sur les rivages du Meschacebé : 

c J'étais arrivé tout près de la chute du Niagara, dans 
l'ancien pays des Âgannonsioni, lorsqu'un malin, en tra- 
versant une plaine, j'aperçus une femme assise sous un 
arbre et tenant un enfant mort sur ses genoux. Je m'ap- 
prochai doucement de la jeune more, et je l'entendis 
qui disait : 

c Si tu étais resté parmi nous, cher enfant, comme ta 

• main eût bandé l'arc avec grâce t Ton bras eût dompté 
t l'ours en fureur, et sur le sommet de la montagne tes pas 

• auraient dolié le chevreuil à la course. Blanche hermine 
« du rocher» si jeune être allé dans le pays des Ames f 
« Comment feras-tu pour y vivre? Ton père n'y est point 

6 



08 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

« pour te nourrir de sa chasse. Tu auras froid, et aucun 
« esprit ne te donnera des peaux pour te couvrir. Oh! il 
« faut que je me hâte de t'aller rejoindre pour te chanter 
t des chansons et te présenter mon sein . » 

t Et la jeune mère chantait d'une voix tremblante, ba- 
lançant l'enfant sur ses genoux, humectant ses lèvres du 
lait maternel et prodiguait à la mort tous les soins qu'on 
donne à la vie. 

t Cette femme voulait faire sécher le corps de son Gis 
sur les branches d'un arbre, selon la coutume indienne, 
afin de l'emporter ensuite aux tombeaux de ses pères. 
Elle dépouilla donc le nouveau-né, et respirant quelques 
instants sur sa bouche, elle dit : « Ame de mon fils, âme 
t charmante, ton père t'a créée jadis sur mes lèvres par 
€ un baiser. Hélas ! les miens n'ont pas le pouvoir de te 
€ donner une seconde naissance .» Ensuite elle découvrit 
son sein et embrassa ses restes glacés, qui se fussent ra- 
nimés au feu du cœur noaternel si Dieu ne s'était réservé 
le souffle qui donne la vie. 

t Elle se leva, chercha des yeux un arbre sur les branches 
duquel elle pût exposer son enfant. Elle choisit un érable 
à fleurs rouges, festonné de guirlandes d'apios, et qui 
exhalait les parfums les plus suaves. D'une main, elle en 
abaissa les rameaux inférieurs, de l'autre elle y plaça le 
corps; laissant alors échapper la branche, la branche 
retourna à sa position naturelle, emportant la dépouille 
de l'innocence, cachée dans un feuillage odorant. Oh! 
que cette coutume indienne est touchante I Je vous ai 
vus dans vos campagnes désolées, pompeux monuments 
des Crassus et des Césars, et je vous préfère encore ces 
tombeaux aériens du sauvage, ces mausolées de fleurs el 
de verdure, que parfume l'abeille, que balance le zéphyr. 



CIIATRAUBRIAND. 99 

cl où lo rossignol bâtit son nid et fait entendre sa plain- 
tive mélodie. Je m'approchai de celle qai gémissait au 
pied de Pérable; je lui imposai les maini sur la tête en 
poussant les trois cris de douleur. Ensuite, sans lui parler, 
prenant comme elle un rameau, j'écartai les insectes qui 
bourdonnaient autour du corps de l'enfant. Mais je me 
•ionnai de garde d'effrayer une colombe voisine. L'In- 
dienne lui disait : c Colombe, si tu n'es pas l'âme de mon 
■ fils qui s'est enrôlée, tu es sans doute une mérc qui 
« cherche quelque chose pour faire son nid. Prends de ses 
• cheTCux que je ne laverai plus dans l'eau d'esquine; 
< prendsen pour coucher tes petits; puisse le Grand-Esprit 
« te les conserver ! • 

Celte page n'est pas seulement poétique; elle est 
émue et elle émeut. Chateaubriand a beau se défendre 
d'avoir voulu arracher des larmes : Atalat d'un bout 
h l'autre, fit pleurer les âmes sensibles. Cette tragique 
histoire d'un amour sincère, profond, passionné, eut 
un eiïct analogue à celui qu'avait produit la Nouvelle 
Iléloïse. Quelle diiïérence entre ce tableau des troubles 
de l'amour au milieu du calme des déserts, et la 
peinture alors à la mode du marivaudage, des 
coquetteries et du libertinage des boudoirs! Qu'ils 
ressemblaient peu, ces sauvages qui s'aiment d'une 
tendresse si vraie, si pleine de violences et d'empor- 
tements, aux héros frivoles et capricieux des contes 
égrillards du xviii* siècle ! Chactas et Atala rappe- 
laient trop bien les Julie, les Claire, les Saint-Preux, 



100 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

les Paul et les Virginie; ils éprouvaient des sentiments 
trop naturels et les traduisaient avec trop d'éloquence, 
pour ne pas être accueillis comme l'avaient été leurs 
glorieux devanciers. Par là encore. Chateaubriand se 
rattache à J.-J. Rousseau et à Bernardin de Saint- 
Pierre. Mais il se distingue et se sépare de ses pré- 
décesseurs par la place qu'il donne à l'élément chré- 
tien et le rôle qu'il réserve au père Aubry. Si surpre- 
nant que cela paraisse, et si peu édifiantes que soient 
certaines peintures, Chateaubriand a voulu faire une 
œuvre de foi, élever un monument à la gloire de la 
religion catholique. C'est pourquoi Atala, à l'origine, 
faisait partie du Génie du christianisme. L'auteur a 
eu raison de l'en détacher. 

C'est ce qu'il fit aussi pour René, qui dans l'édition 
de 1805 fut joint à Atala, dont il est la suite naturelle. 
Dans le premier de ces épisodes, l'histoire et les 
amours de Chaclas et d'Alala sont racontés par 
Chaclas lui-môme, devenu vieux et aveugle, à un 
jeune homme arrivé de France en Amérique, et qui 
s'appelle René. Dans le second, c'est René à son tour 
qui, adopté par la tribu des Nalchcz, raconte son 
histoire à Chactas et à un missionnaire, le père Soûel. 
Mais là se borne la ressemblance entre les deux 
récits. René diffère profondément d'yl fa/a parle sujet, 
le milieu, le ton. C'est bien encore dans la Louisiane, 
au bord du Meschacebé, sous la hutte de Chactas, que 



CIlATKAUDItlAND. 101 

le h<>ros fait ses confldcnccs; mais l'histoire qu'il 
raconte se déroule en France, au pays natal de Cha- 
teaubriand, en Bretagne. Les héros sont deux Fran- 
çais, deux civilisés qui, par leurs caractères, leurs 
sentiments étrangement complexes, leurs Ames dou- 
loureusement malades, font un absolu contraste avec 
les primitifs et sauvages habitants du Nouveau- 
Monde. Amélie, c'est Lucilc, ce pauvre être souiïrant, 
qu'on suit avec une pitié attendrie depuis le premier 
jour où, dans les Mémoires d' outre-tombe, elle 
apparaît au château de Combourg, cadette délaissée, 
vêtue de la défroque usée de ses sœurs, maigre, trop 
grande pour son âge, les bras dégingandés, jusqu'au 
soir oiî elle mourut seule, abandonnée, et fut conduite 
à la fosse commune par un unique domestique, un 
serviteur de rencontre. René, c'est Chateaubriand 
avec son exaspérante mélancolie, son désanchante- 
ment de toute chose, avec cette persistante et orgueil- 
leuse conviction qu'il est le plus malheureux des' 
hommes et le plus grand, une sorte d'être fatal, irré- 
sistible, traînant tous les cœurs après soi, loin, très loin 
derrière soi, incapable de ressentir lamour, mais qui' 
l'inspire ou croit l'inspirer à tout le monde, même à 
sa sœur,... et qui en est fier, et qui le raconte. 

Mais après qu'il l'a raconté, le père SouSI, un 
homme de grand sens, celui-là, et de grand cœur, 
prend vivement la parole et dit : 



lOî LA LiriÉRATURE FRANÇAISE. 

€ Rien ne mérite dans celle histoire la pitié qu'on vous 
montre ici. Je vois un jeune homme entêté de chimères, 
à qui tout déplaît, et qui s'est soustrait aux charges de la 
société pour se livrer à d'inutiles rêveries. On n'est pas, 
monsieur, un homme supérieur parce qu'on aperçoit le 
monde sous un jour odieux. On ne hait les hommes et la 
vie que faute de voir assez loin. Tendez un peu plus votre 
regard, et vous serez bientôt convaincu que tous ces maux 
dont vous vous plaignez sont de purs néants... Que faites- 
vous seul au fond des forêts où vous consumez vos jours, 
négligeant tous vos devoirs ? Des saints, me direz-vous, se 
sont ensevelis dans des déserts. Ils y étaient avec leurs 
larmes et employaient à éteindre leurs passions le temps 
que vous perdez peut-être à allumer les vôtres. Jeune pré- 
somptueux, qui avez cru que l'homme se peut suffire à 
lui-même, la solitude est mauvaise à celui qui n'y vit pas 
avec Dieu ; elle redouble les puissances de l'âme, en môme 
temps qu'elle leur ôle tout sujet pour s'exercer. Quicon- 
que a reçu dos forces doit les consacrer au service de ses 
semblables; s'il les laisse inutiles, il en est d'abord puni 
par une secrète misère, et tôt ou lard le Ciel lui envoie 
un châtiment effroyable. > 

H avait raison, le missionnaire du fort Rosalie, 
mais sa voix parlait dans le désert. Disciple du grand 
initiateur que nous retrouvons partout, de J.-J. Rous- 
seau qui a introduit le Moi dans la littérature, et fils 
de Werther, René sera le père de tous ces rêveurs 
mélancoliques et odieux, qui vont naître avec la géné- 
ration prochaine, les Adolphe, les Antony, les Didie:-, 



CHATEAUBRIAND. 403 

les Amaury, les Octave, les Bénédict, les Lélia, héios 
absurdes d'œuvres superbes. — Trente-cinq ans plus 
tard, Chateaubriand reconnaîtra Mui-méme sa pater- 
nité, et la déplorera * : « Hené, dira-t-il, a déterminé 
un des caractères de la littérature medernc; mais, au 
surplus, si ce livre n'existait pas, je ne récrirais 
plus; s'il m'était possible de le détruire, je le détrui- 
rais. Une famille de Renés poètes et de Renés prosa- 
teurs a pullulé : on n'a plus entendu que des phrases 
lamentables et décousues; il n'a plus été question que 
de vents et d'orages, que de mots inconnus livrés aux 
nuages et à la nuit. Il n'y a pas de grimaud sortant 
du collège, qui n'ait rêvé être le plus malheureux des 
hommes; de bambin, qui à seize ans n'ait épuisé la 
vie, qui ne se soit cru tourmenté par son génie, qui, 
dans l'abîme de ses pensées, ne se soit livré au vague 
de ses passions; qui n'ait frappé son front pâle et 
échevelé, et n'ait étonné les hommes stupéfaits d'un 
malheur dont il ne savait pas le nom, ni eux non 
plus. > 
Voilà ce qui fait de Hené une œuvre capitale, et 4[ui 

1. Au momeot même où il faisait anisi ton mm eulpa dans 
les Hémoiret fTotUre-îombt, an de ses disciples disait : « Pareille 
à U peste asiatique exhalée des vapeurs du Gange, l'alTrcuse 
Di$etp€raneê marchait & grands pas sur la terre. Déjà Chaleau- 
briaod. prince de la po<^sie, enveloppant l'horrible idole de 
8on manteau du pèlerin, l'avait placée sur un nulel de marbre 
au milieu des parfums et des encensoirs sacrés *. (A. de 
Musset.) 



101 LA LITTERATURE FRANÇAISE. 

lui donne dans Thistoire de la lillérature une place à 
part, considérable, ^fais c'est plus encore peut-être 
par le style que Chateaubriand, ici comme dans Atala, 
se révèle novateur et chef d'école. Avant René, on 
avait eu Werther; et dans la. Nouvelle Héloïse, les Con- 
fessions, les Rêveries, dans Paul et Virginie, on avait 
trouvé des descriptions de la nature et des paysages 
inconnus, des peintures de sentiments sincères, pro- 
fonds, passionnés. Au contraire, avant Atala et Rem on 
ne se doutait pas que la langue française pût être si 
riche, si variée, si colorée, si pittoresque. Cette révé- 
lation, c'est Chateaubriand qui l'a faite; et c'est par 
là aussi qu'il eut sur ses contemporains une action si 
profonde et si féconde. Il ne lui restait plus, pour 
avoir ouvert toutes les sources auxquelles va puiser 
la jeune école romantique, qu'à montrer tout ce que 
la littérature pouvait tirer de la religion chrétienne. 
C'estcequ'il entreprit dans leGénie du christianisme, où 
la religion catholique l'inspira beaucoup mieux que 
dans Atala et que dans René.CdLTsi, comme il le croit, 
« la sauvage fille de Simaghan réveilla les idées chré- 
tiennes et rapporta pour ce monde la religion du père 
Aubry des déserts où elle était exilée », ces idées 
durent être singulièrement troublées par la peinture 
de certains sentiments très profanes et de certains 
tableaux très sensuels. 



CilAibALUlUAMU. t05 



111 



C'est en 1802, en l'année glorieuse qui vit nattre 
Victor Hugo, que parut le Génie du christianisme. 
Comme A tain, le nouveau livre fut vivement attaqué, 
et il devait l'être. Tous les esprits philosophiques, 
tous les disciples de Voltaire poussèrent les hauts 
cris : Eh quoi ! ce jeune homme prétendait-il détruire 
l'édifice construit par les Kncyclopédistcs? Quoi ! les 
Diderot, les d'Alembert, les Duclos, les Helvétius, 
les Condorcct étaient des esprits sans autorité? 
Quoil le monde devait retourner à la Légende 
Dorée, répudier son admiration acquise à des chefs- 
d'œuvre de science et de raison? € Ah, mon Dieu! 
notre pauvre Chateaubriand I se serait écriée M"* de 
StaSI, en recevant l'ouvrage, cela va tomber à plat. » 
L'Académie, de son côté, jugea très sévèrement cette 
entreprise qu'elle trouvait intempestive; et six mois 
après, M. Ginguené déclarait dans la Décade qu'il 
était inutile de pulvériser un pygmée raidissant ses 
petits bras pour étouffer le progrès du siècle, attendu 
que son rabâchage était déjà oublié. 

Tous ces libres esprits se trompaient, ou du moins 
ils ne tenaient pas compte de l'opinion publique. 



406 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

Chateaubriand voyait plus clair et plus loin. Son livre, 
conçu en juillet 1798, immédiatement après la mort 
de sa mère, arrivait juste à point, à une heure déci- 
sive e où l'on avait un besoin de foi, une avidité de 
consolations religieuses nées de la privation de ces 
consolations depuis de longues années. Que de forces 
surnaturelles à demander pour tant d'adversités 
subies! Combien de cœurs brisés, combien d'âmes 
devenues solitaires appelaient une main divine pour 
les guérir. On se précipitait dans la maison de Dieu, 
comme on entre dans la maison du médecin, le jour 
d'une contagion. Les victimes de nos troubles se sau- 
vaient à l'autel : naufragés s'attachant au rocher sur 
lequel ils cherchent leur salut ». 

Mais ce n'étaient pas seulement les aspirations 
publiques « vers Dieu partout répétées », que venait 
satisfaire /<? Génie du christianisme ; il répondait aussi 
aux desseins du premier Consul. Par les arrangements 
qu'il venait de conclure avec la Cour de Rome, par 
les négociations qu'il poursuivait en faveur du Con- 
cordat, par l'attitude qu'il prenait de Restaurateur du 
catholicisme, lui qui avait dit : » Je ne crois pas aux 
religions », Bonaparte montrait qu'il avait enfin com- 
pris que seules, les idées religieuses pourraient 
ramener en France des idées monarchiques régulières. 
Peut-être aussi sentait-il confusément que les mères. 
dont il allait faire massacrer les enfants sur tous les 



CHATEAIBRIAND. i07 

champa de bataille de l'Europe, auraient besoin de 
consolations supérieures. Le Génie du christianisme 
venait donc au bon moment seconder les plans du 
maître et servir à la popularité de ses projets. De là, 
l'accueil chaleureux qu'il reçut en haut lieu. Dana 
celte sorte de résurrection du catholicisme. Chateau- 
briand fut le second de Bonaparte, son héraut et son 
porte-voix. Comme il le dit lui-même, il sonna la 
trompette à la porte du temple. Trompette éclatante, 
dont l'école romantique écoutera pieusement la reli- 
gieuse fanfeure. 

Mais, si profonde qu'elle ait été, l'action du Génie 
du christianisme ne fut pas aussi complète que Tau- 
leur se l'imaginait encore quarante ans plus lard. 
Chateaubriand avait la conviction que son livre était 
avant tout une œuvre de foi, une redoutable machine 
de guerre qui, démolissant les principes de la philoso- 
phie voltairienne par des raisonnements et des faits, 
démontrait la vérité de la religion chrétienne. C'est 
là une grande illusion. Sans doute, il y a dans le Génie 
du christianisme iouie une partie de prétendue apolo- 
gétique, des pages oii sont exposés, discutés et célé- 
brés les dogmes et les mystères de la religion, la Tri- 
nité, la Rédemption, l'Incarnation, etc. Hais ces cha- 
pitres sont aussi ennuyeux que faibles; et si les âmes 
affamées de Dieu n'avaient trouvé dans l'ouvrage que 
cette nourriture peu substantielle, il est à croire que 



408 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

la prédiction de l'abbé de Boullogne se serait réa- 
lisée : « Si vous voulez vous ruiner , disait-il au 
libraire qui le consultait, imprimez cela », Quand il 
exprimait ce jugement sévère, l'abbé de Boullogne, — 
c'est son excuse, — n'avait lu dans les bonnes pages 
que la première partie du livre. 

La seconde, au contraire, qui cherche, non plus 
à convaincre les esprits, mais à toucher les âmes, est 
supérieure, et c'est par elle que Chateaubriand eut tant 
de prise sur le public. 

€ On deyait, disait-il, chercher à prouver que, de toutes 
les religions qui ont jamais existé, la religion chrétienne 
est la plus poétique, la plus humaine, la plus favorable à 
la liberté, aux arts et aux lettres ; que le monde moderne 
lui doit tout, depuis l'agriculture jusqu'aux sciences abs- 
traites, depuis les hospices pour les malheureux jusqu'aux 
temples bâtis par Michel-Ange et décorés par Raphaël ; on 
devait montrer qu'il n'y a rien de plus divin que sa morale, 
rien de plus aimable, de plus pompeux que ses dogmes, 
sa doctrine et son culte ; on devait dire qu'elle favorise 
le génie, épure le goût, développe les passions vertueuses, 
offre des formes nobles à l'écrivain, etdes moules parfaits 
à l'artiste; qu'il n'y a point de honte à croire avec Newton 
et Bossuet, Pascal et Racine; enfin il fallait appeler tous 
les enchantements de l'imagination et tous les intérêts du 
cœur au secours de cette môme religion contre laquelle 
ou les avait armés. > 



CHATEAUBRIAND. 40J 

C'est bien là ce que flt Chateaubriand. Après avoir 
essayé de prouver que la religion catholique était la 
seule vraie, il entreprenait de démontrer qu'elle était 
aussi la plus poétique et la plus belle, et qu'on y pou- 
vait découvrir autre chose que des mystères terribles, 
qui c d'ornements égayés ne sont pas susceptibles •, 
et autre chose aussi qu'une matière à plaisanteries 
ridicules, comme s'y était amusé le xviii« siècle. 
Ainsi, se trouvaient naturellement amenés tous ces 
paragraphes sur les changements opérés dans la 
poésie et l'éloquence, tous ces chapitres consacrés 
à des recherches sur les sentiments étrangers intro- 
duits par les écrivains chrétiens dans les caractères 
de l'antiquité. Pourquoi les poètes du xvii* siècle, 
quis'inspiraient'des Grecs et des Romains, ont-ils été 
si heureux et si grands? C'est parce que leurs concep- 
tions ont été renouvelées, rajeunies, puriflées, élargies 
par le souffle chrétien. Pourquoi les personnages des 
tragédies françaises, Andromaque, Jphigénie, Phèdre, 
etc., sont-ils si admirables et si humains? C'est qu'en 
dépit de leurs noms grecs, du milieu grec où ils 
s'agitent, ils ont des sentiments chrétiens, et sont 
en réalité des chrétiens. Ainsi, en môme temps qu'une 
nouvelle conception du christianisme, Chateaubriand 
apportait une nouvelle critique littéraire, et, le 
premier, bouleversait les traditions classiques du 
xvu* siècle. 

7 



410 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

Il faisait plus encore. Voulant joindre la pratique à 
la théorie, et montrer par des exemples quels trésors 
l'inspiration chrétienne peut offrir au poète, il illus- 
trait son livre de tableaux variés, sortes de preuves 
éloquentes à l'appui de sa thèse. Telles sont les des- 
criptions de la Fête-Dieu, des Rogations, des clo- 
ches, du Jugement dernier, de la mort dii chrétien, 
et celte touchante cérémonie à laquelle Chateau- 
briand assista sur le vaisseau qui le ramenait d'Amé- 
rique. 

e Un soir (il faisait un profond calme), nous nous trou- 
vions dans ces belles mers qui baignent les rivages de la 
Virginie ; toutes les voiles étaient pliées. J'étais occupé 
sous le pont, lorsque j'entendis la clçche qui appelait 
l'équipage à la prière ; je me bâtai d'aller mêler mes vœux 
à ceux de mes compagnons de voyage. Les officiers étaient 
sur le cbâteau de poupe avec les passagers; l'aumônier, un 
livre & la main, se tenait un peu en avant d'eux; les ma- 
telots étaient répandus pêle-mêle sur le tillac; nous étions 
tous debout, le visage tourné vers la proue du vaisseau, 
qui regardait l'occident. 

c Le globe du soleil, prêt à se plonger dans les flots, ap- 
parsûssait entre les cordages du navire au milieu des es- 
paces sans bornes. On eût dit, par les balancements de la 
poupe, que l'astre radieux changeait à chaque instant 
d'horizon. Quelques nuages étaient jetés sans ordre dans 
l'orient, où la lune montait avec lenteur ; le reste du ciel 
était pur* Vers le nord, formant un glorieux triangle avec 
l'astre du jour et celui dç la nuit, une trombe, brillante 



aiATEiUBRIAND. 111 

des couleurs du prisme, s'élevait de la mer comme an pilier 
(le cristal supportant la voûte da ciel. 

c 11 eût été bien k plaindre, celui qui, dans ce spectacle, 
n'eût point reconnu la beauté de Dieu. Des larmes cou- 
lèrent malgré moi de mes paupières, lorsque mes compa- 
gnons, ôtant leurs chapeaux goudronnés, vinrent entonner 
d'one voix rauque leur simple cantique à Notre-Dame de 
fioM Secours, patronne des mariniers. Qu'elle était tou- 
rhante, la prière de ces hommes qui, sur une planche 
fragile, au milieu de l'Océan, contemplaient le soleil 
couchant sur les flots ! Combien elle allait à l'ûme, cette 
invocation du pauvre matelot à la mère de Douleur! La 
conscience de notre petitesse à la vue de l'inOni, nos 
chants s'étendant au loin sur les vagues, la nuit s'appro- 
chant avec ses embûches, la merveille de notre vaisseau 
au milieu de tant de merveilles, un équipage religieux 
saisi d'admiration et de crainte, un prêtre auguste en 
prières, Dieu penché sur l'abîme, d'une main relevant le 
soleil aux portes de l'occident, de l'autre élevant la lune 
«lans l'orient, et prêtant, à travers l'immensité, une oreille 
attentive à la voix de sa créature : voilà ce qu'on ne sau- 
rait peindre, et ce que tout le cœur de l'homme suffit & 
peine pour sentir. • 



Vers 1840, au moment même où il déclarait regret- 
ter de De pouvoir détruire René, Chateaubriand se 
félicitait d'avoir publié le Génie du christianisme. 
€ Seulement, ajoutait-il, ayant à l'écrire aujourd'hui, 
je le composerais tout diiïéremment : au lieu de rap- 
peler les bienfaits et les institutions de notre religion 



111 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

au passé, je ferais voir que le christianisme est la 
pensée de l'avenir et de la liberté humaine. » Or, si le 
livre, qui porte sa date en vifs caractères, était à refaire 
il y a cinquante ans, combien ne doit-il pas, à certains 
points de vue, nous paraître aujourd'hui vieilli ! Qu'im- 
porte ? n'est-ce pas le défaut de tant d'œuvres qui n'en 
restent pas moins supérieures, et que, la thèse géné- 
rale une fois acceptée, nous admirons absolument ? 
Oui, mais tel n'est pas tout à fait le cas pour le Génie 
du christianisme. A tout instant, au courant de la 
lecture, on s'arrête^ tantôt pour sourire d'une argu- 
mentation théologique le plus souvent puérile, tantôt 
et surtout pour constater des lacunes et contester des 
idées. N'est-il pas étonnant, par exemple, que Cha- 
teaubriand ait si peu parlé des arts, alors que les 
chefs-d'œuvre inspirés par la religion à Raphaël, 
au Titien, à Michel-Ange, lui offraient de si précieux 
arguments ? L'excuse de l'auteur, qui reconnaît ici 
lui-même l'insuffisance et la faiblesse de ses dévelop- 
pements, c'est qu'à cette époque il n'avait pas encore 
visité l'Italie. D'autre part, n'est-il pas permis de 
protester contre cette idée que la Bible vaut VIliade, 
que le merveilleux chrétien est plus poétique que la 
mythologie grecque ou romaine, et que les églises 
gothiques sont supérieures aux temples païens? Sans 
médire de Saint-Pierre et de Notre-Dame, on peut leur 
préférer le Parthénon et les temples de Pœstum. Ce 



CHATEAUBRIAND. il3 

n'est point là faire œuvre de mauvais chrétien, p<i8 
plus qu*on n'est un libre-penseur renégat parce qu'on 
se sent très ému devant le Jugement dernier ou la 
Madone du grand Due. Au reste> Chateaubriand lui- 
même donnera sur ce point des armes à la critique, 
lorsque, dans les Martyrs^ il fera un si désastreux 
emploi du merveilleux catholique, et qu'il écrira sur 
la religion et les mœurs païennes des pages qui ne 
seront pas les moins belles du livre. 

Mais l'impression générale que laisse la lecture du 
Génie du christianisme fait en partie oublier toutes 
ces critiques. Celte impression n'est rien moins que 
religieuse. On trouve dans le livre de belles descrip- 
tions et des morceaux éclatants qui frappent vive- 
ment l'imagination: on y cherche vainement quel- 
que chose qui touche, remue, pénètre. Les Calvin» 
les Bossuet, les Fénelon, les Pascal étaient autrement 
éloquents, convaincus et solides dans leurs apologies. 
Il n'y a là, d'ailleurs, rien qui doive nous surprendre. 
En dépit de ses professions de foi, Chateaubriand, ni 
dans sa vie ni dans son œuvre, ne fut jamais chrétien 
de cœur. On ne le voit que trop à ses doléances 
et à ses récriminations éternelles : il n'avait pas la 
vocation du martyre, il ne savait pas pardonner les 
injures à ceux qui l'avaient oiïensé, et il oubliait trop 
souvent que la doctrine chrétienne enseigne la sou- 
mission et l'humilité. De môme, on ne sent guère eu 



ii\ LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

le lisant qu'il ait été ému par la morale sublime de 
l'Évangile. Ce qu'il aime, ce qu'il admire, et ce qu'il 
célèbre dans le catholicisme, ce sont les magnificences 
extérieures du culte, le décor, la pompe des céré- 
monies, la fumée de l'encens, l'harmonieux concert 
des orgues et des cloches. Chateaubriand n'est en 
réalité, selon la juste expression de Sainte-Beuve, 
qu'un épicurien qui avait l'imagination catholique. 
Il fallait indiquer ce point; car si l'auteur du Génie 
du christianisme est le chef des Romantiques, il est 
aussi lepère de ceschrétiens dilettantes qui apparurent 
sous la Restauration, et qui renaissent aujourd'hui, 
néo-catholiques incrédules qui croient très original 
et trouvent très distingué de flirter avec la religion. 



IV 



A part quelques tableaux jetés çà et Ih comme 
preuves, le Génie du chrislianisme est un livre dog- 
matique. L'auteur avait prétendu démontrer théori- 
quement que la religion chrétienne était plus favo- 
rable que le paganisme à la peinture des caractères 
et des passions, que son merveilleux pouvait heureu- 
sement lutter avec le merveilleux mythologique. 
Cette théorie, Chateaubriand voulut l'appuyer par un 
exemple, et il écrivit les Martyrs. 



CnATEAUDRUMD. IIS 

Commences à Rome en 1803, continués pendant le 
Toyage en Orient, achevés dans les années qui sui- 
virent, ils parurent au printemps de 1809. C'est 
l'œuvre de la maturité de Chateaubriand, la plus 
méditée, grâce aux loisirs imposés par l'Empereur, la 
plus travaillée, et celle qui réussit le moins. S'il faut 
en croire les Mémoires d'outre-tombe, l'accueil assez 
froid qu'on lui fit tiendrait à des causes dont l'auteur 
lui-même ne saurait être rendu responsable. En 
France, paratt-il, il ne faut jamais compter sur deux 
succès rapprochés; celui du Génie du christianisme 
devait tuer celui des Martyrs. De plus, affirme Cha- 
teaubriand, on considéra comme une alliance scan- 
daleuse le mélange du sacré et du profane, des vérités 
du christianisme et des fables de la mythologie. 
N'était-il pas impie, par exemple, de décrire à la suite 
l'une de l'autre une fùte dans un temple païen et une 
cérémonie dans les catacombes, de réunir dans un 
môme chapitre Jupiter et Jésus ? Enfin, l'on vit avec 
terreur dans la peinture de la cour de Dioclétien et 
dans le portrait de Gnlerius une attaque contre le 
gouvernement impérial et d'audacieuses allusions à 
Napoléon. 

Ces raisons d'un insuccès, d'ailleurs relatif, ne sont 
pas très vraies; et ici encore, une fois de plus, 
Chateaubriand se fait illusion. Ce n'est pas au Gc'nie 
du christianisme que les Martyrs durent d'être mal 



116 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

reçus; l'accueil fait au premier de ces ouvrages, paru 
quelques mois après i4fo/a, prouve qu'on peut espérer 
chez nous deux succès rapprochés. Quant aux deux 
autres critiques, dont l'une fut développée dans le 
Journal deg Débats par un catholique très suscep- 
tible, M. Hoffmann, et dont l'autre fut inventée par 
un traducteur anglais, plein d'imagination, et très 
heureux de pouvoir, au risque de compromettre 
l'auteur, être désagréable au futur prisonnier de 
Sainte- Hélène, on comprend qu'elles aient pu avoir 
quelque influence sur les âmes religieuses et les amis 
du pouvoir ; mais elles ne suffisent pas à expliquer la 
froideur générale du public. En réalité, qu'on les 
considère comme roman ou comme poème, les Mar- 
tyrs sont dépourvus d'intérêt, et d'une lecture péni- 
ble. Les héros, Eudore et Cymodocée, manquent de 
vie; et Dieu, Satan, les Anges, etc., destinés dans la 
pensée de l'auteur à supplanter les divinités du 
paganisme, nous semblent aussi insupportables que 
les personnages allégoriques de laHenriade. Ce ne sont 
que des machines. H aurait fallu, pour arriver à nous 
émouvoir, la foi d'un Dante ou d'un Mil ton. On sent 
trop qu'elle a manqué à Chateaubriand. Ce ne sont 
pas des passages comme celui-ci, véritables logo- 
griphes, qui pouvaient imposer la théorie du Génie 
du christianisme et assurer le triomphe du merveil- 
leux chrétien sur le merveilleux païen; 



CHATEAUBRIAND. 117 

< Par delà le sancluairc du Vorhe, s'élcndenl sans Ad des 
espaces de feu et de lumière. Le Père habile au fond de ces 
abîmes de vie. Principe de tout ce qui fut, est el sera, le 
passé, le présent et l'avenir se confondent en lui. Là, sont 
cachées les sources des vérités incompréhensibles au ciel 
même : la liberté de l'homme et la prescience de Dieu ; 
l'être qui peut tomber dans le néant, et le néant qui peut 
devenir l'étro ; là surtout, s'accomplit, loin de l'œil des 
anges, le mystère de la Trinité. L'esprit qui remonte et 
desoend sans cesse du Fils au Père, et du Père au Fils, 
s'unit avec eux dans ces protondeurs impénétrables. Un 
triangle de feu paraît alors à l'entrée du Saint des Saints, 
les globes s'arrêtent de respect et de crainte, l'IIosanna 
des anges est suspendu, les milices immortelles ne savent 
quels seront les décrets de l'Unité vivante ; elles ne savent 
si le trois fois saint ne va pas changer sur la terre et dans 
le ciel les formes matérielles et divines, ou si, rappelant 
à lui les principes des êtres, il ne forcera point les mondes 
à rentrer dans le sein de son Éternité. Les essences primi- 
tives se séparent, le triangle de feu disparaît, l'oracle 
s'entr'ouvre, et l'on aperçoit les trois Puissances. Porté sur 
un trône de nuées, le Père tient un compas à la main : un 
cercle est sous ses pieds ; le Fils, armé de la foudre, est 
assis à sa droite ; l'Esprit s'élève à sa gauche comme une 
colonne de lumière. Jéhovah fait un signe, et les Temps 
rassurés reprennent leur cours, et les frontières du chaos 
se retirent, et les astres poursuivent leurs chemins harmo- 
nieux. Les cieux prêtent alors une oreille attentive à la 
voix du Tout-Puissant, qui déclare quelques-uns de ses 
desseins sur l'Univers. * 



il9 LA LITn'aATL'RE FRANÇAISE. 

Le défaut des Martyrs, — c'est Chateaubriand lui- 
même qui le confesse, — lient au merveilleux mal à 
propos employé, t Si la bataille des Francs, dit-il, 
si Velléda, Jérôme, Augustin, Eudore, Cymodocée 
n'obtiennent pas grâce pour les Martyrs, ce ne sont 
pas l'Enfer et le Ciel qui les sauveront. » Non assuré- 
ment; mais c'est la bataille des Romains et des Francs, 
ce sont les descriptions de l'Egypte et de la Grèce, de 
Naples et de Rome, et l'épisode de Velléda, qui font 
oublier Dieu le Père, et Dieu le Fils, Satan, les bons 
et les mauvais anges. Ce sont ces tableaux, si merveil- 
leusement encadrés, de l'Orient et de l'Occident, de 
l'Empire romain et du monde barbare, de la civilisation 
gréco latine et de la sauvagerie germanique, du paga- 
nisme finissant et du christianisme commençant, qui 
font des Martyrs une œuvre supérieure, composée avec 
une habileté infinie, puisqu'elle permettait à Chateau- 
briand de mettre à profil toutes ses éludes et tous ses 
souvenirs de voyage, développée avec un art admi- 
rable, puisque l'auteur y pouvait montrer son génie 
sous des formes très variées, et soignée jusque dans 
ses moindres détails. Quoi de plus achevé, par exemple, 
à défaut de passages trop longs pour être cités ici, et 
qui sont d'ailleurs dans toutes mémoires, que ce petit 
morceau dont M. de Fontanes ne se lassait pas de 
féliciter Cbetteaubriand : 



CIUTBAIDRIAND. 119 

* Cjmodocée s'assit devant la fcntUrc de la prison, et, 
reposant sur sa main sa tôle embellie du Toile des raartjrs, 
elle soupira ces paroles harmonieuses : 

< Légers vaisseaux de fAusonie, rendez la mer calme et 
brillante; esclaves' de Neptune, abandonnez la voile au 
soufOc amoureux des vents, courbez-vous sur la rame 
agile. Reportez-moi sous la garde de mon époux et de mon 
père, aux rives fortunées du Pamisus. 

t Volez, oiseaux de Libye, dont le cou flexible se courbe 
avec grâce, volez au sommet de l'ithome, et dites que 
la fille d'Homère va revoir les lauriers de la Messénie. 

< Quand retrouverai- je mon lit d'ivoire, la lumière du 
jour, si chère aux mortels, les prairies émaillées de fleurs 
qu'une eau pure arrose, que la pudeur embellit de son 
souffle? » 

Mais ChaleaubriaDd n'est pas seulement un grand 
artiste; c'est encore un grand historien et un grand 
archéologue. Combien de pages dans les Martyrs qui, 
éclatantes de poésie, sont aussi d'une extraordinaire 
vérité, et attestent chez leur auteur autant d'érudi- 
tion que d'imagination! comme on les revoit, tous 
ces pays divers où se déroule l'action, les uns avec 
leur beauté délicate et leurs enchantements perpé- 
tuels, comme Napics, BaTes, les Iles de Caprée, 
d'Ocnaria et de Prochyla, les autres avec leur gran- 
deur sauvage, comme la Gaule couverte de forêts et 
la Batavie au sol marécageux! Comme elles renais* 
sent, toutes ces civilisations disparues, si différentes 



410 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

de la nôtre, extérieurement et intérieurement! Comme 
ils revivent tous ces peuples d'autrefois, Romains, 
Gaulois, Franks, Espagnols, Africains et Cretois, 
réunis au bord du Rhin, et prêts à s'entretuer 1 

t La légion de Fer et la Foudroyante occupaient le 
centre de l'armée de Constance. 

t En avant de la première ligne, paraissaient les vexil- 
laires, distingués par une peau de lion qui leur couvrait la 
tête et les épaules. Ils tenaient levés les signes militaires 
des cohortes, l'aigle, le dragon, le loup, le minotaure. Ces 
signes étaient parfumés et ornés de branches de pins, au 
défaut de fleurs. 

t Les hastati, chargés de lances et de boucliers, for- 
maient la première ligne après les vexillaires. 

t Les princes, armés de l'épée, occupaient le second rang, 
et les triarii venaient au troisième. Ceux-ci balançaient 
le pilum de la main gauche; leurs boucliers étaient sus- 
pendus à leurs piques plantées devant eux; et ils tenaient 
le genou en terre, en attendant le signal du combat. 

€ Des intervalles ménagés dans la ligne des légions 
étaient remplis par des machines de guerre. 

c A l'aile gauche de ces légions, la cavalerie des allies 
déployait son rideau mobile. Sur des coursiers tachetés 
comme des tigres et prompts comme des aigles, se balan- 
çaient avec grâce les cavaliers de Numance, de Sagonte, 
et des bords enchantés du Bétis. Un léger chapeau de 
plumes ombrageait leur front, un petit manteau de laine 
noire flottait sur leurs épaules, une épée recourbée reten- 
tissait à leur côté. La tête penchée sur le cou de leurs 
chevaux, les rênes entre les dents, deux courts javelots à 



CHATEAUBRIAND. «SI 

la main, ils rolaicnt à l'cnncaii. Le jeune Viriatc entraî- 
nait après lui la fureur de ses caTaliert rapides. Des 
(•crmains d'une taille gigantesque étaient entremêlés çà 
et là, comme des tours, dans le brillant escadron. Ces 
barbares ataient la télé enveloppée d'un bonnet; ils ma- 
niaient d'une main une massue de chêne, et montaient A 
cru des étalons sauvages. Auprès d'eux, quelques cavaliers 
numides, n'ajant pour toute arme qu'un arc, pour tout vête- 
ment qu'une chlamyde, frissonnaient sous un ciel rigoureux, 

c A l'aile opposée de l'armée se tenait immobile la troupe 
superbe des chevaliers romains : leur casque était d'ar- 
gent, surmonté d'une louve de vermeil; leur cuirasse 
élincelait d'or, et un large baudrier d'azur suspendait A 
leur flanc une lourde épée ibérienne. Sous leurs selles 
ornées d'ivoire s'étendait une housse de pourpre, cl leurs 
mains, couvertes de gantelets, tenaient les rênes de soie 
qui leur servaient A guider de hautes cavales plus noires 
que la nuit. 

« Les archers Cretois, les vélites romains et les différents 
corps des Gaulois étaient répandus sur le front de l'armée. 
L'instinct de la guerre est si naturel chez ces derniers 
que souvent, dans la mêlée, les soldats deviennent des 
généraux, rallient leurs compagnons dispersés, ouvrent un 
avis salutaire, indiquant le poste qu'il faut prendre. Rien 
n'égale l'impétuosité de leurs attaques ; tandis que le Ger- 
main délibère, ils ont franchi les torrents et les monts; 
vous les crojcz au pied de la citadelle, et ils sont an haut 
du retranchement emporté. En vain les cavaliers les plus 
légers voudraient les devancer à la charge : les Gaulois 
rient de leurs efforts, voltigent A la tête des chevaux, et 
semblent leur dire : « Vous saisirez plutôt les vents sur lac 
plaine, ou les oiseaux dans les airs >. 



12J LA LITTÉRATURK FRANÇAISE. 

« Tous ces barbares avaient la tête élevée, les couleurs 
▼ives, les yeux bleus, le regard farouche et menaçant, ils 
portaient de larges braies, et leur tunique était chamarrée 
(le morceaux de pourpre; un ceinturon de cuir pressait à 
leur côté leur Adèle épée. L'épée du Gaulois ne le quitte 
jamais : mariée, pour ainsi dire, à son maître, elle l'ac- 
compagne pendant la vie, elle le suit sur le bûcher funèbre, 
et descend avec lui au tombeau. Tel était le sort qu'avaient 
jadis les épouses dans les Gaules, tel est aussi celui 
qu'elles ont encore au rivage de l'Indus. 

t Enfin, arrêtée comme un nuage menaçant sur le pen- 
chant d'une colline, une légion chrétienne, surnommée la 
Pudique, formait derrière l'armée le corps de réserve et la 
garde de César. Elle remplaçait auprès de Constance lai 
légion thébaine égorgée par Maximien. Victor, illustre 
guerrier de Marseille, conduisait au combat les milices de 
cette légion, qui porte aussi noblement la casaque du vété- 
ran que le cilice de l'anachorète. 

f Cependant l'œil était frappé d'un mouvement universel : 
on voyait les signaux du porte étendard qui plantait le 
jalon des lignes, la course impétueuse du cavalier, les 
ondulations des soldats qui se nivelaient sous le cep du 
centurion. On entendait de toutes parts les grêles hennis- 
sements des coursiers, le cliquetis des chaînes, les sourds 
roulements des balistes et des catapultes, les pas réguliers 
de l'infanterie, la voix des chefs qui répétaient l'ordre, le 
bruit des piques qui s'élevaient et s'abaissaient au com- 
mandement des tribuns. Les Romains se formaient en 
baiaillc aux éclats de la tiompclle, de la corne et du 
lituus; et nous, Cretois, fidèles à la Grèce au milieu de 
ces peuples barbares, nous prenions nos rangs au son de 
la lyre. 



CHATEAUBRIAND. ItS 

« Mais tout l'appareil de l'armée romaine ne servait qu'à 
rendre l'armée dos ennemis plus formidable, par le con- 
traste d'une taovage simplicité. 

c Parés de la dépouille des ours, des veaux marins, des 
aurocWet des sangliers, les Frankssc montraient de loir, 
codifaié un troupeau de bétcs féroces. Une tunique courte 
laissait voir la hauteur de leur taille, et ne leur cachait 
pas le genou. Les jeux de ces barbares ont la couleur 
d'une mer orageuse ; leur chevelure blonde, ramenée en 
avant sur leur poitrine, et teinte d'une liqueur rouge, est 
semblable & du sang et à du feu. La plupart ne laissent 
croftre leuf barbe qu'au-dessus de la bouche, afin de don- 
ner à leurs lèvres plus de ressemblance avec le mufle des 
dogues et des loups. Les uns chargent leur main droite 
d'une longue Tramée, et leur maîn gaucbe d'un bouclier 
qu'ils tournent comme une roue rapide ; d'autres, au lieu 
de ce bouclier, tiennent une espèce de javelot nommé 
angon, où s'enfoncent deux fers recourbés ; mais tous ont 
à leur ceinture la redoutable francisque, espèce de hache 
à deux tranchants, dont le manche est recouvert d'un dur 
acier; arme funeste que le Frank jette en poussant un cri 
de mort, et qui manque rarement de frapper le but qu'un 
œil intrépide a marqué. • 



C'est dans des passages comme celui-ci qu'il faut 
chercher la véritable beauté et Toriginalité féconde 
des Marttfrs. Par cette très poétique et très exacte 
résurrection du passé, Chateaubriand a été, plus 
encore que dans le Génie du christianwne, un nova- 
teur et un précurseur. Ce qu'il a fait le premier pour 



124 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

l'Orient, la Grèce et Tltalie, pour la Gaule, la Bretagne 
et la Germanie, d'autres vont venir, comme Augustin 
Thierry, qui le feront pour la vieille France, la vieille 
Angleterre, etc. A la suite de Chateaubriand toute 
une pléiade d'historiens paraîtra qui, se créant une 
ûme antique, sauront évoquer et faire revivre sur 
tous les coins du monde les générations disparues, et 
pour qui l'histoire sera, non plus seulement un art, 
comme on le pensait au xvu* siècle, ni seulement une 
science, comme certains le veulent aujourd'hui, mais 
une science et un art, tout à la fois. 



CHAPITRE VI 



MADAME DB 8TABL 



8a vie, son caractère. — Ses oeuvres : De la littérature corui> 
dèrée dans tes rapports avec les institutions soeials. — De 
l'Allemagne. 

I 

M»*' de Staël et Chateaubriand s'attirent Tun l'autre 
et s'opposent, comme Voltaire et Rousseau. Ce sont 
les seuls grands écrivains du xix* siècle commençant. 
Tous deux, presque au même titre, ont exercé une 
bifluence considérable sur le mouvement romantique. 

Pourtant, ils ne se ressemblent pas. Chateaubriand 
est breton et catholique; M"* de Staël est d'origine 
genevoise, et protestante. Dans la religion. Chateau- 
briand voit surtout les magniflcences extérieures, le 
décor et la pompe des cérémonies : c'est un chrétien 
d'imagination; 3I">* de Staël est religieuse par le 
cœur : disciple du Vicaire Savoyard, elle n'enferme 
pas Dieu dans un culte, et c'est directement qu'elle 
communie avec lui. Chateaubriand repousse toutes 



423 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

les idées hardies du xviii^ siècle ; M"' de Slaël reste 
rélève fidèle des philosophes, l'ardente admiratrice de 
Rousseau, sur les écrits et le caractère duquel toute 
jeune encore elle a écrit des lettres. Chateaubriand 
est un égoïste vaniteux qui se renferme dans son 
moi, où il s'ennuie; M"* de Staël, au contraire, a un 
besoin d'expansion, au point de vue moral, parfois 
excessif. Pour elle, l'amour est tout : « en cherchant 
la gloire, dit Corinne, j'ai toujours espéré qu'elle me 
ferait aimer » ; et cette gloire, elle ne l'a jamais con- 
sidérée que comme « un deuil éclatant du bonheur ». 
Enûn Chateaubriand, chef du Romantisme, joint 
l'exemple au précepte; il n'est pas moins novateur 
par la forme que par le fond, par le style que par les 
idées : c'est un artiste. M""* de Staël n'aura d'action 
que par ses théories, par ses nombreux pensers noii- 
veaux; son style est abstrait, souvent vague, tou- 
jours monotone et incolore : l'imagination lui 
manque. Elle n'en est pas moins, elle aussi, un des 
chefs du Romantisme. C'est elle qui a acclimaté lé 
mot en France, et qui a trouvé la formule de la nou- 
velle école. Ce qui montre bien que le style n'est pas 
tout, et que l'auteur du Génie du christianisme avait 
tort de dire : « il ne peut y avoir renouvellement dans 
l'idée, qu'il n'y ait rénovation dans le style ». 

Très différente aussi est l'éducation qu'ont reçue 
ces deux écrivains. Tandis que Chateaubriand est 



MADAME DE STAKL. m 

élevé pieuscmeDt et durement dans les collèges et 
dans un triste chAteau breton, M** de Staël, flUe de 
M. Neclcer, est élevée au milieu de la société philoso- 
phique et légère du xviii« siècle. L'un passa sou 
enfance sur la grève de la pleine mer, entre le Fort 
Uoyal et le ch&teau de Saint-Malo; l'autre la vécut 
dans le salon de son père, oi^ elle entendait causer 
BufTon, Diderot, Morellet, Grimm, Suard, Thomas, 
Talleyrand, et dans sa chambre, où elle lisait Mon- 
tesquieu, Richardson, Rousseau. A vingt ans, en 1786, 
au moment où Chateaubriand, cherchant la soUtude, 
songeait à s'emba'.-quer pour l'Amérique, elle épousait 
le baron de Staël, et ouvrait à Paris un salon qui 
réunissait et rapprochait les hommes les plus opposés 
d'opinions. Modérée, vivement hostile aux abus, et 
très franche, elle dut quitter Paris en 1792, et se 
rendit à Coppet. Bientôt va commencer sa vie 
errante, si malheureuse. Chateaubriand se plaint des 
persécutions de Napoléon ; mais il a commencé par le 
servir; et puis, il a savouré dans Bonaparte et les 
Bourbons et dans le troisième volume des Mémoires 
(i'outre^totnbe le doux plaisir de la vengeance. Que 
sont, d'ailleurs, la suppression du Merewn et Tinter* 
diction de prononcer un discours académique, auprès 
de l'achamenlent odieux dont N"* de Staël fut la vic- 
time, Ifièthe'après sa' m'ort? Là-bas, de Sainte Hélène, 
rKmp'éreuf ^vaUeii' r insultera sa mémoire. Celte 



1-28 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

persécution commença en 1800, quand parut la Litté- 
rature. L'auteur y développait la thèse de la perfecti- 
bilité humaine, et montrait, entre autres choses, que 
la liberté seule et les institutions républicaines pou- 
vaient assurer ce progrès. Le livre et l'écrivain furent 
dénoncés. La courageuse et persistante amitié de 
M"' de Staël pour toutes les âmes fières qui se tenaient 
à l'écart du premier consul acheva d'irriter celui-ci : 
il l'exila à quarante lieues de Paris. 

€ J'étais à table, dit-elle, avec trois de mes amis, dans 
une salle où l'on voyait le grand chemin et la porte d'en- 
trée. C'était à la fin de septembre, à quatre heures : un 
homme en habit gris, à cheval, s'arrête et sonne; je fus 
certaine démon sort. Il me fit demander; je le reçus dans 
le jardin. En avançant vers lui, le parfum des fleurs et la 
beauté du soleil me frappèrent. Les sensations qui nous 
viennent par les combinaisons de la société sont si diffé- 
rentes de celles de la naturel Cet homme me dit qu'il 
était le commandant de la gendarmerie de Versailles... Il 
me montra une lettre signée de Bonaparte, qui portait 
l'ordre de m'éloigner à quarante lieues de Paris, et enjoi- 
gnait de me faire partir dans les vingt-quatre heures, en 
me traitant cependant avec tous les égards dus à une 
femme d'un nom connu... Je répondis à l'officier de gen- 
darmerie que partir dans les vingt-quatre heures conve- 
nait à des conscrits, mais non pas à une femme et à des 
enfants. En conséquence, je lui proposais de m'accompa- 
gncr à Paris, où j'avais besoin de trois jours pour faire 
les préparatifs nécessaires à mon voyage. Je montai donc 



31 VDAMR DE STABL m 

dans ma voiture avec mes cnraots et cet ofOcier qu'on 
avait choisi coiumc le plus liltérairc des gendarmes. En 
effet, il me flt des compliments sur mes écrits... * Vous 
«voyez, luidi je, monsieur, où cela mène d'être femme 
« d'esprit. Dt^conseillez-Ic, je vous prie, aux personnes de 
c votre famille, si vous en avez l'occasion. > J'essajaisde 
me monter par la flerté, mais je sentais la griffe dans 
mon cœur. • 

A Paris, les démarches du général Junot et de 
Joseph Bonaparte laissèrent le premier consul in- 
flexible, et M°>'de Staël partit pour son premier voyage 
en Allemagne; puis, après la mort de son père, elle 
se rendit en Italie, d'où elle rapporta Corinne. A son 
retour, elle osa rentrer en France. La police impé- 
riale était bien faite; Napoléon, alors «n Allemagne, 
fut immédiatement averti, et trouva le temps de s'oc- 
cuper de l'exilée. < Ne laissez pas approcher de 
Paris cette coquine de M"« de Staël, écrivit-il de Pul- 
tusk au ministre de sa police; je crois qu'elle n'en est 
pas éloignée. > Elle y était, en effet, quelques semaines 
plus tard. « Si elle ne part pas, écrit aussitôt l'Empe- 
reur à Fouché, je la ferai saisir par ma gendar- 
merie. * M*»* de Staël s'enfuit à Coppet. En 1810, elle 
reparut dans le cercle de quarante lieues, à Chau- 
mont; et par une admirable lettre sollicita une au- 
dience de l'Empereur, qui refusa.* C'est une machine 
à mouvement, s'écria-t-il, je n'en veux pas. > 11 en 



130 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

voulut bien moins encore, quand il connut r Alle- 
magne, dont M»' de Staël avait joint à sa lettre 
un exemplaire. Elle s'était figurée que ce livre lui 
rouvrirait Paris. Étrange illusion ! Ce fut le contraire 
qui arriva, et qui devait arriver. Un ouvrage qui, en 
dSiO, faisait l'éloge de l'AUemage ne pouvait qu'exas- 
pérer l'Empereur. Aussi en ordonna- t-il la suppression ; 
l'édition fut détruite, les formes brisées, le manuscrit 
recherché, l'éditeur ruiné. Cette fois, la disgrâce était 
irrémédiable, l'exil sans retour. Alors la vie errante 
reprend à travers toute l'Europe, la Suisse, l'Autriche, 
la Pologne, la Russie, loin, bien loin de ce ruisseau de 
la rue du Bac après lequel on comprend maintenant 
qu'elle ait si longuement soupiré. M"* de Staël ne 
devait rentrer à Paris qu'avec les coalisés, elle qui 
avait dit : < Dieu m'exile à jamais de la France, plutôt 
que je doive mon retour aux étrangers ! » Chateau- 
briand, soldat de l'armée de Condé, comprenait autre- 
ment le patriotisme. Après avoir passé les Cent-Jours 
en Italie et à Coppet, M"* de Staël revint définitive- 
ment à Paris peu de temps avant sa mort, survenue 
le 13 juillet 1817. Elle n'avait que cinquante et un ans. 
N'est-il pas vrai que voilà une existence singulière- 
ment malheureuse? Talleyrand trouvait que la per- 
sécution n'est pas dépourvue de charmes. « Une bonne 
injustice, disait-il, a sa douceur. » Tel n'était pas 
1 avis de M"»» de Staël : 



MADAME DB STAEI.. i»l 

« D'autres, disait-elle, braieDt la malTcillance, d'aatrcs 
opposent à ses calomnies ou la froideur ou le dédain. 
Pour moi, je ne puis me tanter de ce courage ; je ne puis 
dire à ceux qui m'accuseraient injustement qu'ils ne trou- 
bleraient point ma rie. Non, je ne puis le dire; et soit 
que j'excite ou que je désarme l'injustice, en avouant sa 
puissance sur mon bonheur, je n'afTeclerai pas une force 
d'&me que démentirait chacun de mes jours. Je ne sais 
quel caractère il a reçu du Ciel, celui qui ne désire pas le 
suffrage des hommes, celui qu'un regard bienveillant ne 
remplit pas du sentiment le plus doux, et qui n'est pas 
centriste par la haine, longtemps avant de retrouver la 
force qu'il faut pour la mépriser. » 

M** de Staël repose à Coppet, dans une chapelle 
que cachent de vieux arbres touffus. 



Il 



La belle période de la vie littéraire de M"* de Staël 
commence en 1800 avec la Littérature et s'achève 
en 1810 avec l'Allemagne. Avant le premier de ces 
livres, elle avait écrit plusieurs œuvres très diiïérenles, 
une comédie, Sophie ou les Sentiments secrets, une 
tragédie, Jeanne Gray, des études sur Jean-Jacques 
Rousseau, un traité philosophique, de Vlnfltience des 
passions sur le bonlieur des indiridus. Après l'Alle-f 



t:» LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

magne, elle écrivit des Réflexions sur le suicide (1813), 
Dix années d'exil, et des Comide'rations sur les prin- 
cipaux événements de la Révolution française. Mais 
c'est aux ouvrages de la seconde période qu'elle doit 
d'être un des grands écrivains de ce siècle, et l'un des 
précurseurs du Romantisme, &\xv\,o\i\, kla Littérature ei 
à V Allemagne. Ses deux romans, Delphine et Corinne, 
publiés en 1802 et 1807, lui ont valu l'admiration 
passionnée des contemporains : on ne les lit guère 
aujourd'hui. Ce sont deux sortes d'autobiographies, 
Delphine notamment. Corinne, c'est bien aussi M*"* de 
Staël : dans la destinée de l'héroïne, cruellement 
tiraillée entre la passion de la gloire et le besoin 
d'être aimée, on. reconnaît encore l'auteur. Mais à 
cette partie toute personnelle une autre vient s'ajou- 
ter, d'un intérêt plus général : la description de 
ntalie. Cest M"' de Staël qui, dans Corinne, a fait 
connaître l'Italie aux Français, comme tout à l'heure 
elle leur révélera l'Allemagne. 

Des deux ouvrages qui préparèrent l'épanouisse- 
ment du Romantisme, et qu'il faut connaître, le premier' 
fin date est la Littérature considérée dans ses rapports 
avec tes institutions sociales. Le titre est un peu long; 
mais comme il annonce nettement le caractère et 
roriginalité du livre I Certes, avant M™e de Staël, il y 
avait eu bien des œuvres de critique littéraire ; celle-ci 
ae leur ressemble en rien. Ce sont les questions de- 



MADIMB DE STAliL I8S 

forme qui avaient intéressé les Boileau, lea Fétielon, 
les Labruyère , les Voltaire y les Marmontel , les 
Laharpe. Or, M*** de StaCl ne se soucie nullement 
d'écrire sur l'art d'écrire et sur les principes du goût. 
Dans l'étude des littératures des difTérents peuples, 
elle ne se place qu'au point de vue moral. Ce qui la 
préoccupe, et ce qu'elle recherche, c'est l'influence 
que dans tous les temps et dans tous les pays la 
religion, les mœurs et les lois ont exercée sur la litté- 
rature; et, réciproquement, comment les œuvres 
littéraires ont agi sur la religion, les mœurs et les lois. 
Idée condensée plus tard par M. de Donald dans 
l'axiome célèbre : La littérature eitt l'expression de la 
société. Celte idée est aujourd'hui banale, et il est bien 
rare qu'on ne reconnaisse pas, par exemple, que la 
Réforme doit beaucoup à la Renaissance, et la Révo- 
lution aux grands écrivains du xviii* siècle. Mais 
cette idée, c'est M"»* de Staël qui l*a eue la première, 
et qui l'a mise en circulation. 

Partant donc de ce principe que la littérature d'un 
peuple est dans un étroit rapport avec les institutions 
sociales, politiques et religieuses de ce peuple, l'au- 
teur va rapidement passer en revue les littératures 
des difl'érentes nations à tr.ivers les Ages, en montrer 
les rapports avec les mœurs, et chercher f comment 
les facultés humaines se sont graduellement déve- 
loppées par les ouvrages illustres en tout genr; qui 



43i LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

ont été composés depuis Homère jusqu'à nos jours ». 
Notez bien ceci : M°* de Staël ne dit pas : si les facul- 
tés humaines se sont développées... mais, comment 
les facultés humaines se sont développées... Elle ne 
doute pas de ce développement, de ce progrès. 
Disciple passionnée des philosophes du xviiie siècle, 
elle croit avec Voltaire, Turgot, Kant, Gondorcet, 
Godwin, à la constante perfectibilité de l'espèce et de 
l'esprit humains. Elle y croit si bien, qu'elle prétend 
la retrouver jusque dans les œuvres littéraires. 
L'étude, forcément rapide et superficielle, qu'elle 
fera des littératures anciennes et modernes aura pour 
but de montrer que chaque nation et chaque généra- 
tion sont en progrès sur celles qui précèdent. Les 
Romains seront supérieurs aux Grecs, le moyen âge 
aux Romains, le xviii« au xvn« siècle. 

Mais c'est là, me direz-vous, la hardie, la para- 
doxale théorie de Ch. Perrault. Eh quoi! M"* de 
Staël, quand elle n'y est pas forcée, comme l'auteur 
des Parallèles, par les nécessités de la lutte et le 
plaisir d'exaspérer des ennemis littéraires, va soute- 
nir la supériorité d'Horace sur Pindare, de Chape- 
lain sur Homère! — Gardez-vous de le croire : 
M"* de Staël se place à un tout autre point de vue. 
La valeur purement littéraire des œuvres l'intéresse 
médiocrement. Elle ne fait aucune difficulté de re- 
connaître que, sous le rapport de l'imagination, les 



MADAME DK STAiiL. 133 

Romains sont très inrérieurs aux Grecs, et que c les 
premiers écrivains qui nous sont connus, en particu- 
lier le premier poète, n'ont pas été surpassés depuis 
près de trois mille ans >. Mais ce n'est pas ce progrès- 
là qui sollicite son intérêt : c'est le progrès des idées, 
le progrès moral, celui qui fait avancer la civilisa- 
tion. Or, elle trouve, — idée d'ailleurs très contes- 
table, — que la littérature des Romains est plus mo- 
rale, plus sérieuse que celle des Grecs, si légers et sr 
frivoles, et partant supérieure. De même, les Bar- 
bares lui apparaissent doués de plus de vertus et de 
plus de force morale que les Romains. C'est la nuit, 
sans doute, que le moyen âge; mais n'est-ce pas dans 
ces temps ténébreux que s'est lentement préparée la 
tumultueuse explosion de la Renaissance; et l'incom- 
parable vigueur que l'esprit humain a montrée tout à 
coup au milieu du xv* siècle n'est-elle pas le fruit du 
travail mystérieux des époques barbares qui ont 
précédé? Mais nous voici au xvii* siècle. Sa supé- 
riorité intellectuelle et morale était facile à démon- 
trer, et l'auteur n'y a pas manqué. Mais aussi, et tout 
de suite, les réserves abondent, qui servent à 
amorcer le chapitre suivant, et disposent le lecteur à 
reconnaître les progrès accomplis au xviii* siècle, et 
la supériorité d'une époque qui a préparé la Révo- 
lution : 



136 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

« Le siècle de Louis XIV, le plus remarquable de tous en 
littérature, est très inférieur, sous le rapport de la philo- 
sophie, au siècle suivant. La monarchie, et surtout on 
monarque qui comptait l'admiration parmi les actes 
d'obéissance, l'intolérance religieuse et les superstitions 
encore dominantes, bornaient l'horizon de la pensée; 
l'on ne pouvait concevoir aucun ensemble, ni se permet- 
tre aucune analyse dans un certain ordre d'opinions; 
l'on ne pouvait suivre une idée dans tous ses développe- 
ments. La littérature, dans le siècle de Louis XIV, était 
le chef-d'œuvre de l'imagination; mais ce n'était point 
encore une puissance philosophique, puisqu'un roi absolu 
l'encourageait, et qu'elle ne portait point ombrage à 
son despotisme. Cette littérature, sans autre but que les 
plaisirs de l'esprit, ne peut avoir l'énergie de celle qui a 
fini par ébranler le trône. On voyait des écrivains saisir 
quelquefois, comme Achille, l'arme guerrière au milieu 
des ornements frivoles; mais, en général, les livres ne 
traitaient point les questions vraiment importantes; les,, 
hommes de lettres étaient relégués loin des intérêts 
actifs de la vie. L'analyse des principes du gouvernement, 
l'examen des dogmes religieux, l'appréciation des hommes 
puissants, tout ce qui pouvait conduire à un résultat ap- 
plicable, leur était totalement interdit... 

t II manquait quelque chose, même à Racine, dans la 
connaissance du cœur humain, sous les rapports que la 
philosophie seule peut faire découvrir. Mais s'il faut une 
réflexion approfondie pour démêler ce qu'on pourrait 
ajouter encore à de tels chefs-d'œuvre, les bornes de la 
philosophie, dans le siècle de Louis XIV, se font sentir 
d'une manière bien plus remarquable dans les ouvrages 
littéraires qui n'appartiennent pas à l'art dramatique. Ces 



MADAME DB STAËL. 4SI 

bornes sont l'une des principales caases de la ntédiocrité 
lies historiens. • 

Si, de Taveu même de l'auteur, la pureté du style 
et Télégance de Texpression n'ont pu faire des pro- 
grès après Racine et Fénelon, si l'indépendance répu- 
blicaine doit encore chercher à imiter la correction 
des écrivains sujets de Louis XIV, combien, en 
revanche, le xvin* siècle est supérieur au point de 
vue des idées philosophiques, des découvertes dans 
les sciences, des progrès métaphysiques ! Or, pour 
M™« de Staël, c'est là ce qui importe. Et voyez même 
les conséquences purement littéraires de ce progrès 
de la pensée : 

« Les idées philosophiques ont pénétré dans les tragé- 
dies, dans les contes, dans les écrits même de pur agré- 
ment; et Voltaire, unissant la grâce du siècle précédent à 
lu philosophie du sien, sut embellir le charme de l'esprit 
par toutes les vérités dont on ne croyait pas encore l'ap- 
plication possible. Voltaire a fait faire des progrès & l'art 
dramatique, quoiqu'il n'ait point égalé la poésie de Ra- 
cine. .Mais, sans imiter les incohérences des tragédies an- 
glaises, sans se permettre même de transporter sur la 
scène française toutes leurs beautés, il a peint la douleur 
avec plus d'énergie que les auteurs qui l'ont précédé. 
Dans ses pièces, les situations sont plus fortes, la passion 
est peinte avec plus d'abandon, et les mœurs théâtrales 
sont plus rapprochées de la vérité. Quand la philosophie 
fait des progrès, tout marche avec elle; les senliuicnls se 



i38 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

développent avec les idées. Un certain asservissement de 
l'esprit empêche l'homme d'observer ce qu'il éprouve, de 
se l'avouer, de l'exprimer; et l'indépendance philosophi- 
que sert, au contraire, à mieux connaître et la nature 
humaine et la sienne propre. L'émotion produite par les 
tragédies de Voltaire est donc plus forte, quoiqu'on ad- 
mire davanlase celles de Racine. » 



On devine si de pareilles théories durent déchaîner 
contre M"* de Staël les critiques qui, comme La 
Harpe, admiraient respectueusement et sans restric- 
tion le xvn* siècle et voulaient mal de mort au xviiie. 
Les attaques tombèrent violentes, et les sarcasmes 
aussi. Que devenait, disait-on, que devenait, à 
l'époque même ou écrivait l'auteur, cette fameuse 
théorie du progrès ininterrompu? Où donc étaient alors 
les œuvres supérieures à celles du xviii* siècle? M°« de 
Staël est bien forcée de convenir que jamais les mœurs 
n'ont été plus légères et la littérature plus lamentable. 
Mais cette constatation ne diminue en rien sa foi dans 
le progrès. C'est un mauvais moment à passer, voilà 
tout; ce progrès, qui semble arrêté, va reprendre : 

« Plus les mœurs de France sont dépravées maintenant, 
plus on est près d'être lavé du vice, d'être irrité contre 
les interminables malheurs attachés à l'immoralité. L'in- 
quiétude qui nous dévore finira par un sentiment vif et 
décidé, dont les grands écrivains doivent se saisir d'abord. 



MADAME DE STAIÎL IM 

L'époque du retour à la rerla n'est pas éloignée; déjà 
l'esprit est atide de sentiments honnêtes. * 

L'avenir, un avenir prochain, devait donner raison 
à M** de StaCl. Les lettres vont renaître, qui Tcront 
reprendre au progrès sa marche un instant suspendue, 
mais nécessaire, vu la perfectibilité de l'esprit humain. 
Ce sont elles qui feront cesser cet abaissement mo* 
mentané, car elles développent la vertu, donnent la 
vraie gloire, le vrai bonheur, et sont nécessaires à la 
liberté, comme la liberté leur est nécessaire : 

c Comment pouvcz-vous rien fonder dans l'opinion sans 
le secours des écrivains distingués? Il faut faire nattrc le 
désir au lieu de commander l'obéissance; et lors même 
qu'avec raison le gouvernement souhaite que de telles 
institutions soient établies, il doit ménager assez l'opinion 
publique pour avoir l'air d'accorder ce qu'il désire. Il n'y 
a que les écrits bien faits qui puissent, à la longue, diriger 
et modifier de certaines habitudes nationales. L'homme 
a, dans le secret de sa pensée, un asile de liberté impé- 
nétrable à l'action de la force; les conquérants ont souvent 
pris les mœurs des vaincus; la conviction a seule changé 
les anciennes coutumes. C'est par les progrès de la litté- 
rature qu'on peut combattre efficacement les vieux pré> 
jugés. Les gouvernements dans les pays devenus libres, ont 
besoin, pour détruire les antiques erreurs, du ridicule 
qui en éloigne les jeunes gens, de la conviction qui en 
détache l'dge mûr; ils ont besoin, pour fonder de nou- 
veaux établissements, d'exciter la curiosité, l'espérance. 



UQ LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

l'enthousiasme, les sentiments créateurs enfin qui ont 
donné naissance à tout ce qui existe, à tout ce qui dure ; 
et c'est dans l'art de parler et d'écrire que se trouvent 
les seuls moyens d'inspirer ces sentiments. » 

Ce sont les passages comme ceux-ci, et surtout 
celte dernière idée : il n'y a pas de lettres sans liberté, 
ni de liberté sans lettres, qui fit si mal accueillir le 
livre en haut lieu. Elle n'était pas de nature à plaire 
à Bonaparte. Grande et généreuse idée, mais combien 
contestable! Le siècle de Louis XIV et celui d'Auguste 
ne prouvent-ils pas que la littérature peut fleurir sous 
des maîtres oppresseurs? Et, réciproquement, ne voit- 
on pas, par l'exemple des premiers siècles de Rome, 
que la république et la liberté ne créent pas nécessai- 
rement des écrivains de génie? Cette idée, d'ailleurs, 
entraîne d'étranges confusions et de singulières contra- 
dictions. Puisque le progrès est constant, le siècle d'Au- 
guste doit ôtresupérieur à celui dePériclès, puisqu'il est 
venu après; mais d'autre part, le siècle de Périclès, où 
l'on était libre, doit être supérieur à celui d'Auguste, 
où on ne l'était pas. Comment sortir de cette impasse? 

Ce sont là des critiques sérieuses; mais l'idée géné- 
rale n'en subsiste pas moins : les lettres peuvent et 
doivent avoir sur les mœurs une action profonde et 
profitable. Il faut donc qu'elles se relèvent et se re- 
nouvellent. Comment?... C'est ici que M"" de Staël 



MADAME DR STAttL. Ul 

apparatt comme précurseur du UomaDtisme, et qu'elle 
se rencontre avec Chateaubriand, ou, plus justement, 
qu'elle le devance. 

Avant tout, il faut bannir de la poésie le merveilleux 
paTen et la mythologie: 

• Si l'on voulait se servir encore de la mythologie des 
anciens, ce serait Téritablement retomber dans rcnfance 
par la vieillesse. Le poète peut se permettre toutes les 
créations d'un esprit en délire, mais il faut que vous puis- 
siez croire à la vérité de ce qu'il éprouve. Or, la mytho- 
logie n'est pour les modernes ni une invention, ni un sen- 
timent. Ces formes poétiques empruntées du paganisme 
ne sont pour nous que l'imitation de l'imitation; c'est 
peindre la nature à travers l'clTct qu'elle a produit sur 
d'autres hommes. > 

Par quoi faut-il remplacer cette imitation? Par la 
peinture des sentiments vrais, par l'observation de la 
nature dans ses rapports avec les émotions qu'elle fait 
éprouver à l'homme, par l'étude de la philosophie et 
l'amour de la vertu, c cette inépuisable source qui 
peut féconder tous les arts, toutes les productions de 
l'esprit, et réunir à la fois dans un même sujet, dans 
un même ouvrage, les délices de l'émotioD et l'assen- 
timent de la sagesse i. Ajoutez-y la mélancolie, c 11 
faut qu'au milieu de tous les tableaux de la prospérité 
même, un appel aux réflexions du cœur vous fasse 
sentir le penseur dans le poète. A l'époque où nous 



142 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

vivons, la mélancolie est la véritable inspiratrice du 
talent : qui ne se sent pas atteint par ce sentiment ne 
peut prétendre à une grande gloire comme écrivain : 
c'est à ce prix qu'elle est achetée. » Ne voilà-t-il pas 
Lamartine prévu et annoncé? 

C'est parce que la poésie mélancolique est la poésie 
la plus d'accord avec la philosophie, et qu'elle fait 
pénétrer plus avant dans le caractère et la destinée de 
l'homme, que M"' de Staël la préfère à toute autre ; 
c'est aussi parce que c'est la poésie des peuples du 
Nord. Car le second moyen que l'auteur a trouvé de 
renouveler la littérature, c'est de substituer à l'imita- 
tion des anciens l'inspiration des peuples du Nord. 
On a déjà imité des Anglais; il faut aussi imiter les 
Allemands. Et, dans un chapitre particulièrement 
curieux, M"* de Staël présente quelques considérations 
sur la littérature allemande, qu'à cette date de 1800 
elle ne connaissait encore qu'imparfaitement. Ce sont, 
pour ainsi dire, les prémices du livre publié neuf ans 
plus tard, le plus important de ses ouvrages, son chef- 
d'œuvre, l'Allemagne. 



III 



Lorsque Napoléon en eut interdit la publication, le 
duc de Uovigo écrivit à M"'* de Staël : t Votre ouvrage 



MADAME DB STAKL. ta 

n'est pas français ; c'est moi qui en ai arrêté l'impres- 
sion. Je regrette la perte qu'il va faire éprouver au 
libraire, mais il ne m'est pas possible de le laisser 
paraître *. Comme on voit, il n'y avait dans ce billet 
aucun regret à l'adresse de l'auteur lui-même. Savary 
ne s'occupait de M"* de Staël que pour lui signiQer un 
ordre de départ, t II m'a paru, lui disait-il, que Cair 
de ce pays ne tous contenait pas. > Quelle galante façon 
d'exiler une femme, quel esprit, quelle délicatesse et 
quelle courtoisie ! 

C'est donc en Angleterre que le livre de l'Allemagne 
fut imprimé et publié en 1813. Qu'est-ce que cet 
ouvrage qui, avec le Génie du christianisme, a exercé 
une action si féconde sur la génération suivante, sur 
la jeune école romantique? 

De tout temps, les littératures des grandes nations 
ont plus ou moins sensiblement influé les unes sur 
les autres. Au moyen Âge, nos épopées et nos romans 
de chevalerie régnent en Espagne, en Italie, en An- 
gleterre, en Allemagne. Dante étudie à Paris; Boc- 
cace pille nos fabliaux pour son Décaméron; Cervantes 
a lu tous nos romans qui ont tourné la tête à Don 
Quichotte. Au xvi« siècle, les Valois, par Catherine 
de Médicis, importent dans la poésie le goût italien, 
la fade galanterie, les concetti, le gongorisme, le 
sonnet, le roman pastoral et la pastorale dramatique. 
Au xvn* siècle, avec Anne d'Autriche, pénètrent l'in- 



^U LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

fluence espagnole, l'emphase, lagalanteriepassionnée. 
Au xviii^ siècle, nous assistons à un spectacle assez 
bizarre. Les grands écrivains anglais sont plus ou 
moins les disciples de nos auteurs du siècle de 
Louis XIV ; et nous. Français, nous essayons de leur 
emprunter Shakespeare : nous noMS mettons à l'école 
de Loke, de Newton, de Hume, plus tard de Ileid. 

Jusqu'alors, dans cet échange entre les peuples, 
^Allemagne, dont les divers dialectes n'étaient arrivés 
que très tard à se fondre eh une langue littéraire, et 
qui, n'ayant pas d'unité nationale, avait par cela 
même longtemps manqué de littérature ', était de- 
meurée à l'écart. Au xvm« siècle, on ne connaissait 
pas en France les œuvres allemandes; c'étaient au 
contraire les Allemands qui, encouragés par Frédéric, 
nous imitaient et nous copiaient. Pourtant, vers le 
milieu du siècle, une réaction s'était produite contre 
l'influence française. « On a vu, disait alors Schiller, 
la poésie dédaignée par le plus grand des fils de la 
patrie, par Frédéric, s'éloigner du trône puissant qui 
ne la protégeait pas. Mais elle osa se dire allemande; 
mais elle se sentit fière de créer elle-môme sa gloire. > 



4. Aussi les historiens divisent-ils l'histoire de la liltératiiro 
allemande en périodes qui portent le nom de tel ou tel peuple 
qui a produit alors les œuvres les plus généralement acccp- 
lées : période souabe (H37-1348); période r/tcMone (1348-lo3i); 
période saxonne (4534-1623) ; période silésienne (162S-17oO) , 
période allemande ou classique (17o0 à nos jours). 



MADAMK I)K STAPX. 145 

En eiïet, elle créa ellemévie an gloire; et ils apparurent 
nombreux, et dans tous les genres, les écrivains na> 
tionaux que méprisait et dédaignait le grand Frédéric. 
Ce sont les KIopstock, les Wieinnd, les Lessing, le» 
Winckelman; puis Gœtbe, Schiller, Ubiand, BQrger, 
J.-P. Richter. Or, à la On du xviii" siècle ces, grands 
noms, cette littérature si éclatante, si riche, si variée, 
n'étaient pas connus des Français. Pourquoi? A cause 
d'ahord de la diniculté de la langue allemande; en- 
suite, parce qu'une antipathie de nature séparait les 
deux peuples. 

La clarté est un besoin impérieux pour le Français, 
et n'en est pas un pour l'Allemand. Le Français se 
propose toujours un but bien déterminé, et il y 
marcbedroit; l'Allemand écrira volontiers un ouvrage 
sans donner une solution : la recherche pour elle- 
même lui sufQt. En France, tout écrivain veut plaire 
au public, dont il dépend; en Allemagne, tout écri- 
vain commande au public, se fait un public. De plus, 
et ce sont là les différences essentielles, l'Allemand 
n'a jamais reconnu de règles fixes en littérature, tan- 
dis que le Français en a toujours subi : les Roman- 
tiques, tout à l'heure, voudront lui en imposer. L'Al- 
lemand est porté de nature au recueillement^ à l'étude 
des idées abstraites, à la métaphysique : il est homme 
de solitude. Le Français est plus en dehors ; il brille 
en société, il a des impressions vives et fortes, il est 

9 



ut LA LITTÉRITURE FRANÇAISE. 

plus enclin à observer les hommes et les réalités qu'à 
Bonder les problèmes, qu'à retourner en tout sens les 
abstractions. Ces profondes divergences fondamen- 
taleSj jointes aux guerres du commencement de ce 
siècle, expliquent l'ignorance où les Français étaient 
de la littérature allemande. 

Eh bien, c'est cette littérature que M"* de Staël, la 
première, eut l'idée de nous faire connaître; et non 
seulement cette littérature, mais encore le pays où 
elle avait pris naissance, le pays dans son ensemble, 
avec ses mœurs, ses institutions, sa philosophie, 
sa religion. Sans doute, on a été beaucoup plus loin 
qu'elle dans ces études souvent reprises depuis 
quatre-vingts ans; mais c'est elle qui a donné le 
signal et frayé le chemin. On peut même dire 
que sur certains points elle n'a pas été dépassée. 
De même que, dan:5 son Siècle de Louis XIV, Vol- 
taire a porté sur la plupart des grands écrivains, ses 
prédécesseurs, des jugements qui, malgré les progrès 
de la critique, restent définitifs, ainsi M""* de Staël a 
montré, dans ses études sur les écrivains allemands 
et dans les analyses qu'elle a faites de leurs œuvres, 
un sens critique infiniment pénétrant et sûr. Elle 
donneàGœthe la place qui lui convient, la première; 
elle comprend Faust, auquel Benjamin Constant 
n'entendait rien. Si elle admire Klopstock outre 
mesure, elle parle de Schiller avec justesse et élo 



BIADAMB DB STAKL 147 

(]uence. Elle n'est pas moÎDS heureuse dans ses juge- 
ments sur Lessing, BQrger et Wieland. 

L'ouvrage est divisé en quatre parties : i* De F Alle- 
magne et des mœurs des Allemands; 2* De la litté- 
rature et des arts; 3° La philosophie et la morale; 
4* La Religion et V Enthousiasme. 

Ces dlfTérents chapitres sont, comme il arrive tou- 
jours chez M"* de Sla5l, relies et dominés par une 
idée générale. Laquelle? Cest qu'un contraste absolu 
distingue le caractère et l'esprit français du caractère 
et de l'esprit allemands. Cette opposition, signalée 
tout le long du livre, est particulièrement frappante 
dans le chapitre remarquable intitulé fEsprit de 
Conversation. Il faut le lire et l'étudier. Le paral- 
lèle est seulement un peu systématique et manque 
d'impartialité. On sent trop bien que sa haine légi- 
time pour Donaparte, son origine genevoise et pro- 
testante, son éducation philosophique, la déplorable 
faiblesse des œuvres françaises contemporaines, rap- 
prochées de la récente et éclatante floraison de la 
littérature d'outre-Uhin, inclinent l'auteur vers l'Alle- 
magne. Ses préférences la rendent môme injuste, 
quoi qu'elle veuille et qu'elle fasse. Nous n'avons 
pas la gravité lourde, l'érudition solide, indigeste et 
pesante de nos voisins, soit! Est-ce une raison pour 
nous reprocher de manquer de sérieux? Le pays de 
Molière n'est-il pas aussi celui de Descartes et de 



448 LA LITTÉRATURE FRANÇAISK. 

Bossuet? Nous n'avions pas à la fin du xvni« siècle, 
où régnaient dans les salons frivoles les Delille et les 
Parny, des poètes comme Goethe, le génie le plus 
large des temps modernes, soit encore! Est-ce une 
raison pour prétendre que le sentiment poétique nous 
fait défaut? N'avions-nous pas eu Ronsard, La Fon- 
taine, Corneille, Racine? Et quel démenti un avenir 
prochain préparait à cette peu équitable critique! 
Ils étaient déjà nés, les Lamartine, les Vigny, les 
Hugo; et Musset allait naître. 

Il y a donc, dans ce long parallèle entre les deux 
peuples, des idées et des assertions contestables. IVIais 
là n'est point l'intérêt principal du livre. C'est par 
une autre théorie, infiniment plus importante, que 
V Allemagne a eu sur la formation du Romantisme une 
influence féconde. Cette thèse, la voici : 

L'Art, en littérature comme dans la statuaire, la 
peinture et le musique, a deux sources d'inspiration, 
le paganisme et le christianisme. L'art païen est cul- 
tivé par les races du midi, ou races latines ; c'est lart 
classique. L'art chrétien est cultivé par les races du 
nord, ou races germaniques: c'est l'art romantique. 

Romantique ! Le voilà, ce grand mot qui va faire 
une si brillante fortune et donner son nom à une 
grande école, le voilà pour la première fois in- 
troduit par Mme de Staël avec sa signification nou- 
velle. Que veut-il dire? Ceci, très simplement. Pour 



MADAME DE STAËL. 149 

l'auteur, Fart romantiqtte désigne l'art inspiré par le 
christianisme, et s'oppose à l'art inspiré des anciens, 
ou art etauigue. Jusqu'alors, le mot classique était 
pris comme synonyme de perrectioo : il ne faut plus 
l'entendre ainsi: 

< On prend quelquefois le mol classique comme sjno* 
nyme de perfection. Je m'en sers ici dans une autre 
acception, en considérant la poésie classique comme 
celle des anciens, et la poésie romantique comme celle 
qui lient de quelque manière aux traditions chevaleres- 
ques. Cette division se rapporte également aux deux ères 
du monde : celle qui a précédé rétablissement du chris- 
tianisme, et celle qui l'a suivi. > 

Par conséquent, la France étant, comme l'Italie et 
l'Espagne, une race latine, aura un art païen, c'est- 
à-dire un art classique; l'Allemagne, au contraire, 
étant une race germanique, que le christianisme seul 
a formée, aura un art romantiqtie. 

Telle est la fameuse théorie de Mme de Staël, très 
curieuse, très originale, et, dans sa formule absolue, 
très fausse. Examinons-la d'un peu près, en prenant, 
comme de juste, la France pour exemple. 

Nous sommes, afflrme d'abord l'auteur, une race 
du midi, une racelatine. — Cela n'est vrai qu'en partie. 
Sans doute, nous avons été conquis par les Romains, 
et si bien latinisés que deux siècles après la conquête 



150 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

la langue du vainqueur était la langue de toute la 
Gaule, alors plus universellement parlée dans notre 
pays que ne l'est aujourd'hui le français. Mais nous 
avons subi d'autres invasions aussi, celle des Ger- 
mains et celle des Franks, qui ont modifié notre 
caractère, comme notre idiome, et fait de nous une 
race mêlée, ayant subi tour à tour l'influence du 
Midi et celle du Nord. Évidemment, — et c'est à quoi 
pensait M™* de Staël, — pendant deux siècles nous 
nous étions mis à l'école de l'antiquité, et y avions 
acquis nos qualités solides, le bon sens, la clarté de 
l'esprit, la vigueur de l'intelligence et la gaîté. Mais, 
à la longue, cette source d'inspiration s'était tarie, et 
depuis cinquante ans nous prouvions bien que nous 
étions capables de comprendre les littératures du Nord 
et de nous soumettre à leur influence. L'Angleterre 
depuis 1725 avait pénétré chez nous; ce sera l'Alle- 
magne tout à l'heure, et plus tard la Russie. M™* de 
Staël a donc tort de dire que nous sommes exclusi- 
vement latins ; elle eût été dans le vrai en constatant 
simplement que notre fonds national est antique. 

Et voici les conséquences de cette théorie trop 
absolue. Les peuples du Midi, prétend M°" de Staël, 
étant des races latines, auront un art païen, et les 
peuples du Nord, étant des races germaniques, auront 
un art chrétien. Ces deux assertions sont également 
inexactes, ou tout au moins très exagérées. L'art et 



MADAMR DE 9JkËL. 48i 

In littérature françaises ont subi l'influence du christia- 
nisme, aussi bien que celle de l'antiquité grecque et 
romaine. La démonstration venait d'en être faite par 
Cbatoaubriand. — Cest, me dira-t-on, parce que, 
comme vous venez de le déclarer, nous ne sommes pas 
de purs latins. Soit! mais voici des peuples purement 
latins, ritulie et l'Espagne, dont la civilisation n'a 
pourtant pas été moins que celle des nations germa- 
niques pénétrée de l'influence chrétienne. Jm Divine 
comédie, ni la Jérusalem délivrée, ni le Jugement der^ 
nier de Michel-Ange, ni les madones de ilaphaël, ni 
le théâtre espagnol, si religieux, ne sont exclusive- 
ment inspirés du paganisme. Bien au contraire. Et 
réciproquement, ou retrouve dans l'art et la littéra- 
ture germaniques une mythologie, des légendes et un 
merveilleux qui n'ont rien de chrétien. Les gnomes, 
les lutins et les sylphes, les fées, les péris et les 
ondines sont bien aussi païens que les satyres, les 
faunes, les bacchantes, les naïades et les dryades. Ils 
sont moins vivants et moins poétiques, voilà tout. 

Les idées de M'* de Staël, auxquelles les œuvres 
qui vont nattre donneront tout à l'heure un éclatant 
démenti, sont donc très paradoxales et contestables. 
L'importance de l'ouvrage n'en reste pas moins réelle 
et énorme. C'est l'Allemagne qui a tourné les esprits 
vers des idées nouvelles. Le règne de l'antiquité et du 
paganisme est Uni. L'inspiration chrétienne, les litté- 



io2 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

ralures étrangères vont les remplacer désormais. Tous 
les poètes, tous les artistes, tous les écrivains de l'école 
romantique seront plus ou moins les disciples de 
l'auteur du Génie du christianisme et de l'auteur de 
f Allemagne. Pourvu du moins que ces nouvelles études, 
en enrichissant notre fonds littéraire et en surexcitant 
notre imagination, ne nous fassent pas perdre les 
qualités précieuses et originales qui nous vieaneût de 
notre éducation latine! 



CHAPITRE VII 



LA nBSTAUaATIOR 



Qassiqnes et Bomantiques.— le Salon de M. deJouy et le Salon 
do Ch. Nodier. — Les littératures i-trangéres. De l'influcoce 
do ces littératures sur la foruiatioo et le développement du 
Romantisme. 



Avant d'aborder l'étude des grands écrivains de 
l'école romantique, il faut jeter un coup d'œil sur 
l'état général des esprits au début de la Restauration, 
au moment où, des deux-précurseurs du Romantisme, 
l'un, iM"»» de Staël, vient de mourir, et l'autre, Cha- 
teaubriand, renonce à la littérature pour faire de la 
politique et entrer dans la diplomatie. 

A partir de 1815, un grand et admirable mouve- 
ment de rénovation se manireiile dans la littérature et 
dans les arts. Sur tous les points à la fois, poésie, 
histoire, théâtre, philosophie, éloquence, peinture, la 
sève monte, la vie éclate, la lutte est prête à s'enga- 
ger. Et voici le tableau que va présenter le pays poli- 
tique et littéraire. Les royalistes purs, qui veulent le 

9. 



451 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

roi sans la Charte, seront plus ou moins révolution- 
naires en littérature. Pourquoi? Parce que, anciens 
émigrés et fils d'émigrés, ils ont étudié, connaissent 
et aiment la langue et les chefs-d'œuvre des pays où 
ils ont vécu et grandi ; parce que la littérature anglaise 
et la littérature allemande, inspirées du christianisme 
etdu moyen âge, répondent à leurs goûts, à leurs idées, 
et les reportent vers des temps qu'ils regrettent, vers 
une époque où l'on croyait à Dieu et au roi, élu de Dieu. 
Aussi se montreront-ils tout naturellement sympa- 
thiques au Romantisme, dont les premiers représen- 
tants et les premiers écrits seront eux-mêmes royalistes 
et catholiques. Au contraire, les libéraux en poli- 
tique, qui réclament le roi et la Charte, ou la Charte 
sans le roi, prétendront maintenir en littérature les 
traditions nationales et classiques. Pourquoi? Parce 
que, pendant la Révolution et sous l'Empire, ces tra- 
ditions ont été plus que jamais respectées; parce que 
tous les hommes de la République ont été nourris, 
saturés d'antiquité, qu'ils ont rêvé sans cesse des 
gouvernements libres d'autrefois et ont vécu des sou- 
venirs d'Athènes, de Rome et de Sparte ressuscitées 
partout, au théâtre, à la tribune, dans le costume, 
le calendrier, le mobilier, les noms, la cuisine même '; 



1. Mme Lebrun donna un soir à ses amis un souper grée, où les 
costumes, les meubles, la vaisselle et jusqu'aux mets étaient 
imités des repas antiques; et ce souper eut un immense succès. 



I.A UESTAURATIO:!. iSS 

parce que Napoléon, qui naturellement exècre la 
liltt^rature des Allemands et des Anglais qu'il com- 
bat ', a continué la tradition, et, de toutes les façons, 
maintenu le culte de l'antiquité : il protège et impose 
la tragédie, qu'il aime avec passion, et lui-même 
imite Auguste en supprimant In liberté et en imposant 
l'Empire. Aussi, lorsqu'ils défendront tout à l'heure la 
littérature classique, les Ilépublicuins et les Oonapar* 
tistes seront-ils fldèles à leurs idées et à leurs principes. 
Voilà donc, dès que le retour des Bourbons eut 
rendu la paix à l'Europe et tourné ailleurs que vers 
les choses de la guerre l'activité et l'énergie de la 
nation, la France divisée eu deux camps. De part et 
d'autre, la passion et l'ardeur sont également vives, et 
l'on peut prévoir une lutte acharnée. Et, en effet, 
jusqu'en 1830 elle sera partout à la fois, dans les 
revues et les journaux, à la Sorbonne, au théAlre, à 
l'Académie, dans les salons. Il y aura notamment deux 
salons qui seront comme le point de rassemblement, 
le camp retranché des deux armées ennemies. Dans 
la Chaussée-d'Antin, chez M. de Jouy, se réuniront les 
Classiques. On y dira beaucoup de bien de Voltaire, 
la grande idole dir maître de la maison, et force mal 

1. Il fait, il est vrai, une ezcepUun en l'honneur d'Ossian; 
mais c'est parce qu'il croit qu'Owian est un barde kaôW- 

Sue di: tu* sii^lu. Celui-là n'est donc pas, coniuio on le dira 
<i Shnkspcare sous la Rustauralion, un aide de camp d« Wcl- 
liiigtott. 



1M LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

de Victor Hugo, sa grande haine, ainsi que de toutes 
les tentatives romantiques qu'il appelait « les satur- 
nales de la littérature ». L'auteur de Sylla était un 
homme très doux, très poli, très charmant ; mais la 
plus légère critique de Voltaire ou l'éloge le plus 
discret de Hugo avaient le privilège de le jeter dans 
des colères inouïes, t II entrait alors, dit 31. Legouvé 
qui fréquentait chez lui, dans des exagérations de 
langage qui faisaient penser à Alceste. On riait de lui 
comme d'Alceste; on l'aimait comme Alceste; il m'a 
fait comprendre la façon dont il faut jouer ce rôle 
d'Alceste, pour y être toujours comique, sans cesser 
d'être sympathique '. » Chez M. de Jouy, en même 
temps qu'on fêtera des hommes politiques comme 
Manuel, on parodiera Lucrèce Dorgia, on signera une 
pétition au roi contre Ilcrnaul, on cherchera à cou- 
vrir de ridicule les soirées du salon rival, celles de 
Ch. Nodier, dont M'"'' Ancelot fera plus tard le mali- 
cieux tableau que voici : 

€ Nulle pari il n'a été proclamé plus de grands hommes, 
dont jamais le public n'entendit parler, qu'il ne s'en est 
éleé sur le pavois dans le salon de Charles Nodier. 

• Les épilLètes les plus laudalives ét^t prodiguées à des 
choses faibles, mauvaises, parfois ridicules, il ne fut plus 
possible de s'en servir pour les gens d'un talent réel, et 
mùme quelquefois supil'rieur, qui se réunissaient chez 

i. Voyez SoixanU uns de souvenirs, première partie. 



U RKSIAIRATIO.T IS7 

Nodier. Alors ils passèrent à l'étal de dieux, et l'on 
inventa une espèce de langue, je ne voudrais pas dire 
d'argot, qui ne se parlait qu'cnlre initiés, et qui employait 
les mots d'une façon inusitée. La première fois que d'autres 
les entendaient avec ce sens nouveau, ils en éprouvaient 
une véritable stuprfaction. 

c Ainsi, quand Hugo, la tète inclinée et le regard sombre 
et soucieux, disait, de sa voix puissante dans sa mono- 
tonie, quelques strophes d'une belle ode, sortie nouvelle- 
ment de sa pensée, pouvait-on employer ces mots d'admi- 
rable! superbe f prinUgieux! qu'on venait d'user devant 
lui en l'honneur de quelque médiocrité ? 

« Impossible. 

• Alors il se faisait un silence de quelques instants; puis 
on se levait, on s'approchait avec une émotion visible, on 
ui prenait la main, et on levait les yc\xx au ciel. 

• La foule écoulait. 

c Un seul mot se faisait entendre, à la grande surprise de 
ceux qui n'étaient pas initiés, et ce mol, retentissant dans 
tous les coins du salon, c'élail : 

« — Cathédrale ! 

• Puis l'orateur retournait à sa place; un autre se levai', 
el s'écriait : 

c — Ogive ! ! 

• Un troisième, après avoir regardé autour de lui, hasar- 
•lat : 

« — Pjrramide d'I-IgyptcllI 

< Alors rassemblée applaudissait et se tenait ensuite dans 
un profond recueillement; mais il ne faisait que précéder 
une explosion de voix qui toutes répétaient en chœur les 
mots sacramcnlels qui venaient d'être prononcés chacun 
Séparément, i 



458 LA 'LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

Il est bien certain que les habitués de l'Arsenal 
s'admiraient beaucoup les uns les autres; mais si leur 
enthousiasme était quelquefois excessif, il était, en 
somme, toujours légitime; car ceux qui se louaient 
ainsi mutuellement s'appelaient Lamartine, Hugo, 
A. de Vigny, A. de Musset, etc. Au reste, on faisait 
mieux que s'admirer; on s'amusait. Ces dimanches 
du quai des Gélestins ont laissé à tous les hôtes de 
Nodier un souvenir charmant et attendri, que bien 
des années après ils aimaient à évoquer. Au compte 
rendu qui précède il est curieux d'opposer cette page 
d'Alexandre Dumas : 



f Les habitués arrivaient chez Nodier : c'étaient Fontanay 
et A. Johannot, ces deux figures voilées, toujours tristes 
au milieu de notre gaieté et de nos rires, comme si elles 
eussent eu un vague pressentiment du tombeau; c'était 
Tony Johannot, qui n'arrivait jamais sans quelque dessin 
ou quelque eau-forte nouvelle, dont s'enrichissaient ou 
l'album ou les cartons de Marie ; c'était Barye, si isolé au 
milieu du bruit, que sa pensée semblait toujours envoyée 
par son corps à la recherche de quelque merveille; c'était 
Louis Boulanger, avec sa variété d'humeur, aujourd'hui 
triste, demain gai, toujours si grand peintre, si grand 
poète, si bon ami; c'était Francisque Michel, un fouilleur 
de chartes, quelquefois si préoccupé de ses recherches de 
la journée qu'il oubliait qu'il venait avec un feutre du 
temps de Louis XIII et des souliers jaunes; c'était de 
Vigny, qui, doutant de sa future transfiguration, daignait 



U RtSTAURATIOX tSf 

encore se mêler aux hommes; de Musset, presque enfant, 
rôvanl ses Contes d'Espagne et d'Italie; c'étaient, enfln. 
Hugo et Lamartine, ces deux rois de la poésie, dont l'un 
portait le sceptre et l'autre la couronne de 1 ode et de 
l'élégie. 

■ Si Nodier, en sortant de table, allait s'adosser au cham- 
branle de la cheminée, les mollets au feu, le dos à la 
glace, c'est qu'il allait conter. Alors, on souriait d'avance 
au récit pr«}t à sortir de celte bouche aux lignes flnes, 
spirituelles et moqueuses ; alors, on se taisait; alors, se 
déroulait une de ces charmantes histoires de sa jeunesse, 
qui ressemblent à un roman de Longus ou à une idylle de 
Théocrite. C'était à la fois Waller Scott et Perrault; 
c'était le savant aux prises avec le poète. Et, soit que 
Nodier eût entamé le récit d'une histoire d'amour, d'une 
bataille dans les plaines de la Vendée, d'un drame sur la 
place de la Révolution, d'une conspiration de Cadoudal 
ou d'Oudet, il fallait écouter presque sans souffle, tant 
l'art admirable du conteur savait tirer le suc de chaque 
chose : ceux qui entraient faisaient silence, saluaient de 
la main, et allaient s'asseoir dans un fauteuil, ou s'adosser 
contre le lambris; et le récit flnissait toujours trop tôt; il 
Unissait on ne savait pourquoi, car on comprenait que 
Nodier eût pu puiser éternellement dans cette bourse de 
Fortunatus qu'on appelle l'imagination. 

« On n'applaudissait pas; non, on n'applaudit pas le mur- 
mure d'une rivière, le chant d'un oiseau, le parfum d'une 
fleur; mais, le murmure éteint, le chant évanoui, le par- 
fum évaporé, on écoutait, on attendait, on désirait encorel 

c Mais Nodier se laissait doucement glisser du cham- 
branle de la cheminée sur son grand fauteuil; il souriait, 
il se tournait vers Lamartine ou vers Iluso : 



460 LA LITTJ^RATURE FRANÇAISE. 

t — Assez de prose comme cela, disait-il; des vers, des 
vers, allons 1 

» E(, sans se faire prier, l'un ou l'autre poète, de sa 
place, les mains appuyées au dossier d'un fauteuil, ou les 
épaules assurées contre le lambris, laissait tomber de sa 
bouche le flot harmonieux et pressé de sa poésie; et, 
alors, toutes les têtes se retournaient, prenant une direc- 
tion nouvelle, tous les esprits suivaient le vol de cette 
pensée qui, portée sur ses ailes d'aigle, jouait alternative- 
ment dans la brume des nuages, parmi les éclairs de la 
tempête, ou au milieu des rayonnements du soleil. 

€ Cette fois on applaudissait; puis, les applaudissements 
éteints, Marie allait se mettre à son piano, et une bril- 
lante fusée de notes s'élançait dans les airs. C'était le 
signal de la contredanse ; on rangeait chaises et fauteuils ; 
les joueurs se retranchaient dans les angles, et ceux qui, 
au lieu de danser, préféraient causer avec Marie, se glis- 
saient dans un coin. » 

De son côté, A. de Musset, t dont la cervelle savait 
si bien sentir le charme du passé », aimait à se rap- 
peler à lui-môme, et à rappeler à Marie, devenue 
M"" Ménessier, et à Nodier, les heureuses soirées 
d'autrefois; et ce jeune souvenir persistait à rire .en 
lui, « léger comme un écho, gai comme l'espérance». 
Il écrivait à Nodier : 



« Ta muse, ami, toute française, 

Tout à l'aise, 
Mo rend la sœur de la santé, 

La gaieté. 



LA RESTAl'RATlUIt. IGl 

Elle rappelle a me peoeée 

Délai seée 
Les beaux jours et les courts insbntt 

Du bon temps. 

Lorsque, rassemblés sous ton aile 

Putemellc, 
Échappés de nos pensions. 

Nous dansions. 

Gais comme l'oiseau sur la branche. 

Le dimanche, 
Nous rendions parfois matinal 

L'Arsenal. 

La létc coqiieUe et fleurie 

Do Marie 
Drillall comme un bluet mêlé 

Dans le blé. 

Tachés déjà par l'écritoire. 

Sur l'ivoire 
Ses doigts légers allaient sautant 

Et chantant. 

Quelqu'un récitait quelque chose, 

Vers ou prose. 
Puis nous courrions recommencer 

A danser. 

Chacun de nous, futur grand homme. 

Ou tout comme. 
Apprenait plus vite à t'aimer 

Qu'à rimer. 

Alora. dans la grande boutique 

Romantique, 
Chacun avait, maître ou garçon. 

Sa chanson. 



16J LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

Hugo portait déjà dans l'âme 

Notre-Dame, 
Et commençait à s'occuper 

D'y grimper. 

De Vigny chantait sur sa lyre 

Ce beau sire 
Qui mourut sans mettre à l'envers 

Ses bas verts. 

Sainte-Beuve faisait dans l'ombre, 
Douce et sombre. 

Pour un œil noir, un blanc bonnet. 
Un sonnet. 

Et moi, de cet honneur insigne 

Trop indigne. 
Enfant par hasard adopté. 

Et gâté. 

Je brochais des ballades, l'une 

A la lune. 
L'autre à deux yeux noirs et jaloux, 

Andalous. 

Cher temps, plein de mélancolie 

De folie, 
Dont il faut rendre à l'amitié 

La moitié... * 



C'est à ceux-là, c'est aux jeunes Romantiques 
qu'appartient l'avenir. Sans doute, les Classiques, 
pendant les premières années de la Restauration, 
resteront encore populaires et tout-puissants. Leurs 
journaux seront très lus; ils domineront à l'Académie 
et au théâtre; Talraa jouera leurs pièces, M"' Mars 



LA RKSTAURVTION. 16» 

sera avec eux; et, fait signiflcalif, quand en 4823 dea 
acteurs anglais viendront à Paris jouer Shakspeare» 
ils seront sidlés, hués, accablés de projectiles. Mais 
le Romantisme ne se tiendra pas pour battu. Tout ce 
qui est jeune ira vers lui; et peu à peu les Classiques 
se sentiront abandonnés, isolés. Comme ils ne. pro- 
duiront aucune œuvre sérieuse, on se détachera 
d'eux. Au contraire, les Romantiques publiant coup 
sur coup, dans tous les genres, des cbers-d'œuvre 
nouveaux, on les acclamera. Et avec le succès gran- 
dira leur audace. Chaque jour ils deviendront plus 
hautains, plus agressifs. Bien avant i830 il sera 
facile de prévoir le dénouement de la grande mêlée. 
Vainqueurs dans la politique, les libéraux seront 
battus en littérature, où triompheront, au contraire, 
les conservateurs, vaincus aux journées de Juillet. 
Ce sont ces derniers dont l'histoire nous intéresse. 

On a vu comment, avec son Génie du christianisme. 
Chateaubriand avait ouvert aux lettres une nouvelle 
source féconde, et montré les trésors que l'art et la 
poésie pouvaient tirer du christianisme. Cette leçon 
n'est pas oubliée : vers iSLj, des jeunes gens se 
forment, qui seront, comme le maître, catholiques 
d'imagination, et dont les œuvres refléteront cette 
inspiration chrétienne. On a vu aussi qu'en révélant 
& la France la littérature allemande, M""* de Staël 
avait dirigé les esprits vers de nouvelles lectures et 



164 Là LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

de nouvelles études. Il faut insister sur ce point. 
A pai'tir de VAUemagne, l'influence des littératures 
étrangères se répand et s'accroît tous les jours. C'est 
à elle, en grande partie, que nous devons le Roman- 
tisme, sous toutes ses formes. 

M"' de Staël, dans son livre, s'était bornée à des 
analyses. Elle avait vivement excité la curiosité, 
mais ne l'avait pas satisfaite. On voudra bientôt 
connaître dans leur intégralité les œuvres allemandes 
ainsi révélées; et, dès 1820, les traductions apparaî- 
tront. Glace à MM. de Barante et de Rémusat, à 
Pierre Leroux et à Gérard de Nerval, etc., Schiller, 
Goethe, Lessing, Klopstock, Wieland vont devenir 
familiers à tous les lettrés. Les Ballades de Bûrger, 
traduites et mises en musique, rapatrieront chez 
nous ce genre depuis longtemps négligé; déjà la 
jeunesse se nourrit de ces anciennes légendes, si 
poétiques, si religieuses, si dramatiques, et d'un 
rythme si original. Le premier recueil de Victor 
Hugo est proche : le poète des Odes et Ballades 
s'apprête à ressusciter toutes les légendes du Nord, 
tous les héros de la mythologie germanique, les fées, 
les péris, les géants, les sylphes, les lutins, les djinns. 
Plus tard encore, le Rhin rappellera VAUemagne. Et 
la Coupe et les lèvres de Musset, et Guillaume Tell, et 
la Jeanne d'Arc de Soumet, et la Marie Stuart de 
Lebrun, et tous les Faust et les Méphistophélès, de 



LA RESTAURATION. 16S 

toutes les Mignons et les Marguerites des poètes, des 
peintres et des musiciens manifesteront avec éclat la 
force et la durée de l'influence exercée et subie. 
D'Allemagne enfin nous arrive la mélancolie, sous 
ses deux formes : la mélancolie vague, rêveuse, née 
de la vue des misères dont l'homme est accablé, du 
mystère de sa destinée, de la fragilité de ses biens 
les plus chers; et cette autre, plus amère, cette 
mélancolie d'oil est sorti Werther^ celle qui nous 
saisit en présence des obstacles que la société oppose 
à la satisfaction de nos désirs. 

L'action de la littérature anglaise ne sera pas moin- 
dre sur les esprits. A la suite d'Ossian qui, depuis i 775, 
passionne tous les Français ', et de Shakspeare, 
depuis longtemps connu, mais dont M. Guizot don- 
nera en 1821, l'année même où M. de Baranle éditera 
Schiller en français» la première traduction fidèle, 
deux écrivains prennent chez nous droit de cité. 
L'enthousiasme soulevé par les poèmes de Byron 
sera prodigieux, c II y avait dans Byron, a dit on 
des jeunes Romantiques, plus qu'un poète : il y avait 
un de ces apôtres dont la bouche inspirée jette dans 
le silence des nuits et l'obscurité de l'art de ces 
grands cris qui sont entendus de toutes les nations, 

i. Dans Joeelyn. Lnmarline croira encore à l'existence du 
vieux Barde ga^'lique, et dans Ut Cimfideneet, il le mettra au 
même rang que Dante et au-dessus d'IIoniéro. 



168 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

de ces puissantes lueurs qui éclairent tout un 
inonde. > Sauf Victor Hugo, qui ne sera guère entamé 
par le poète anglais que le jour où il écrira Mazeppa, 
toute la jeunesse française de la Restauration va 
dévorer, traduire, imiter Childe-Harold , le Corsaire, 
Lara, Manfred et Don Juan, cette œuvre étrange, ce 
Faust dans la vie réelle combiné avec Méphistophélès. 
C'est à Byron, qu'il appelait « la plus grande nature 
poétique des siècles modernes », que Lamartine 
dédiera la seconde pièce, et l'une des plus importantes 
de son premier recueil : 

« Toi, dont le monde entier ignore le vrai nom, 
• Esprit mystérieux, mortel, ange ou démon. 
Qui que lu sois, Byron, bon ou fatal génie. 
J'aime de tes concerts la sauvage harmonie. 
Comme j'aime le bruit de la foudre et des vents 
Se mêlant dans l'orage à la voix des torrents. » 

Il fera plus encore. Reprenant le poème de Childe- 
Harold où Byron l'avait laissé, il chantera, sous la 
fiction transparente du nom d'Harold, les dernières 
actions et les dernières pensées de Byron lui-même, 
son passage en Grèce et sa mort. De même encore, 
€t sans qu'il soit nécessaire d'insister, n'est-ce 
pas Byron, le révolté, le violent, le passionné, le 
généreux, l'indépendant, en lutte contre les institu- 
tions, les moeurs, les lois, les préjugés de son pays, 
rebelle au Cant, à la Respectability, à l'hypocrisie. 



LA. RBSTAU RATION. 167 

le Byron enfin dont tous les héros sont lui-ménoe, 
qu'un retrouvera dans maint poème de Musset, dans 
Mardoche et Namouiuty par exemple? La jeune école 
romantique sera tout imprégnée de Dyron. 

Elle le sera aussi de Walter Scott. Les romans 
historiques et nationaux de ce patriote ardent, de 
cet antiquaire infatigable qui a fouillé toutes les 
périodes de l'histoire, ressuscité les vieilles légendes 
avec la Fiancée de Lammermoor^ les Croisades avec 
Richard en Palestine, les commencements de la 
Conquête Normande avec Iranhoé, les guerres civiles 
et religieuses, les Stuarts avec le Monastère, VAbbé, 
Kenilworth, Rob-Roy, l'Antiquaire, Wauerley; qui a 
peint toutes les classes de la société, les rois et les 
reines, les grands seigneurs, les barons féodaux, les 
juges, les soldats de tous grades, les aventuriers, les 
tavcrniers, les pirates; qui a su donner à ses carac- 
tères, et surtout aux types de femmes, tant de vie, 
de vérité, de couleur; ce grand romancier enfin, qui 
a créé un genre, va produire sur les Français, qu'atti- 
rent déjà le moyen Age et les temps chevaleresques, 
ane impression profonde, très bien rendue par 
Alexandre Dumas, qui sera, lui aussi, comme Walter 
Scott, r Homère de la bourgeoisie. 

• Le premier roman, dil-il, que je lus signé du barde 
écossais (c'est ainsi que cela se disait à cette époque) fut 



168 LA LITTÉRATURE FRAiNÇAISE. 

Ivanhoé. Habitué aux doucereuses intrigues de M"* Cottin 
ou aux gaietés excentriques des Barons de Felsheim et de 
l'Enfant du Carnaval, i'ens quelque peine àm'liabiluer au 
rude naturel de Gurth, le gardien de pourceaux, et aux 
drolatiques facéties de Wamba, le fou de Cédric. Mais 
lorsque l'auteur m'eut introduit dans la salle à manger 
romane du vieux Saxon, quand j'eus vu la lueur du foyer, 
alimenté par un chêne tout entier, se refléter sur le capu- 
chon et sur la robe du pèlerin méconnu; quand j'eus vu 
toute la famille du Thane prendre place à la longue table 
de chêne, depuis le chef du château, le roi de sa terre, 
jusqu'au dernier serviteur; quand j'eus vu apparaître le 
Juif Isaac avec son bonnet jaune, sa fille Rébecca avec son 
corsage d'or; quand le tournoi d'Ashby m'eut donné cet 
avant-goût des grands coups d'épée et des rudes coups de 
lance que je devais retrouver dans Froissart... oh! alors, 
peu à peu, les nuages qui bornaient ma vue se soulevèrent, 
et je commençai à apercevoir des horizons très reculés. » 

Ainsi Walter Scott, auquel va bientôt se joindre 
Cooper, avec ses grands bois, ses prairies immenses, 
•ses océans infinis, achèvera l'éducation commencée 
par Atalaei lesMartyrs. Hugo imitera Kenilworth dans 
Amy Robsart. C'est du Louis XI de Quentin Durward 
que naîtront le Louis XI de Casimir Delavigne et celui 
de Notr&-Dame de Paris. Seulement, l'art chez Victor 
Hugo, comme aussi chez A. de Vigny, sera très supé- 
rieur à celui du romancier anglais, qui demeure plus 
accessible à tous. 

Ce ne sont pas seulement les poètes et les roman- 



LA RESTAURATION. 40» 

ciers qui vont se former et se développer à l'école de 
l'Allemagne et de l'Angleterre; ce seront aussi les 
historiens, les philosophes, les critiques et les artistes. 
Augustin Thierry devra beaucoup, comme il l'a pro- 
clamé lui-même, à Chateaubriand; mais il sera aussi, 
comme l'a dit Sainte-Beuve, de la droite lignée de 
Walter Scott, avec ses résurrections saxonnes et 
mérovingiennes. Les philosophes, dont M"»» de Staël 
et Chateaubriand ont préparé les esprits à une réac- 
tion contre le sensualisme du xviit" siècle, contre une 
philosophie sans poésie et sans espérance, vont se 
passionner pour l'école écossaise et l'école allemande. 
Dans ses cours célèbres de la Sorbonne, M. Cousin 
étudiera Reed, Kant, llégel. A côté de lui, M. Guizot, 
allant oii va le goût de tous, suivra de siècle en siècle 
l'histoire des institutions de l'ancienne France et sa 
marchevers la civilisation. Enmême temps, Villemain, 
non moins écouté ni moins applaudi, fera connaître 
les grands orateurs de l'Angleterre, ou rajeunira 
l'étude de la littérature française par d'ingénieuses 
comparaisons avec les chefs-d'œuvre d'outre-Rhin et 
d'outre Manche. C'est ainsi que dans une leçon mémo- 
rable, dont un des auditeurs évoquait naguère le 
souvenir', il rapprochera de la Mort de César, de 
Voltaire, le Jules César, de Shakspeare. « L'impres- 

4. Legouvé, Soixantt an$ de iouvenirs, iro partie, p. 117 et 
suiv. 

40 



470 LA littj!;rature française. 

«ion fat prodigieuse, le triomphe de Shakspeare 
inénarrable. L'agitation se prolongea longtemps après 
la séance, dans les couloirs, dans la cour, dans les 
rues avoisinant la Sorbonne. M. Villemain n'a pas 
■connu, dans toute sa carrière de professeur, un jour 
pareil. Ce fut comme une sorte de Préface de CromweU 
■en action. » 

Si les maîtres de la jeunesse, tenus par le respect 
■des traditions à une certaine réserve, vont se montrer 
sympathiques au Romantisme, on devine quelle sera 
l'attitude des nouveau-venus dans la critique écrite, 
dans le journalisme. Il est impossible qu'une époque 
de rénovation aussi féconde que celle de la Restaura- 
tion ne renouvelle pas la critique. Cette rénovation 
va se produire, en effet, dans les conditions les 
meilleures et de la façon la plus efficace. La critique 
sera créée, non par un homme, ce qui lui imposerait 
quelque chose d'étroit et d'exclusif, mais par un. 
groupe d'hommes, tous plus ou moins remarquables. 
De plus, ces hommes, unis dans leur tâche, n'appa- 
raîtront qu'au moment oh des œuvres très supérieures 
se seront déjà produites. Ils seront donc l'organe de 
-la littérature nouvelle; ils la constateront et la légili- 
. meront en droit. En 1824, le Globe sera fondé; et jusque 
vers 1830 il restera presque exclusivement littéraire 
Son succès sera immense, son action considérable. 
11 devra l'un et l'autre au talent de ses rédacteurs, 



LA RESTAURATION. 17» 

sans doute, mais aussi à la forte position qu'il aura 
su prendre dès le principe. Laquelle? Celle-ci : il rui- 
nera l'autorité de la fausse tradition en littérature. 
En face des Classiques endurcis, maintenant et impo- 
sant Aristote etBoileau, réprouvant toute œuvre nou- 
Telle, et de concert avec le public si vivant d'alors, 
qui ne veut plus des vieilleries récimuiïées qu'on 
s'obstine à lui servir, il démontrera que les grands 
génies ont été dans leur temps des créateurs, des 
novateurs; qu'il ne faut pas les copier, mais le;; 
imiter, c'est-à-dire faire comme eux des œuvres nou- 
velles, originales. D'autre part, il critiquera les excès 
des Romantiques qui, un moment enivrés par le 
triomphe, voudront faire croire que tout ce qui est 
nouveau est beau. Enfin, avec les poètes et les 
romanciers, il contribuera à faire connaître à la 
France et à rendre populaires les grands écrivains et 
les chefs-d'œuvre de l'Angleterre et de l'Allemagne. 
Les peintres y travailleront également. Il ne faut 
pas les oublier, ces charmeurs des yeux et de l'esprit, 
qui furent, eux aussi, à cette époque, tout imprégnés 
de l'influence étrangère, et firent, comme les poètes 
et les historiens, leur révolution romantique. D(8 
J3unes hommes vont venir, vaillants, hardis, pleins 
d'espérance et de foi, qui , tournant le dos à l'école 
de David et à l'Institut figé dans le culte de l'anti- 
quité, des formes nues, des belles lignes et du dessia 



172 LA. LITTIÎUATURE FRANÇAISE. 

irréprochable, glorifieront la couleur, le mouvement, 
la vie ; qui, comme les poètes, les historiens, les roman- 
ciers, ressusciteront avec leurs costumes pittoresques 
les hommes du moyen âge, ou aborderont des sujets 
modernes, ou illustreront les poèmes de Gœthe, de 
Shakspeare, de Byron. Gros, dans des tableaux grands 
comme des épopées, racontera la bataille d'Eylau et 
la peste de Jaffa; et Géricault, bientôt après, fera le 
Radeau de la Méduse. Louis Boulanger attachera sur 
un cheval fougueux, nourri d'herbes marines, le 
Mazeppa de Byron. Ary Schefier, le plus fidèle peut- 
être, après Gounod, des traducteurs de Gœthe, fera 
revivre Mignon et Marguerite, Faust et le roi de Thulé. 
Delacroix enfin, le plus grand de tous, et qui va 
conquérir le glorieux privilège de réveiller à chaque 
œuvre nouvelle les haines et -les admirations, sera 
tour à tour, avec la Barque de Don Juan et la Barque de 
Dante, Hamlet, Othello^ Médée, le Triomphe d'Apoh 
loti, Y Entrée des croisés à Constantinople, la Noce Juive, 
les Femmes d'Alger, les Massacres de Scia, l'homme de 
tous les temps et de tous les livres : l'antiquité, le 
moyen âge et les temps modernes, l'Angleterre, la 
Grèce, l'Espagne et l'Italie, Shakspeare, Byron, 
Dante, rien ne lui sera étranger. 

A propos de Delacroix, en effet, comme à propos 
de tous les autres, artistes et poètes, il est juste de 
remarquer que si la double action de l'Angleterre et 



LA Kl^TALKAilON. 173 

de rAllemagne doit être, sous la Itestauration, prédo- 
minante dans notre pays, elle ne sera pas exclusive. 
Trop de siècles durant la France a été à l'école des 
pou{iles du Midi, pour pouvoir se soustraire complè- 
tement à leur influence. On imitera l'Angleterre et 
l'Allemagne, mais on n'oubliera pas l'EIspagne et l'Ila- 
lie, le Tasse, Dante, Doccace, le Romancero et ces 
drames espagnols si étranges, si libres et déjà si roman- 
tiques. Témoins la Barque de Dante, Francescadi Himi- 
ui; témoins Graziella, les Contes d" Espagne et d'Italie, 
quelques odes de Hugo, et plus tard Hernani. Long- 
temps après le voyage que tout enTunt il Ht en Espagne 
avec son père, le poète subissait encore la forte impres- 
sion reçue; et il terminait ainsi une énumération qui 
évoquait les villesqu'il avait visitées dans la péninsule : 

t Mes souvenirs germaient dans mon Ame «échauffée : 
J'allais, chantant des vers d'une voix étoulTOo; 
El ma mère, en secret observant tous mes pas. 
Pleurait et souriait, disant : C'est une fée. 
Qui lui parle et qu'on ne voit pas *. 

Cette fée, c'est le Génie, plus fécond que toutes les 
influences venues du dehors. Ils le portent en eux, ces 
jeunes hommes que nous pouvons maintenant étudier, 
en suivant, le plus possible, l'ordre des dates, pour 
mieux montrer la force et la rapidité du grand mou- 
vement romantique. 



10. 



CHAPITRE VIII 

LAMABTINB 

L'homme et le poêle. — Les MédUationt, 



Il y avait trois ans que M"« de StaCl était morte, et 
lalillérature française, si glorieusement renouvelée 
par des œuvres en prose, attendait un poète, lorsqu'au 
commencement de 1820, entre la mort du duc de 
Derry et la naissance du duc de Bordeaux, apparut 
tout à coup, sans s'être annoncé, un petit volume de 
vers intitulé : Les Méditations. 

Ce fut une explosion d'enthousiasme, un universel 
enivrement. Le nom du poète, inconnu la veille, vol- 
tigeait, vingt-quatre heures plus tard, sur les lèvres 
des hommes, des jeunes hommes surtout, et des 
femmes, c Un poète nous est né cette nuit *, écrivait 
Talleyrand à un ami. On ne s'abordait plus dans la 
rue et dans les salons qu'en récitant des strophes du 
Lac ou du Vallon. 



176 LA LITTliRATURE FRANÇAISE. 

Ce ravissement du public, qui, depuis Le Cid au 
moins, est le meilleur des juges, et dont l'instinct 
vaut plus que toutes les critiques des pédants, révélait 
qu'un événement rare venait de se produire, et que 
notre histoire littéraire s'était enrichie d'une date mé- 
morable. Mais ce qui avait précédé immédiatement et 
ce qui suivit de près la publication du petit in-seize, 
l'accueil malveillant fait au manuscrit par les éditeurs 
et au livre par les Classiques, ne le montrait pas avec 
moins d'éloquence. Non seulement le premier libraire, 
à qui le nouveau venu s'adressa, ne voulut pas impri- 
mer son recueil, mais encore, empiétant avec une co- 
mique outrecuidance sur les droits de la critique et se 
mêlant de choses très étrangères à son métier, il osa 
donner des conseils au jeune inconnu. « J'ai lu vos 
vers, lui dit-il; ils ne sont pas sans talent(l), mais ils 
sont sans étude. Ils ne ressemblent à rien de ce qui 
est reçu et recherché dans nos poètes. On ne sait oil 
vous avez pris la langue, les idées, les images de cette 
poésie ; elle ne se classe dans aucun genre défmi. 
C'est dommage ! Il y a de l'harmonie. Renoncez à ces 
nouveautés qui dépayseraient le génie français. Lisez 
nos maîtres, Delille, Parny, Michaud, Raynouard, 
Luce de Lancival, Fontanes : voilà les poètes 
chéris? du 'public. Ressemblez à quelqu'un si vous 
voulez qu'on vous reconnaisse et qu'on vous lise. » 

C'est précisément parce qu'elles ne se classaient 



LAMARTINR. i77 

dans aucun genre détini et ne rappelaient rien de 
connu, que Us MédHation» s'emparèrent si vivement 
du public et de In gloire, malgré les craintes du 
poète, résigné d'avance à un échec. « Le public, 
écrivail-il alors, s'est trop endurci le sentiment, le 
goût et Toreilie aux vers techniques de Delille, d'Es- 
ménard et de toute l'école classique de l'Empire, pour 
trouver du charme à des eiïusions de l'Ame qui ne 
ressemblent à rien. > Et c'est précisément aussi parce 
que le poète nouveau ne se réclamait pas de ses pré- 
décesseurs admirés, que les Classiques, dont la plu- 
part appartenaient à celte école de l'Empire, le pri- 
rent si durement & parti. A l'apparilion d'Atala, 
Morellet s'était Tort amusé du nez du père Aubry, dont 
J. Chénier avait avec beaucoup d'irrévérence tiré la 
barbe vénérable. Les Méditations mirent M. Andricux, 
professeur très populaire du Collège de France, un 
des plus fidèles et des plus passionnés défenseurs des 
antiques traditions littéraires, tout à fait hors de lui, 
malgré ses soixante et un ans. M. Patin aimait à 
raconter ', qu'entrant un jour chez le secrétaire per- 
pétuel de l'Académie française, il le trouva arpentant 
son cabinet comme un forcené. L'auteur des Étourdis 
allait et venait de la fenêtre à la cheminée, et un 



4. Celle anecdote, que j'ai entendu raconter par M. Patin 
ehex M<"« Adolphe Garnier, se retrouve dana Soixante ont d$ 
tQuvenirt de M. Legouv6 : 1*^ partie, p. 40. 



178 LA LlTTltRATUKE FRANÇAISE. 

exemplaire broché des Méditations se disloquait entre 
ses mains. « Ah! pleurard, disait-il à l'auteur absent, 
tu te lamentes! ... tu es semblable à une feuille flétrie, 
et poitrinaire!... Qu'est-ce que cela me fait à moi?... 
Le Poète mourant, le Poète mourant! Eh bien ! crève, 
animal ! tu ne seras pas le premier. » Dans ses cours 
et dans les salons, M. Andrieux était plus maître de 
lui. Ce vieillard aux yeux vifs, au sourire fin et mali- 
cieux, ne s'emportait plus ; il plaisantait, et parve- 
nait même à faire rire, le soir, celles que le Chantre 
d'Elvire (on l'appelait déjà ainsi), avait fait pleurer le 
malin '. « Nous avons, disait-il, des messieurs qui nous 

4. Il fera aussi pleurer les militaires, depuis les sous-lieute- 
nants imberbes jusqu'aux maréchaux bronzés. « C'était sous 
la tente, sur la frontière du Maroc. Les secrétaires et les aides 
de camp du-maréchal Bugeaud se tenaient dans un campement 
contigu à celui occupé par le gouverneur. « Que font Rivet, 
Roches et Trochu? » demanda un jour le maréchal à l'un de 
ses aides de camp; « envoyez-moi l'un d'eux; sont-ils très 
occupés? » — « Je ne crois pas, répondit l'officier; ils lisent 
tout haut Jocelyn, le nouveau livre de Lamartine. » — « Ahl 
ils lisent des poésies, ces messieurs, » fit le maréchal; et en 
même temps il entra dans la tente des secrétaires. « Belle 
occupation, ma foi, que la vôtre, messieurs, fit-il en s'animant; 
avez-vous donc tant de loisirs, tant d'heures à perdre pour 
lire des rêveries et des songe-creux? Ah! les poètes elles 
députés-poètes qui font de la politique! En vérité, je vous 
croyais plus sérieux. » Et voilà le maréchal s'emportant con- 
tre les poètes et prenant en pitié tous les rimailleurs, gent 
inutile et non sans nuisance, etc. Les jeunes officiers tentè- 
rent en vain de défendre l'auteur des Médilalions : ils furent 
battus. — Cependant le soir, après dîner, voyant le calme 
revenu, un des officiers de l'état-major reprit la conversation^ 
et chercha à persuader le maréchal. « Bref, fît celui-ci, que 
lisiez-vous donc de si intéressant, lorsque je vous ai iater- 



LAMARTINE. 179 

content dans leurs vers comment ils s'en vont se pro- 
mener et faire leur prière dans les bois avec de belles 
dames Je ne trouve pas cela édifiant... je ne trouve 
pas cela édiflant du tout... oh! non, pas du toutf • 
Qui ëtait donc ce monsieur à qui M. Andrieux prôtc 
l'habitude d'aller, sous les arbres et sous les étoiles, 
faire sa prière avec de belles dames, et qui, paratl-il, 
le racontait? 

Après vingt-cinq minutes de marche, le train qui 
va de Màcon à Moulins arrête le voyageur à la sta- 
tion de Saint-Sorlin. Passé ce village un peu triste, on 
descend à gauche dans une étroite et profonde vallée, 



rompus? > — c Le poéroo de Joeelyn, répondit un des jeunes 
gens, une des plus belles pages de Lamartine. > — «Si Monsieur 
le maréchal, ajouta timidement Roches, me permettait de lui 
citer un seul passage de l'œuvre, peut-être nous pardonnerait-il 
de ne point partager son avis. » — * Eh bien, faites, » dit le 
maréchal en maugréant. M. Roches commença ft déclamer les 
vers harmonieux du maître. Lorsiiu'il eût achevé la première 
page : « Donnez-moi cela, > s'écria tout d'un coup le maréclial; 
et, arrachant le livre des mains de son interprète, voilà le 
vieux soldat, de sa voix superbe et timbrée, relisant le pas- 
sage et poursuivant le touchant et dramatique récit de la 
mère de Jocclyn mourante. Peu à peu, subjugué malgré lui 
par le charme entraînant du poète et pénétré du sujet, on 
sentait que l'émotion gagnait le déclamateur improvisé, jus-' 
qu'au moment où les mots étranglés s'arrêtèrent dans sa 
gorge. De grosses larmes obscurcissaient ses yeux. « Ahl c'en 
est trop, cette fois, t écria en riant le maréchal ; voilà que je 
vais pleurer comme vous! » M. Roches raconta plus tard 
l'anecdote à Lamartine, qui déclara n'avoir reçu de sa vie 
plus bel éloge de ses poésies. • àlaréchal DugtauJ, par lo 
vomie d'Ideville, t. III, p. SI9. 



180 LA LITTÉIUTURR FRANÇAISE. 

que traverse un joli ruisseau voilé de saules et d'é- 
pines. De l'autre côté du ruisseau, un sentier grimpe, 
pierreux et malaisé, vers un hameau dominé par une 
église, bien pauvre aujourd'hui et bien délabrée. 
Presque en face, une vieille porte cochère donne accès 
dans une large coui* au fond de laquelle s'élève une 
maison carrée toute tapissée de lierre; à droite et à 
gauche s'étend un grand jardin, dont les murs, à hau- 
teur d'appui, permettent aux yeux de se promener 
librement sur les coteaux, où les vignes alternent 
avec les champs d'orge et de fèves. Ce petit village, 
c'est Milly; et c'est dans cette maison que Lamar- 
tine, né à Mâcon le 21 octobre 1790, a passé son en 
fance. La propriété, que possède aujourd'hui un 
homme très accueillant, s'est nécessairement modifiée 
dans son aménagement intérieur; il ne reste presque 
rien de cette grande chambre à l'alcôve profonde, où 
la famille avait coutume de se réunir le soir, et où 
j'évoquais naguère la scène décrite par l'auteur des 
Confidences : le père lisant à haute voix la Jérusalem 
délivrée; la jeune mère à demi renversée sur des cous- 
sins, et berçant dans ses bras une enfant endormie; 
une autre petite fille, plus âgée, assise sur un tabou- 
ret au pied du canapé; et le futur grand homme, le 
bras appuyé sur les genoux de son père, buvant 
chaque parole, devançant chaque récit, dévorant le 
Vivre dont les pages tournaient trop lentement au gré 



LAMAUilNtS. 481 

de son impatience. Biais si les nécessités du confort 
moderne ont amélioré la maison, le pays est bien tou- 
jours le même, quoique naturellement embelli par 
l'imagination du poète et la tendresse reconnaissante 
du petit campagnard qui y a vécu ses premières et 
ses plus heureuses années. Autant l'enfuncede Victor 
Hugo, promené par ses parents en Italie et en Kspagne, 
fut tourmentée et vagabonde, autant celle de Lamar- 
tine resta sédentaire et paisible. Élevé pieusement, 
fémininoment, librement par une mère très tendre, un 
père adoré, des sœurs aimables et bonnes, un prêtre 
UD peu romanesque, des paysans qui le chérissaient 
comme un fils, le jeune homme prenait, en même 
temps que le goût des plaisirs simples et des exer- 
cices vigoureux, celui de la rêverie et de la campagne. 
Aussi, ne put-il supporter la vie de lycée quand, à 
quatorze ans, on l'envoya à Lyon. Celte existence 
disciplinée, militaire (les collèges de l'Empire étaient 
des casernes) fit sur lui une impression si vive et si 
triste, que des projets d'évasion et de suicide l'assail- 
lirent en force. Il fallut le retirer. Confié aux prôlrcs 
de Belley, il ne revint à Milly qu'à dix-sept ans, ne 
sachant rien. 

Deux occupations partagèrent alors sa vie. Tout le 
jour il chassait, ou courait le pays à cheval; I9 soir 
il lisait. 



Il 



482 LA LITTERATURE FRANÇAISE. 

« Je dévorais toutes les poésies et tous les romans dans 
lesquels l'amour s'élève à la hauteur d'un sentiment, au 
pathétique de la passion, à l'idéal d'un culte éthéré. 
M""" de Staël, M"»" Cotin, M"^« de Flahaut, Richardson, 
l'abbé Prévost, les romans allemands d'A. Lafontaine, ce 
G essner prosaïque de la bourgeoisie, fournirent pendant 
dos mois entiers de délicieuses scènes toutes faites au 
drame intérieur de mon imagination de seize ans. Je 
m'enivrais de cet opium de l'âme qui peuple de fabuleux 
fantômes les espaces encore vides de l'imagination des 
oisifs, des femmes et des cnfanls. Je vivais de ces mille 
vies qui passaient, qui brillaient, et qui s'évanouissaient 
successivement devant moi, en tournant les pages de ces 
volumes plus enivrantes que les feuilles de pavots. 

t Ma vie était dans mes songes. Mes amours se person- 
nifiaient dans ces figures idéales qui se levaient tour à tour 
sous l'évocation magique de l'écrivain, et qui traversaient 
les airs en y laissant pour moi une image de femme, un 
visage gracieux ou mélancolique, des cheveux noirs ou 
blonds^ des regards d'azur ou d'ébène, et surtout un nom 
mélodieux. Quelle puissance que cette création par la 
parole qui a doublé le monde des êtres et qui a donné la 
vie à tous les rêves de l'homme ! Quelle puissance surtout 
à l'âge où la vie n'est elle-même encore qu'un rêve, et 
où l'homme n'est encore qu'imagination ! 

t Mais ce qui me passionnait par-dessus tout, c'étaient 
les poètes, ces poètes qu'on nous avait avec raison inter- 
dits pendant nos mâles études, comme des enchantements 
dangereux qui dégoûtent du réel en versant à pleins flots 
là coupe des illusions sur les lèvres des enfants. 

« Parmi ces poètes, ceux que je feuilletais de préférence 
n'étaient pas alors les anciens dont nous avions, trop 



LAMARTINE. m 

jeancs, arrosé les pages classiques de nos sueurs el de 
nos larmes d'écolier. Il s'en exhalait, quand je rouvrais 
leurs pages, je ne sais quelle odeur de prison, d'ennui 
et de contrainte, qui me les faisait refermer comme le 
captif délivré qui n'aime pas à revoir ses chaînes ; mais 
c'«^taient ceux qui ne s'inscrivent pas dans le catalogue 
des livres d'étude, les poètes modernes, italiens, anglais, 
allemands, français, dont la chair et le sang sont notre 
sang et notre chair à nous-mêmes, qui sentent, qui pen> 
sent, qui aiment, qui chantent, comme nous pensons» 
comme nous chantons, comme nous aimons, nous hommes 
des nouveaux jours : le Tasse, le Dante, Pétrarque, 
Shakspeare, Milton, Chateaubriand, qui chantait alors 
connue eux, Ossian surtout, ce poète du vague... > 

Cette vie et ces lectures furent interrompues par ud 
voyage en Italie. II ne lui manquait plus que cela, et 
Tamour de Grazielia, pour achever une éducation 
toute de sentiment, et peu virile. Heureusement, au 
retour des Bourbons, Lamartine dut imiter les jeunes 
gens des familles restées attachées à l'ancienne mo- 
narchie : il entra dans la maison militaire de 
Louis XVIII, mais ne reprit pas son service suspendu 
pendant les Cent-Jours. Revenu à Milly, il recommença 
sa vie d'autrefois, coupée de temps à autre par des 
excursions en Savoie et en Suisse, dans les Alpes et 
au lac du Bourget. C'est là qu'il connut et aima la 
jeune femme d'un vieux savant, cette Elvire dont la 
mort prématurée le toucha au cœur, profondément. 



iU LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

Aux impressions vives de ses jeunes années, au senti- 
ment religieux, si bien développé en lui par sa mère, 
et à la passion de la nature s'était joint un autre 
sentiment, plus tendre. Le poète avait en lui désormais 
les trois sources qui devaient inspirer son génie : il 
chanta ; et ses chants réunis sont les Méditations, les 
premières parues en 18i20, les nouvelles en 1823. 
En 1825, Lamartine publiait Le dernier chant du pèle- 
rinage d'Harold, et en 1830, l'année même de son 
élection à l'.Académie française, les Harmonies poé- 
tiques et religieuses. 

Le poète ne chantera plus longtemps. En dix ans 
il donnera deux poèmes, Jocelynet la Chute d'un ange, 
puis les Recueillements poétiques^ et ce sera tout. C'est 
le prosateur qui se montrera à son tour, avec le 
Voyage en Orient (ce voyage que la mort d'une fille, 
la petite Julia, coupa si douloureusement), avec 
l'Histoire des Girondins, les Confidences, les Mémoires, 
les Entretiens de critique, etc. Au poète succédera aussi 
l'homme politique, l'orateur, député en 1833, chef 
du gouvernement provisoire en 1848. Le coup d'État 
le rendit à la vie privée, et la pauvreté le courba vers 
des besognes indignes de lui. II mourut à quatre-vingts 
ans, le21 mars l809,etfutenterréàSaint-Point, prèsde 
MiIIy. Ses funérailles ne furent pas grandioses, comme 
celles de Victor Hugo, mais combien plus touchantes! 
t Transportés à Saint-Point, pendant l'hiver, ses restes 



LAMARTINE. 183 

quittèrent le cheiniD de fer à Màcon, et traversèrent 
lentement les bourgs semés sur la route. La neige 
tombait avec abondance. A l'entrée de chaque village 
se trouvaient le curé qui attendait le cercueil pour le 
bénir, et les popuIuUjns qui se mettaient à genoux 
pendant qu'il passait. Les cloches des diverses églises 
se répondaient et s'annonçaient l'une à l'autre le 
funèbre convoi. Près de Saint-Point, un vieux paysan, 
debout devant sa porte, pleurait. — c Vous pleurez, 
mou pauvre homme, lui dit, en lui prenant la main, 
Jules Sandeau qui faisait partie du cortège; vous 
faites là une grande perte. » — «Ahi oui, monsieur; 
c'était un homme qui faisait honneur à la com< 
mune '. > Cette réponse ne vaut-elle pas beaucoup 
d'oraisons funèbres? 

C'estque Lamartine étaitaiméde ses paysans.. .et de 
tout le monde. Il était bon, profondément bon et géné- 
reux. Un jour, il donne son manteau tout neuf à un 
poète besogneux et râpé, et souscrit d'avance pour les 
premiers exemplaires d'un recueil de vers qui, sans 
doute, ne paraîtra jamais; un autre jour, il casse entre 
les mains d'une veuve sans ressources une tirelire, 
dont les économies lui promettaient une voiture décou- 
verte depuis longtemps rêvée ; une autre fois encore, 
A. de Vigny n'ayant pu obtenir du gouvernement des 

i. Legouvé, Soixante ani dt toucenirt. S* partie, p. 376. 



186 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE, 

secours pour Lassailly, Lamartine fait, pendant la 
séance de la Chambre des députés, une quête que son 
obole rend très fructueuse. Voilà ce qu'était la dissi- 
pation de Lamartine, et pourquoi il faisait des dettes. 
Aussi, est-ce le cœur de l'homme, presque autant 
que le génie du poète, que l'auteur d'Éloa, dont le 
journal est si plein de si belles pensées sur la bonté, 
aimait et admirait. « Je n'ai jamais lu, disait-il, deux 
Harmonies ou Méditations de Lamartine, sans me 
sentir les larmes aux yeux. Quand je les lis tout haut, 
les larmes coulent sur ma joue. Heureux, quand je 
vois d'autres yeux plus humides que les miens! 
Larmes saintes, larmes bienheureuses, d'adoration, 
d'admiration et d'amour! » 

Lamartine était bon..., et il était simple. Il n'avait 
rien de l'irritabilité bien connue des poètes; et sa 
vanité, quand d'aventure elle se manifestait, restait 
d'une candeur naïve. Il savait bien qu'il était un 
grand poète, quoiqu'il ait prétendu être un simple 
amateur de poésie, et qu'il se soit mis comme versifi- 
cateur très au-dessous de Victor Hugo; mais il se 
croyait surtout un grand architecte et un grand viti- 
culteur, de même que Ingres se jugeait le plus har- 
monieux des violonistes. Une nuit de septembre qu'il 
voyageait en coche «ivec un inconnu, il interpella 
brusquement son compagnon de route. « Savez-vous, 
monsieur, lui dit-il, avec qui vous vous trouvez ici? 



LAMARTINE. <87 

Je suis le premier vigneron de France. » Lamartine 
revenait de Milly, très satisfait de sa vendange. Et 
ce n'est qu'au jour levant que le voyageur reconnut 
celui dont il s'attendait à recevoir les oiïres pour une 
commande de vin... , 

Son intelligence était aussi universelle et compré- 
hensive que sa bonté. S'il chantait 

c Comme rhoronie respire. 
Comme l'oiteau gémit, comme le vent lonpiro, 
Comme l'eau murmure en coulanl », 

tout aussi naturellement, aussi facilement, il était 
historien, homme politique, orateur, économiste, 
ingénieur; et sur toute chose il laissa fortement mar- 
quée la griiïe du lion. Seul, le critique était médiocre. 
Mais c'est le poète qui nous intéresse ici, le poète 
d'avant 1830, celui des McdtlaUons. 



fl 



C'est parce quVlîos apportaîenl quelque chose de 
très nouveau et répondaient aux vagues aspirations 
de tous, que les premières poésies de Lamartine 
furent saluées, à leur naissance, d'une universelle 
acclamation. Cependant, il n'y a pas d'exemple qu'une 
oeuvre d'art, si originale qu'elle soit, se distingue tout 
à fait des productions immédiatement antérieures ou 



<88 LA LITTliRATURE FRANÇAISE. 

contemporaines, et ne trahisse point de quelque 
façon les idées, les habitudes et le goût du moment. 
Dans l'histoire littéraire, pas plus que dans la nature, 
il ne se fait de sauts brusques. Les chênes gardent 
encore leurs feuilles sèches au milieu des jeunes 
pousses verdissantes, et relient ainsi sur leurs bran- 
ches l'année qui bourgeonne à celle qui s'en est allée; 
de même le premier chef-d'œuvre d'un art nouveau 
rattache toujours par quelques liens la littérature 
prête à s'épanouir à celle qui achève de vivre. Tel 
avait été Le Cid, avec ses personnages héroïques et 
romanesques, son style si vif, si franc, mais çà et là 
semé de pointes dans le goût du jour. Telles étaient 
aussi les Méditations. Si le génie de Lamartine a été 
nourri, développé par la lecture de tous les écrivains 
modernes et étrangers qui ont eu tant d'action sur le 
mouvement romantique, son éducation laisse en lui 
la trace manifeste de l'influence classique. II com- 
mence par faire des tragédies, très correctes et très 
régulières, une Médée, un Saûl, une Zoraïde; il con- 
çoit l'idée d'un poème épique, Clovis; il compose des 
élégies et imite Parny, dont il lit l'éloge à l'Acadé- 
mie de Mâcon. Aussi retrouve-t-on dans les Médita- 
tions les souvenirs et les procédés des poètes du 
xviii" siècle, des épithètes vagues, des métaphores 
banales et usées, à la Delille : le char de la Victoire et 
le cluir de l'Aurore, les liquides vallons de l'Océan, la lyre 



LAMABIIMB. M 

[le cœur qui vibre ^ les canons qui sont des 
:._.i-i_ ..' des tonnerres, les fusils des tubes enflfun- 
més, la poudre qui est un salpêtre briliant et courant 
au miiieu des torrents de fumée, la plaine qui n'est 
rien moins qu'/cumante du sang des humains; etc. Le 
vers a pai-ruis aussi la monotonie et l'uniformité de 
sfs aînés Tous ces défauts, nous les remarquons 
aujourd'hui, forcément, nous qui ne comprenons 
guère le culte dont nos grands parents de 1820 hono- 
raient Delille, cet enchanteur, comme le traite encore 
une notice publiée en 1844, après l'apparition des 
Méditations, des Harmonies, des Orientales, des Feuilles 
d'automne, des Contes d'Espagne et d'Italie. Mais, sauf 
Victor Hugo, qui appelait Lamartine c le dernier 
des poètes classiques i, personne, parmi les contem- 
porains, ne remarqua ce qu'il y avait encore de 
vieux ieu dans les Méditations. Pourquoi? Parre 
qu'on était habitué à ces façons d'écrire. Au contraire, 
ce qui frappa nos pères, en 18:20, et ce qui, néces- 
sairement, ne nous étonne plus aujourd'hui, c'est ce 
qu'il y avait dans ces poésies nouvelles d'original et 
d'étrange pour le fond et pour la forme. Qu'est-ce 
donc? 

Dans le premier recueil des Méditations, une pièce 
est restée célèbre entre toutes, et eut dans l'âme des 
lecteurs plus de retentissement que les autres : c'est 
le Lac. Dès qu'on la connut, Lamartine devint le poète 

11. 



idO LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

du Lac, et le lac du Bourget fut le lac par excellence. 
Elle est importante, cette pièce, non seulement parce 
qu'elle est très belle, que tous la savent par cœur, et 
que la musique de Niedermeyer l'a répandue dans le 
monde entier', mais aussi parce qu'elle marque une 
date dans l'histoire intellectuelle de Lamartine, et fut 
la première révélation, la première manifestation 
réelle de ses facultés poétiques. C'était la première 
fois que la poésie et le poète (ici, c'est tout un) ^, 
parlaient un langage personnel, très ému, très intime 
et très doux. Le Lac, c'est l'harmonieux écho de ten- 
dres serments échangés aux eaux d'Aix, en 1816, par 
ie poète et cette aimée mystérieuse que la mort devait 
prendre un an plus tard. Sans doute Lamartine, dont 
une jeune fille de Mâcon d'abord, puis une ouvrière 
napolitaine avaient déjà troublé le cœur, n'était pas 
arrivé à l'âge de vingt-six ans sans croire connaître 
et sans chanter l'amour; mais combien différente était 
l'inspiration! Même lorsque les souvenirs de ses lec- 
tures favorites, surtout les vers amoureux de Parny 
qui formèrent, dit-il, « sa timide ignorance i, ne le 
hantaient pas, quand il écrivait ce fragment dédié à 
Elvire, mais composé en réalité (il l'avoue lui-même) 

i. \ Rome, eu une semaine, dans quatre salons, j'ai entendu 
chanter sept fois le Lac. 

2. Th. Gautier a dit. Portraits contemporains, p. 472 
e Lamartine n'était pas seulement un poète, c'était la poésie 
même », 



LAMAnTINK. 191 

pour Grnziella, on sentait l'imitation; ci les beaux 
vers ne venaient pas du cœur, exclusivement. Le poôle 
aimait, mais il se rappelait en chantant, et rappelait 
que Properce avait aimé Cynthie, Pétrarque Laure, 
et Tasse Éléonore : 

c Oui, l'Aoio murmure encor« 
L« doux nom de Cynthie aux rochers de Tibur; 
Vaucluse a retenu le nom chéri de Lauro; 

Et Ferrare au siècle futur 
Murmurera toujours celui d'Ulli^onore. 
Heureuse la beauté que le poète adore! > 

Or, ces réminiscences classiques jettent toujours 
quelque froid dans les déclarations les plus passion- 
nées. Au contraire, l'amour qui attendait Lamartine 
sur les bords du lac immortel le prit tout entier, sin- 
cèrement, profondément; et c'est avec son cœur qu'il 
chagla. De là, Témotion du poète et le ravissement 
des lecteurs, ravissement renouvelé bientôt et redou- 
blé par ces autres chants d'amour qui s'appellent 
Ischia, Sappho, etc. L'eiïet produit fut analogue à celui 
qu'avait provoqué, soixante ans auparavant, l'appa- 
rition de la Nouvelle lléloise. L'amour, que les poètes 
légers du xviii" siècle avaient méconnu et remplacé 
par le caprice et le libertinage, la passion profonde 
et vraie qui pénètre l'Ame et l'élève, tous ces senti- 
ments éternels, on les retrouvait donc enfin I £t on les 
retrouvait, non plas, comme chez J.-J. Rousseau, mêlés 



102 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

d'inquiétantes idées sociales, mis au-dessus du devoir, 
et justifiés, glorifiés dans tous leurs emportements, 
mais purifiés et idéalisés par la rêverie, par une 
mélancolie vague, tout à fait à la mode de 1820, et 
par la perpétuelle obsession de la mort inévitable. 

Car le poète, qui a vu mourir une femme aimée *, 
et qui lui-même est d'une santé chétive, unit sans 
cesse, comme les Grecs antiques qui donnaient à Tha- 
natos les attributs d'Éros, la pensée de la mort à celle 
de l'amour. L'idée qu'il faut mourir le poursuit sans 
cesse, même aux jours où il est le plus heureux, 
quand, par exemple, avec la jeune femme qu'il vient 
d'épouser, il se retrouve sous les jasmins d'Ischia, 
« cette oasis de sa jeunesse » : 

« Sous ce ciel où la vie, où le bonheur abonda. 
Sur ces rives que l'œil se plaît à parcourir, 
Nous avons respiré cet air d'un autre monde. 
Élise f... Et cependant on dit qu'il faut mourir I » 

Seulement, cette constante préoccupation de la 
grande échéance se traduit dans les vers du poète 
sous deux formes très différentes : tantôt, comme dans 
Philosophie, le Golfe de Baies, Sagesse, Prélude, la 
Branche d'amandier, l'idée que les joies de la vie sont 



i. Je ne parle pas de Graziella. Le poète a pleuré sa mort 
dans des strophes bien connues; mais, un de mes vieux amis 
de Naples m'a affirmé que la fille du pécheur, qu'il avait 
connue, était morte âgée de soixante ans et mère de six enfants. 



LAMARTINE. 103 

rragiles et fugitives invile le poète à jouir des 

heures heureuses, d'une chair p<^rissable et d'un cœur 

qui bientôt ne battra plus; et alurs, comme Horace 

dans VOde à SmUiis, comme les convives de Trimai- 

cion devant le squelette d'argent, comme Ronsard 

dans le sonnet pour Hélène et les stances à Marie, il 

dira : 

« Un jour tooibo. un autre so lève; 
Le printemps va s'évanouir; 
Chaque fleur que le vent enlève 
Nous (lit : • Hdtei-Tous d'en jouir! • 

Et puisqu'il faut qn'el!.«s p''risscnt. 
Qu'elles périssent sans retour, 
Que les roses ne se ntlriïsonl 
Que sous les lèvres 'le l'Amour! > 

Tantôt, au contraire, le bonheur présent est im- 
puissant à dissiper la redoutable vision de lu grande 
Endormcuse : 

c Vois d*im œil de pilit^lo vulgaire jeunesse, 
Brillante de btanté, s'enivronl Je pinisir. 
Quand elle aura tari sa coupe enchanlciesse. 
Que restera-l-il d'elle? A peine un souvenir! 
Le tomlicau qui l'uUcnd rcnf;ioutit toul eulicre, 
L« silence étemel succède à ses amours... • 

Cest par cette tristesse, non moins que par ses 
chants d'amour, par celte mélancolie si nouvelle dans 
notre littérature, mais si aimée et si répandue depuis 
Chateaubriand et Byron, que Lamartine remua pro- 



19i LA LITTIÎRATURE FRANÇAI3E. 

fondement les âmes, et les conquit. Cette génération, 
née au sein de la guerre et pour la guerre, cette jeu- 
nesse soucieuse, dont A. de Musset devait peindre le 
vague malaise en termes inoubliables, se retrouvait à 
chaque page de ces Méditations, où le poète, assez 
heureux pour traduire dans la langue écrite ce que 
tous sentaient, se faisait l'interprète des cœurs silen- 
cieux. 

De même, il appelait à lui toutes les âmes mystiques 
et pieuses, celles-là surtout qui ne croient pas à un 
dogme positif, mais qui ont pourtant un ardent besoin 
d'espérer, d'adorer et de prier. Et elles étaient nom- 
breuses sous la Restauration. Pas plus que beaucoup 
d'autres, Lamartine n'avait la foi sereine et sûre d'un 
Bossuet ou d'unCalvin; mais il était très religieux, et 
sa religion, comme son génie, était tout entière dans 
son cœur. C'est qu'aussi son éducation sur ce point 
avait été faite par sa mère, le meilleur et le plus saint 
des prêtres. Il avait passé la quarantaine, qu'il se 
rappelait encore et récitait les prières apprises sur les 
genoux maternels, son autel familier, t Les versets, 
les lambeaux de psaumes que ma mère murmurait à 
voix basse en se promenant le soir dans l'allée du 
jardin de Milly ', remontaient dans ma mémoire, et 
j'éprouvais une volupté intime et profonde à les jeter 

1. Cette allée a été pieusement respectée, mais les grands 
arbres sont morts. 



LAMARTINB. 49S 

à mon tour à l'onde, au vent, à cette oreille toujours 
ouverte pour laquelle aucun bruit du cœur ou des 
lèvres n'est jamais perdu! La prière que l'on a entendu 
proférer par quelqu'un qu'on aima et qu'on a vu 
mourir est doublement sacrée! Qui de nous ne préfère 
le peu de mots que lui a enseignés sa mère aux plus 
belles hymnes qu'il pourrait composer lui-même? 
Voilà pourquoi, de quelque religion que notre raison 
nous fasse à l'âge de raison, la prière chrétienne sera 
toujours la prière du genre humain > Aussi y rêve- 
nait-il sans cesse, dans la Prière^ dans la Foi, dans 
l'Immortalité. 

Sans doute, comme beaucoup d'âmes inquiètes 
autour de lui, il a souvent douté : 

« Ame, qui donc es-tu? Flamme qui me dôrore. 
Dois-tu vivre après moi? Dois-tu soulTrir encore? 
Hôte mystérieux, que vas-tu devenir? 
Au grand flambeau du jour vas-tu te réunir? 
Peut-être de ce feu tu n'es qu'une étincelle, 
Qu'un rayon égaré que cet astre rappelle; 
Peut-être que mourant lorsque l'homme est détruit. 
Tu n'es qu'un suc plus pur que la terre a produit. 
Une fange animée, une argile pensante... 
Qui te révélera, redoutable mystère ? > 

Même une fois, dans le Désespoir, il lui est arrivé de 
blasphémer celui qu'il avait balbutié tout enfant. Mais 
ces doutes, ces cris de révolte, t ce rugissement de 
son âme », comme il l'appelle, ces imprécations sacri- 



196 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

lèges ne duraient pas : son âme baisait bientôt après 
la main de Dieu qui l'écrasait, et se raccrochait aux 
croyances de son berceau : 



€ Oui, j'espère, Seigneur, en ta magnificence; 
Partout, à pleines mains, prodiguant l'existence, 
Tu n'auras pas borné le nombre de mes jours 
A CCS jours d'ici-bas, si bornés et si courts. 
Je te vois en tous lieux conserver et produire : 
Celui qui peut créer dédaigne de détruire. 
Témoin de ta puissance et sûr de ta bonté. 
J'attends le jour sans fin de l'immortalitô. > 



Si le poète associe à l'amour l'idée de la mort et ïe 
sentiment religieux, toujours aussi il y mêle la nature. 
Pour le jeune campagnard de Milly, élevé au milieu 
des champs, pour le voyageur qui parcourut l'Italie, 
la Suisse et la Savoie, la nature fut, comme pour 
J.-J. Rousseau, une seconde mère, une éducatrice 
féconde et tendrement aimée. Déjà, il l'avait chantée 
au collège de Bellay, en 1809. Elle l'inspira véritable- 
ment le jour où il put lui associer des émotions sin- 
cères et vives. Ici, comme l'auteur de la Nouvelle 
Héloise encadrant dans l'admirable paysage du Ilaut- 
Valais les amours de Julie et de Saint-Preux, il lui 
demande un fond de tableau pittoresque et poétique, 
et il écrit le Lac, Ischia, le Golfe de Baies; là, comme 
l'auteur des Confessions et des Rêveries d'un prome- 
neur solitaire^ il communie directement avec cette 



LAMAKTINB. W 

amie vivante et parlante; il la mAle à ses tristesses, 
et vient chercher auprès d'elle le repos et l'oubli : 
alors il écrit P Isolement ^ te Soir, le Vallon. Mais 
jamais on ne trouvera chez lui de pures descriptions, 
dans le genre des cinquante couchers de soleil que 
Delille se vantail d'avoir composés, ou semblables 
aux poèmes flnement ciselés et vides de sentiment 
qu'on nous a depuis donnés si souvent. Et ce fut là 
encore une des causes du succès des Méditations. 
Depuis J.-J. Rousseau qui avait introduit, selon le 
mot heureux de Sainte-Beuve, le vert dans la littéra- 
ture, et éveillé dans les âmes des émotions nouvelles, 
de grands prosateurs étaient venus, Bernardin de 
Saint-Pierre et Chateaubriand, dont les descriptions 
magnifiques et les paysages imposants avaient révélé 
la beauté des spectacles de la nature; mais aucun 
poète ne les avait encore chantés. Lamartine était le 
premier. Et c'est cela encore qui explique l'enchan- 
tement des contemporains. 

C'est aussi, c'est enfin le rythme, si nouveau, si 
peu attendu à celte date de 18i0. Je faisais tout à 
l'heure quelques critiques de forme : elles disparais- 
sent devant des beautés supérieures. Si le vers de 
Lamartine est quelquefois un peu monotone, il 
est toujours merveilleusement harmonieux, cAlinant 
et berçant. De même, si le poète ne fuit pas toujours 
les métaphores faciles et connues, il sait aussi trouver 



<98 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

•des images d'une originalité grandiose et d'une poésie 
superbe. Voyez comme dans les Étoiles, dont voici 
le début, les comparaisons se précipitent les unes à la 
suite des autres, toujours neuves, toujours saisissantes : 

« Il est pour la pensée une heure,... une heure sainte, 
Alors que, s'enfuyant de la céleste enceinte. 
De l'absence du jour pour consoler les cieux 
Le .crépuscule aux monts prolonge ses adieux. 
On voit à l'horizon sa lueur incertaine, 
Comme les bords flottants d'une robe qui traîne, 
Balayer lentement le firmament obscur. 
Où les astres ternis revivent dans l'azur. 
Alors ces globes d'or, ces îles de lumière. 
Que cherche par instinct la rêveuse paupière, 
Jaillissent par milliers de lombre qui s'enfuit. 
Comme une poudre d'or sur les pas de la nuit, 
Et le souffle du soir, qui vole sur sa trace. 
Les sème en tourbillons dans le brillant espace. 
L'œil ébloui les cherche et les perd à la fois ; 
Les uns semblent planer sur les cimes des bois, 
Tels qu'un céleste oiseau dont les rapides ailes 
Font jaillir, en s'ouvrant, des gerbes d'étincelles. 
D'autres, en flots brillants, s'étendent dans les airs. 
Comme un rocher blanchi de l'écume des mors; 
Ceux-là, comme un coursier volant dans la carrière. 
Déroulent à longs plis leur flottante crinière ; 
Ceux-ci, sur l'horizon se penchant à demi. 
Semblent des yeux ouverts sur le monde endormi ; 
Tandis qu'au bord du ciel de légères étoiles 
Voguent dans cet azur comme de blanches voiles. 
Qui, revenant au port d'un rivage lointain, 
Brillent sur l'océan aux rayons du matin. » 

On le voit : si Lamartine est le musicien de la poé- 
sie, il sait aussi en être le peintre, 



LAMAUll.NH. 109 

llôlast comme quelques-uns de ces astres, déji\ 
vieillis, que le poète salue, la gloire de Lamartine a 
quelque peu pâli. Nais c'est là Une loi inexorable à 
laquelle les plus grands sont provisoirement soumis. 
On lui reviendra, et il semble môme qu'on lui revient 
déjà. 



CUAPITUE IX 



VICTOR BUGO 



Le po^t« lyrique. Les Odes tl Balladti. — Lu Orkulalti. 



1 



Deux ans après les Premières Méditations, en 1822, 
alors que Lamartine était Thomme de France le plus 
admiré et le plus aimé ', gftté par le monde comme 
Vert- Vert par les nonnes, un nouveau recueil de poésies 
parut, signé de Victor Hugo. C'étaient des Odes. Les 
éditions de ce petit volume se succédèrent rapide- 
ment, chaque fois grossies de nouvelles pièces et de 
nouvelles préfaces. Enfin, en 1826, l'ouvrage reçut sa 
forme déflnitive, et devint le livre connu sous le nom 
à'Odes et Ballades. 

Lorsque Lamartine publia ses premières poésies, il 

i. «Je ne pense pas, a-t-il dit. qa'aacun poète romain ait 
reçu plus de marques de sympalfiic, plus de signes d'intelli- 
gcnce et d'ami! i6 de la jeunesse do son temps que je n'en ai 
reçu moi même. > 



iQi LA LlTTI-RATUnE FRANÇAISE. 

avait trente ans *, et personne n'avait encore entendu 
parler de lui. Quand Victor Hugo réunit ses Odes en 
volume il avait vingt ans, et était déjà célèbre. Cinq 
ans auparavant, l'Académie avait récompensé par une 
mention une pièce de vers du collégien sur les Avan- 
tages de Véhide; plusieurs autres, depuis, avaient rem- 
porté des prix aux Jeux Floraux; et, enfin, une ode 
inspirée par la mort du duc de Berry, reproduite par 
tous les journaux, récitée dans tous les salons roya- 
listes, publiquement admirée par Chateaubriand, 
venait de consacrer la jeune gloire de VEiifaut sublime. 
Les Odes furent donc accueillies avec grande faveur. 
Toutefois, elles n'excitèrent pas l'étonnement qu'a- 
vaient provoqué les Méditations. C'est que l'auteur 
n'était pas un nouveau venu, un personnage mysté- 
rieux, comme Lamartine; de plus, la forme de l'Ode, 
qu'il avait adoptée, était un genre très connu, très 
ancien, très classique'; enfin, dans plusieurs préfacée 
(les préfaces tiennent une grande place dans l'œuvre en 
prose de Victor Hugo), le futur chef de la nouvelle 
école déclarait très vivement qu'il n'était rien moins 
qu'un révolutionnaire, t Ce qu'il désirait par- dessus 



1. Dans une lettre-préface des Nouvelles Méditations, Lamar- 
tine prétend qu'il n'avait que vingt-six ans en 1823; il se 
rajeunit sensiblement. 

2. « L'auteur, dit- il, a adopté la forme de l'Ode parce que 
c'était sous cette iorme que les inspirations des premiers 
poules apparaissaient jadis aux premiers peuples. » 



VICTOR HUGO. fW 

tout, disait-il, c'est qu'on ne lui crût pas la prétention 
de frayer une route ou de créer un genre. Il faisait 
des odes comme en avaient fait J.-B. Kousseau elDoi- 
leau, dont il faut aimer PArt poétique^ au moins pour 
le style, et suivre religieusement les préceptes; et nul 
ne pousse plus loin que lui l'estime pour cet excellent 
esprit. Ooilcau partage avec Racine le mérite unifpte 
d'avoir fxe' la langue française, ce qui suffirait à 
prouver que lui aussi avait un génie créateur. > La 
seule innovation du jeune poète consistait à supprimer 
l'abus des apostrophes, des exclamations, des pro- 
sopopées et autres figures véhémentes trop prodiguées 
d'ordinaire. Il cherchait à donner du mouvement à 
l'ode par les idées plutôt que par les mots : 

« S'il est utile et parfois iit^cessairc de rajeunir quelque» 
tournures usées, de renouveler quelques vieilles expres- 
sions cl pcut-élre d'essayer encore d'embellir noire versi- 
licalion par la plénitude du nièlre et la pureté de la rime, 
on ne saurait trop répeler que lu doit s'arrêter l'esprit de 
perfectionnement. Toute innovation contraire à la nature 
de notre prosodie el au génie de notre langue doil être 
bignalée comme uu attentat aax premiers principes du 
guùl. > 

Ces idées très nettement exprimées, on le voit, et 
aussi son admiration respectueuse pour Delille, dont 
il vante l'élégance et l'harmonie, et qu'il félicite 
de c connaître parfaitement toutes les délicatesses do 



â04 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

la muse française », expliquent ses protestations 
contre les malvoyants qui veulent le ranger parmi les 
Romantiques. Il déclare d'abord qu'il ne comprend pas 
cette division en deux écoles : 

€ Il répudie tous ces termes de convention que les partis 
se rejettent réciproquement comme des ballons vides, 
signes sans signiOcation, expressions sans expression, mots 
vagues que chacun définit au besoin de ses haines ou de 
ses préjugés, et qui ne servent de raisons qu'à ceux qui 
n'en ont pas. Pour lui, il ignore profondément ce que 
c'est que le genre classique et que le genre romantique. » 

S'il lui faut absolument prendre parti, il veut être 
placé, dût-il y être confondu, dans les rangs des 
conciliateurs, dont les voix se sont élevées parmi les 
clameurs des deux armées, et qui se sont présentés 
avec de sages paroles entre les deux fronts d'attaque. 

Ajoutez à cela qu'à cette époque le jeune poète, 
séparé de son pore, le vieux soldat de l'Empire, et 
élevé par sa mère, une Vendéenne, une brigande, est 
royaliste fougueux et catholique convaincu ; qu'il 
glorifie les émigrés, t si braves devant la mort et 
devant l'indigence » ; qu'il salue dans les Vendéens 
t des martyrs et les derniers des Français » ; qu'il ne 
voit dans les hommes de la République que e des 
bourreaux et des assassins », et dans Buonaparte 
« qu'un despote sanguinaire dont la pourpre usurpa- 



VICTOR HUGO. lOS 

trice est rouge d'un 8ang royal, et qui marche dans la 
nuit des forfaits * : vous aurez un Victor Hugo pre- 
mière manière, qu'il faut bien évoquer ici, puisque 
c'est le seul qui nous apparaisse à cette date, où nous 
sommes, de 1822. 

Les dt^clarations modestes placées en tète du pre- 
mier recueil étaient-elles justifiées, et le poète des 
Odes avait-il raison de ne vouloir pas être pris pour 
un novateur audacieux? Oui et non. Il est bien cer- 
tain que dans ces vers très jeunes on retrouve, plus 
même que chez Lamartine, l'imitation maniTeste des 
derniers poètes classiques. Ici encore, la transition 
apparaît, très sensible. Hugo n'a renié ni la phraséo- 
logie des maîtres qu'il respecte, ni leur style empha- 
tique, ni les ptTlphrases obscures, ni les termes 
impropres et vagues, ni les rimes faciles et incolores, 
ni môme le bel esprit très cherché. Lisez, par 
exemple, Moïse sur le Nil, celte pièce qui flt du jeune 
homme un viaitre ès-arts floraux. Vous y relèverez 
des mots abstraits et bien usés, te séjour du moisson- 
neur, les lambris des palai;*, les voiles jalour, rarène 
humide, etc.; vous serez choqués de voir comme les 
épithètes, peu précises et peu pittoresques, riment 
souvent ensemble ; c'est pis que dans le récit de 
ïhc^ramônc : flots mobiles — roseaux fragiles ; arène 
humide — baiser timide; larmes maternelles — lyres 
éternelles; roi puissant — cortège innocent; ceinturer 



Î06 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

transparentes — vagues murmurantes; lit flottant — 
fleuve inconstant ; marche craintive — pudeur naïve. 
Vous y découvrirez enfin des pointes à rendre jaloux 
Oronte et Trissotin : 

f Je veux être sa mère ; il me devra le jour. 
S'il ne me doit pas la naissance ». 

Mais à côté de ces défauts évidents, il y a des qua- 
lités nouvelles, très originales, qui se révèlent et se 
développent à mesure qu'on avance, surtout à partir 
de 1824. Ces qualités, le poète les doit à son imagi- 
nation naturelle d'abord, à son oreille très musicale 
ensuite, et enfin à un travail acharné. 

Ce qui, dans les Méditations, avait frappé les 
contemporains, c'était l'accent profond et sincère 
d'une poésie toute personnelle. Lamartine € igno- 
rant qui ne sait que son âme » écrivait t comme 
homme plutôt que comme poète », et c'est parce que 
ses vers, comme il le dit lui-même, étaient sortis avec 
des larmes de son cœur et non de son imagination, 
qu'il avait transporté les lecteurs jusqu'à l'adoration. 
€ On avait été tout étonné et ravi; car on s'était 
attendu de voir un auteur, et on avait trouvé un 
homme. » Victor Hugo est tout différent. Ce n'est 
pas une émotion personnelle qui le faisait chanter; 
ce n'est pas des sentiments intimes qu'il essayait sur- 
tout de traduire. Dans ce premier recueil, et dans 



VICTOR HUGO. SOT 

iV.i uiiriitiihs, elles sont assez rares, et peu tou- 
chantes, les pièces où le poète, se mettant lui-môme 
en scène, nous ouvre son cœur. Ce n'est qu'après 
1830, avec le$ Feuilles d'automne (novembre 1831) 
qu'il donnera, selon son expression c des vers de 
l'intérieur de l'Àuie >. Il faudra même attendre les 
Contemplations pour avoir un recueil que l'artiste 
c n'ait pas fait, mais que l'homme ait laissé, pour 
ainsi dire, se faire en lui, un livre que la vie, en 
nitrant goutte à goutte à travers les événements et 
les souffrances, ait déposé dans son cœur >. En réalité, 
la faculté maîtresse de Victor Hugo, dès le début, 
c'est l'imagination. Sans doute, puisqu'il l'affirme, il 
a mis de son Ame dans les Odes; mais il y a mis aussi 
et surtout de son imagination. Dans Quiberon, les 
Vierges de Verdun, la Mort de M*^ de Sombreuil, on 
reconnaît bien le royaliste Adèle et le catholique 
ardent, mais on y retrouve aussi le poète qui sait 
voir et faire voir les choses, qui donne à tout la vie, 
la couleur, un relief saisissant; et les convictions 
religieuses ou politiques du poète n'ont rien à faire 
dans des odes comme le Chant de l'arène, le Chant de 
fête de Néron, etc. C'est l'imagination qui guide 
l'auteur dans le choix, comme dans l'exécution de ses 
sujets. Il est porté sans doute vers les choses du 
moyen âge par le goût public, par la lecture des 
poètes allemands, de Dûrger notamment, par ces 



208 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

résurrections du passé que Chateaubriand avait mises 
à la mode, et qu'à cette date même Angustin Thierry 
préparait sous le silence des bibliothèques; mais ce 
qui l'attire surtout dans ces légendes superstitieuses 
et ces traditions populaires, c'est qu'elles permettront 
à son imagination de s'ouvrir une large carrière, tout 
éclatante de lumière, et qu'il pourra, en composant 
des tableaux, des scènes, des rêves, des récits variés, 
donner l'idée, mieux que cela, la claire vision < de ce 
que pouvaient être les poèmes des premiers trouba- 
dours du moyen âge, de ces rhapsodes chrétiens qui 
n'avaient au monde que leur épée et leur guitare, et 
s'en allaient de château en château, payant l'hospi- 
talité avec des chants ». Prenez l'une quelconque des 
Ballades, et vous serez émerveillés du mouvement et 
de la couleur des descriptions, des images étonnantes 
qui naissent sous la plume du poète, font vivre toute 
chose et l'éclairent d'une lumière inattendue. Voici, 
par exemple, le Géant. Quelle idée ce mol éveille-l-il 
d'abord? Et que répondrait un enfant, un rhétoricien 
même de l'âge qu'avait Hugo en 1822, à qui vous 
diriez : qu'est-ce qu'un géant? Il vous répondra que 
c'est un homme plus grand qîie les autres hommes. 
Peut-être, après quelque réflexion, ajoutera-t-il : et 
ylus fort. Il est possible même, s'il est très intelligent, 
qu'il arrive, sa mémoire aidant, à préciser un peu, et 
à trouver que c'est un homme qui, comme l'ogre du 



VICTOR HUGO. f09 

Petit Poucet, fait sept lieues d'une enjambée. U n'ira 
guère plus loin. Que fait Victor Hugo, et que devient 
pour lui celte double id'^e abstraite : haute taille et 
force physique f Elle se transforme tout naturellement 
en images. Pas une fois le poète n'écrira les mots 
grand, fort; et pourtant à chaque strophe, presque 
à chaque vers, nous verrons la taille du géant s'éle- 
ver et sa vigueur se développer. Ce géant gaulois 
n'est pas grand; mais, les pieds dans le vallon, il 
peut s'asseoir sur la colline; mais il franchit le Rhin 
comme un ruisseau; mais sa télé ainsi qu'un mont 
arrête les nuages, et souvent au fond des cieuz il 
prend des aigles dans ses mains. Il n'est pas fort; 
mais, tout enfant, on Ta baigné dans la neige des 
pùles, et trois grandes peaux d'ours ont orné son 
berceau; mais son souffle éteint les éclairs et courbe 
au loin les peupliers; mais il brise dans leur morsure 
les dents blanches du loup cervier; mais il emporte 
au combat un casque léger que Iratuei aieni à peine 
dix taureaux au joug accouplés, 

« Et son poing désarmé martelle les armurM 
Mieux qu'un chêne noueux cboi^ii dans les forêts. • 

Et ainsi de suite, dans cette pièce et dans toutes les 
Ballades. Sous la Restauration, et plus tard, et tou- 
jours, et de plus en plus, d'un bout à l'autre de sa 
grande œuvre, Victor Hugo est et restera avant tout 

a. 



210 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

un homme que l'imagination domine et emporte 
t loin du monde réel dont elle brise les portes avec 
ses pieds d'acier », un coloriste qui saisit et note 
toutes les sensations matérielles, tous les reflets, un 
évocateur enfin et 

« Une âme aux mille voix que le Dieu qu'il adore 
Mit au centre de tout, comme un airain sonore »... 

En effet, le vers du poète, dès le début, mais sur- 
tout à partir des Ballades, se distingue par sa sono- 
rité, par la nouveauté et la beauté originale du 
rythme. Lamartine avait dit : « Je n'ai jamais écrit 
de vers que dans mes heures perdues. J'étais et je 
suis resté toute ma vie amateur de poésie, plutôt 
que poète de métier ». Victor Hugo qui, lui, est un 
poète de métier, et fera des vers toute sa vie, sent du 
premier coup la nécessité de se rompre à toutes les 
difficultés de la prosodie, et de mettre au service de 
son génie beaucoup d'application, d'art et de talent. 
Aussi, comme il le cravache et le dompte, le Pégase 
rétif de Boileau , qui va devenir le cheval fougueux 
de Mazeppa 

« ... Nourri d'herbes marines, 
Qui fume, et fait jaillir lo feu de ses narines 
Et le feu de ses pieds » 1 

Pendant dix ans, semblable au pianiste qui joue 
des gammes, au chanteur qui vocalise, à la dan- 



VICTOR HUGO. III 

seuse qui 8*exerce & la barre d'appui. Ilugo mul- 
liplie les exercices d'assouplissement les plus ma- 
laisés, les plus nouveaux, les plus extraordinaires. 
C'est à ce point de vue surtout que les BalUule» sont 
curieuses, et qu'il les faut étudier. Un jeune homme 
qui réussit d vingt-cinq ansden tours de force comme 
la Chasse du Durgrave et le Pas d'armes du roi Jean, 
et qui tout à l'heure écrira les Djinns^ est, on peut le 
dire, maître absolu de ses outils, du rythme et do 
la rime. Il n'a pas encore donné à la France du 
XIX* siècle son second grand poète, mais il a brisé 
tous les liens qui garrottaient le vers, et il a affranchi 
la langue poétique. Pégase, le cheval dont nous par- 
lions tout à l'heure, est libre; seulement, comme dit 
de Banville, il mâche encore dans sa bouche écu- 
munle le frein d'or de la rime 



II 



Entre le premier recueil des Odes et les Orientales 
qui parurent en 1829, de graves changements se sont 
produits dans la vie intellectuelle et morale de Victor 
Hugo. Après la mort d'une mère très aimée et très 
écoutée, l'inQuence paternelle, l'âge, la réflexion, les 
événements, ont modiflé sur tous les points les idées 
de l'enfant et du poète. Aux souvenirs évoqués par 



312 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

son père, le vieux soldat de la grande armée, la 
haine de l'adolescent royaliste pour Buonaparte s'est 
adoucie, évanouie, transformée en un enthousiasme 
qu'entretient, excite et porte à son comble la faculté 
maîtresse du poète, l'Imagination. Tandis que sous le 
conquérant, Lamartine, qui protesta contre le retour 
des CendreSj persiste à voir et à montrer le tyran 
féroce, 

< Rien d'humain ne battait sous son épaisse armure t, 

Hugo, lui, se laisse insensiblement gagner par une 
admiration, dont on peut suivre les progrès depuis 
l'Ode à mon père jusqu'à l'Ode à la colonne. Ses idées 
religieuses se modifient également : peu à peu du 
catholicisme le poète glisse vers l'indifTéience. Enfin, 
le temps est passé où le jeune débutant se défen- 
dait de toute hérésie littéraire, de toute idée de 
ruiner les traditions sacro-saintes; il a laissé grandir 
son audace, pris une attitude de jour en jour plus 
belliqueuse, attaqué Racine et Boileau qu'il admi- 
rait naguère. Bref, il est devenu le chef de cette école 
nouvelle, dont tout à l'heure il se refusait à com- 
prendre la raison d'être, et dont il ne voulait point 
reconnaître l'existence. Nous le retrouverons bientôt 
dans son rôle de porte-drapeau, de révolutionnaire. 
Ici, comme poète lyrique, dans les Orientales comme 
dans les Odes et Ballades, Victor Hugo n'est que l'in- 



viaun HUGO. iis 

terprète harmonieux et original des idées de son 
temps et des prouccupations générales. Comment et 
pourquoi? 

Dans les dernières années de la Restauration un 
événement considérable vint agiter et troubler l'Ku- 
rope. La guerre de Grèce flxa tous les yeux du côté 
de l'Orient, qu'avaient déjà évoqué les premières poé- 
sies de Byron, publiées en 1812 et 1813, les œuvres 
posthumes d'André Chénier, Vltinéraire de Chateau- 
briand, et les nombreuses études, venues à la suite, 
des orientalistes, c On s'occupe aujourd'hui, constate 
Victor Hugo lui-m.!me, on s'occupe beaucoup plus de 
l'Orient qu'on ne l'a jamais fait. Les études orientales 
n'ont jamais été poussées si avant. Au siècle de 
Louis XIV on était helléniste '; maintenant on est 
orientaliste. Il y a un pas de fait. Jamais tant d'in- 
telligences n'ont fouillé à la fois ce grand abtme de 
l'Asie. Nous avons un savant cantonné dans chacun 
des idiomes de l'Orient, depuis la Chine jusqu'À 
l'Egypte. > Cette guerre de l'indépendance hellénique, 
cette lutte de la Croix contre le Croissant, qui avait 
troublé tous les diplomates, puisqu'elle menaçait 
l'équilibre européen et faisait craquer du côté de 
Constantinople le gtatu qtto européen, qui avait ému 
tous les cœurs, surtout ceux des Français, si aisé- 

1. On était surtout latiniste; je ne vois guère au xtu* tiède 
que deux bellénislei, Racine et Pénelon. 



2U LA UTTERATUllE FRANÇAISE. 

ment conquis à toutes les idées généreuses, enflamma 
rimagination des poètes et des artistes. Tandis que les 
hommes d'action, comme Byron, allaient combattre et 
mourir pour les Grecs insurgés, les Delacroix, les 
Ary Scheffer, les Lamartine, les Casimir Delavigne se 
mirent à l'œuvre, défendirent à leur façon la cause 
sainte. Victor Hugo fît comme les autres, et écrivit 
les Orientales. De la sorte, il suivait le mouvement; 
et puis, c'était une occasion de ressusciter et de 
fixer les souvenirs d'enfant que lui avait laissés l'Es- 
pagne, cet Orient de l'Occident. « Il avait toujours eu, 
dit-il, une vive sympathie de poète pour le monde 
oriental. Il lui semblait y voir briller de loin une haute 
poésie. C'est une source à laquelle il désirait depuis 
longtemps se désaltérer. Là, en effet, tout est grand, 
riche, fécond, comme dans le moyen âge, cette autre 
source de poésie. » Enfin, le chef d'école trouvait 
ainsi l'occasion de protester contre l'admiration et 
l'imitation exclusives des Grecs et des Latins. « Il lui 
semblait que jusqu'ici on avait beaucoup trop vu 
l'époque moderne dans le siècle de Louis XIV, et l'an- 
tiquité dans Rome et la Grèce : ne verrait-on pas de 
plus haut et plus loin, en étudiant l'ère moderne dans 
le moyen âge, et l'antiquité dans l'Orient? » 

Dans les Ballades, bien que la science soit souvent 
très insuffisante et l'inspiration très artificielle, sur- 
tout quand on pense à Notre-Dame de Paris et à la 



VICTOR IILGO. «S 

Légende deê SiMes, c'est bien, en eiïet, le moyen âge 
que le poète avait deviné et ressuscité. Mais dans le» 
Orientales, ce n'est pas l'antiquité qu'il évoque et fait 
revivre. Ce qui l'attire et l'intéresse, lui et tous les 
poètes et tous les peintres romantiques, c'est bien 
moins rilellade classique et l'Orient antique, mère de 
la civilisation, que la Grèce moderne, et la Turquie 
au moins autant que la Grèce, tous les pays enfin qui 
ne ressemblent pas aux nôtres, dont le soleil, la cou- 
leur, les mœurs, les passions, la religion, les cos- 
tumes, l'architecture, etc., frappaient l'imaginalion 
de tous, et offraient à l'artiste et au poète une riche 
matière à tableaux superbes. Où donc Victor Hugo 
aurait-il trouvé un sujet mieux approprié à son 
génie, à ses qualités dominantes? Aussi, dans ce 
grand mouvement qui poussa les esprits vers la Grèce 
et fit rêver à l'Orient, est-ce lui, plus que personne, 
qui, par la puissance de son imagination évocatrico. 
par la couleur étincelante de ses descriptions, donna 
l'idée, la sensation de ce monde nouveau, étrange- 
ment pittoresque. Ce fut un éblouissement, un eni- 
vrement. La poésie était renouvelée : 

• Magnus ab integro sceclorum nascittir ordo. > 

Donc, ièi encore, l'imagination de Victor ITngo est 
prodigieuse ; et elle le parait plus encore, quand on> 



Si6 LA LirTKRATURE FRANÇAISE. 

se rappelle certain aveu de la préface des Orientales. 
Le poète n'a jamais visité l'Orient; c'est à Paris, en 
regardant coucher le soleil, que l'idée lui a pris 
d'aller, sans se déplacer, voyager en Orient pendant 
tout un volume. C'est comme d'elles-mêmes que les 
couleurs orientales sont venues empreindre toutes ses 
pensées, toutes ses rêveries. C'est une simple prome- 
nade sur les bords de la Seine, suivie de la lecture 
de romances espagnoles, arabes et persanes, qui a 
évoqué tout ce monde inconnu, l'Kgypte blonde 
d'épis, le Nil jaune s'allongeant comme une peau de 
tigre, les maisons aux toits plats de Stamboul la 
riante, les flèches des mosquées dont le dôme étin- 
celle, les mauresques balcons en trèfles découpés, et 
Navarin, la ville aux maisons peintes, la ville aux 
toits dorés, la blanche Navarin sur la colline assise 
entre les térébinthes. 

Tout cela est d'un éclat surperbe; mais il y a 
quelque chose de plus dans les Orientâtes. Si l'on y 
trouve des paysages très lumineux et ti«-'s pittoresques, 
des petits tableaux de genre très délicats et très gra- 
cieux, comme les Adiciu de l'hôtesse arabe, Lazzara, 
la Captive, Sarah la baigmuse, les Bleuets, etc., on 
y admire aussi trois ou quatre grands morceaux 
d'une large envergure et d'un puissant souffle lyrique. 
Victor Hugo n'avait pas encore donné- des pièces 
aussi étendues et d'aussi longue haleine que le Feu 



VICTOR HIGO. tl7 

du ciel, k$ Têtes du sérail et Navarin. Ainsi, il prou- 
vait qu'à la grâce il savait joindre la force, et le 
poète épique se révélait, éclatant. 

Le progrès c'est pas moins grand au point de vue 
de la foroie. Quelle variété et quelle souplesse har- 
joaoniease de rythmes, quelle richesse de rimes, quel 
merveilleux vocahuiairel Rien ne montre mieux 
rôlonoautc virtuosité du poète que les Djinns, et son 
extraoriHnaire connaissance de la langue que iVara- 
rin. Que de termes dilTércnts pour traduire l'idée de 
vaisseaux et détailler une flotte : frégates, bricks, 
nefs, yachts, galères, calques, tartanes, sloops, 
goélettes, jonques, barcarolles, caravelles, dogres, 
brigantines, balancelles, lougres, galéaces, yoles, 
pr&mes, mahonnes, felouques, lanches, polacres, 
bombardes, caraques, gabarresl... Et en même temps 
que tous ces mots jetés à la suite dans une verti- 
gineuse énumération révèlent la science et l'habileté 
de l'écrivain, ils donnent supérieurement l'idée d'une 
immense môlée navale, où cent vingt vaisseaux se 
sont heurtés et détruits. Ici, comme dans Waterloo 
des Misérables et des Châtiments, on est emporté par 
le mouvement impétueux des strophes. 

Dans son Petit traité de poésie française^ Th. de 
Banville déplore que les poètes aient si souvent copié 
et imité à l'envi les formes, les combinaisons et les 
coupes de Victor Hugo. Cela tient sans doute au res* 

ti 



218 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

pect, à l'admiration dont on entourait le maître; 
mais cela s'explique aussi par ce fait que le poète, et 
surtout le poète des Orientales, prête singulièrement 
au pastiche, comme à la parodie. Pourquoi? Parce 
qu'il y a chez lui beaucoup de procédé. On n'imite pas 
une Méditalion de Lamartine; on peut imiter une 
Orientale de Victor Hugo. Et comme rien ne vaut un 
exemple, il me prend envie de vous en donner un, 
qui, j'en suis sûr, n'est connu de personne; et le voici : 



LA CAPTIVE SOULIOTE 



Vois : le sérail est calme; et du sein d'un nuage 
La lune sur le* flots jette un reflet changeant, 
Et ses pâles lueurs, en éclairant la plage. 
De la reine des nuits font vaciller l'image 
Dans un miroir d'argent. 



L'Eunuque fait sa ronde : il passe, ombre incertaine... 
Mais il ne t'a point vue, 6 fille de Souli, 
A ta fenêtre assise, et seule, quoique reino, 
Les yeux tournés encor vers la rive lointaine 
Qu'égayé un ciel ami. 



Quand le bruit de ses pas mourut dans l'ombre épais?G, 
Au balcon du sérail la captive s'assit; 
El le vent qui soufflait, qui soufflait de la Grèce, 
Semblait l'écho mourant des longs cris de déliesse. 
Que Dieu seul emtondit. 



VICTOR HUGO. si:» 

Puis, de Mt blanches ineiiM elle saisi! sa Ijrre,... 
Et la corde sonore a vibré sous ses doigts : 
Chaat d'orgueil, saluant, 6 Gnk:e, ton martyre. 
Et le Pacba rôdant dans l'ombre, comme un sbirf>, 
B'arrâtait à sa voix 



— • Pacha, vous avei soldats et janissairea. 
Et du sérail impur les muels serviteurs. 
Les icoglans abjects, spahis et merceoairea» 
Et visirs et uiuyhtis. et les ailes légères 
De vos chevaux vainqueurs. 

< Vous avez Janina, qui se mire, coquette. 
Dans les flots axurés du lac Achérusis, 
Janina, qui pour vous met sc^i habits de fête. 
Et dans l'ombre des nuit:» pour vous orne sa tét» 
De fleurs et de rubis. 



c Vous aves, ô Pacha, des flottes magnifiques. 
Des voiles aux longs plis où brille le Croissant; 
Vous avc2 des chobecs, dus lougres, des calques. 
Qui font voler au loin sur les eaux pacifiques 
Votre nom tout-puissanU 



f Mais vous n'aurez jamais, ô Pacha, cette ville, 
Souli, qui s'est assise au front d'un roc gûaiit. 
Aire do liberté, doux et puissant asile. 
Où le Grec, qui se rit de vous, s'endort tranquille. 
Bercé par l'Océan. • — 

— c Par Allah I si je n'ai cotte cité maudite. 
Si ma main de ses rocs ne peut briser l'orgueil; 
Si je n'éventre pas ses remparts, où s'abrite 
Un peuple de bandits, une race proscrite 
Qui s'agite à mon seuil ; 



220 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

« Du moins, 6 Chryséis, j'aurai ta blonde tête. 
Je veux que le bourreau coupe tes longs cheveux, 
Et sous le fer ardent, ô ma belle coquette. 
Éteigne ta paupière, où ton âme reûéte 
L'orgueil de tes aïeux. 



« Si je n'ai cette ville, 6 fleur de ma pensée, 
Demain, aux doux rayons d'un matinal soleil, 
Dans ma couche de pourpre, où tu t'es reposée, 
On viendra m'apporter, si belle et si rosée, 
Ta tète, à mon réveil .... » 



Et le soleil revint; et sa douce lumière, 
Chryséis, tu la vis pour la dernière luis; 
Et dans ce chant d'amour, de douleur, d* misère, 
Que la Grèce en mourant fit entendre à la terre. 
Elle emprunta ta voix. 



Maintenant tout se tait '. vers Ipsara, ta mère, 
La vague, Chryséis, pousse ton corps charnmnL 
Souli n'est plus, des Grecs la suprême barrière z 
Vieux peuple et jeune fille en un même suaire 
Dorment confusément. 



La rime n'est pas toujours riche, «t le style faiblit 
quelquefois; mais Je pastiche n'est-il pas évident? 

On s'étonnera peut-être de trouver dans les Orien- 
tales des pièces qui n'ont rien d'oriental, comme Lui, 
les Fantômes, Novembre, etc., et qui d'abord semblent 
devoir enlever au jreAueil son caractère et son unité. 
Il n'en est rien, car elles sont très peu nombreuses, et 
ont d'ailleurs l'avantage de préparer et d'annoncer le 



mCKJft HWO. tM 

volume sulTMit, plat sobre, plus perscfirael. Jtisqu'ief, 
le poète a été presque exclusivement un artiste. Il le 
restera toute sa vie; mats, passé la trentaine, il saura 
en strophes inflniment douces et touchantes traduire 
des sentiments, des émotions. Ses vers d'amour ne 
feront jamais couler de larmes comme ceux de Lamar- 
tine (Victor Hugo oiïre ce phénomène tout à fait 
extraordinaire chez un poète, que ses vers de jeunesse 
ne sont que très rarement des chants d'amour); mais, 
en revanche, l'amour filial {les Feuilles (fautoîtine), 
l'amour paternel {les Voir intérieures, les Contempla- 
tions), et la haine (les ChdliiMnts) n'auront pas de 
poète plus érafti, plus émouvant, plus éloquent. 

Eh bien! cette transition entre le poète artiste et le 
poète homme, on la trouve indiquée dans la pièce 
qui ferme les Orientales et qui se termine ainsi : 



ff Plcnrant ton Orient, alors, Mase ing^nne. 

Tu vicDs à moi, honteuse et seule, et presque nue. 

c N'as-tu pas, me dis-tu, dans ton cœur jeune encor, 

Quel'iue chose à chanter, ami f Car je m'ennuia 

A voir ta blanche vitre où ruisselle la pluie. 

Moi qui dans mes vitraux avais un soleil d'orf • 

Puis, tu prends mes deux mains dans tes mains diaphanes, 
FA nous nous asseyons, et, loin des yeux profanas, 
Lnirc mes souvenirs je t'oiïro les plus doux, 
Mon jeune ftge et ses jeux, et l'école mutine. 
Et les serments sans fln de la vierge enfantine. 
Aujourd'hui mère beurt-use aux bras d'un autre épooz. 



^22 LA LITTÉRATUIIE FRA^ÇA1SE. 

Je te raconte aussi comment, aux Feuillantines, 
Jadis tintaient pour moi les cloches argentines; 
Comment, jeune et sauvage, errait ma liberté. 
Et qu'il dix ans, parfois, resté seul à la brune. 
Rêveur, mes jeux cherchaient les deux yeux de la lune, 
€omme la llcur qui s'ouvre aux tièdes nuits d'été. 



fuis, tu me vois du pied pressant l'escarpolette, 
Qui d'un vieux marronnier fait crier le squelette. 
Et vole, de ma mère éternelle terreur! 
Puis, je te dis les noms de mes amis d'Espagne; 
Madrid, et son collège où l'ennui t'accompagne. 
Et nos combats d'enfant pour le grand empereur. 

Puis encor mon bon père, ou quelque jeune fille 
Morte à quinze ans, à l'âge où l'œil s'allume et brille. 
Mais surtout tu te plais aux premières amours. 
Frais papillons dont l'aile, en fuyant rajeunie. 
Sous le doigt qui la fixe est si vite ternie, 
Essaim doré qui n'a qu'un jour dans tous nos jours... 



CHAPITRE X 



ALFRED DE VIG.NT 



L'homme et le soldat. — Le poùto lyrique. Poèmes antiqut$ 
et modemêt. Le$ Deitiiu«i. — Le romancier. Cinq-Mart, 
GraniUnr ti urvUutU miUtair<$. 



I 



Revenons sur nos pas. En 1822, l'année môme où 
paraissaient les premières Odes de Victor Hugo, et 
quelques mois avant la Nouvelles Méditalions , un 
soldat, capitaine dans la garde royale, publiait uu 
volume de vers dont le titre, l/e'léna, était emprunté 
à la pièce la plus développée du recueil. L'année 
suivante, ce nouveau poète, jusqu'alors inconnu des 
Parisiens, donnait Éloa, suivie en 182G des Poèmes 
antiques et modernes, et, trente-huit ans plus tard, 
en 18G4, des Destinées. Ces vers, sauf quelques-uns 
jugés trop faibles par l'auteur et 8upprim«.>s, forment, 
en un petit volume de trois cents pages, les poésies 
complètes d'Alfred de Vigny. 



224 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

A. de Vigny est un des grands noms de la période 
romantique, un des premiers en date et en génie de 
la nouvelle école. Pourtant, il n'est pas populaire, et, 
à l'heure qu'il est, je sais une collection des grands 
écrivains, où. l'on ne songe pas encore à lui réserver 
sa place. A quoi tiennent ce dédain et cette injustice? 
C'est d'abord qu'il n'y a dans la vie, discrètement 
cachée, du poète aucun événement retentissant. A. de 
Vigny n'a été ni chef du Romantisme, ni chef du Grou- 
vernement provisoire. Très fier, très réservé et très 
mélancolique, il n'a pas voulu qu'on s'occupât de 
lui, qu'on pénétrât dans sa tour d'ivoire. C'est, ensuite, 
qu'il a peu produit : son œuvre complète tient en 
cinq volumes; et comme ces volumes tout petits 
disparaissent dans une bibliothèque à côté de ceux 
de Victor Hugo! Cette œuvre d'ailleurs n'est pas 
accessible à tous. Tandis que ses deux grands émules 
traduisent les sentiments généraux de l'humanité, 
A. de Vigny n'en exprime qu'un petit nombre, et 
ceux-là précisément qui ne peuvent être compris et 
partagés que par les âmes d'élite, fières et délicates 
comme le poète lui-même. Et il les exprime sous une 
forme et dans un style qui les rendent le plus souvent 
très difficiles à pénétrer. Au lieu de faire au public 
ses confidences, comme Lamartine et Victor Ilugo, il 
enveloppe ses idées et ses sentiments sous un voile 
que les esprits vulgaires ne savent pas soulever. 11 a 



ALFRRD DR VIGNY. tU 

luitanl de pudeur comme poète que eomme homme. 
Sa langue enfin, si forte, si Derveuse, ti sobre, n'est 
pns toujours très claire; souvent son yers sent l'eATort, 
et parrois il n'accorde à la rime que rindiepentaMai 
Mais quel régal et quelle joie pour les lecteurs qui 
ont pu ou voulu surmonter ces première* difOcultés! 
Ils entrent dons l'intimité d'une âme noble entre 
toutes, nne des plus élevées qu'il y ait, moralement 
et intellectuellement. 

Si soucieux qu'il semble avoir été de se dérober à la 
curiosité du public, A. de Vigny nous est connu par 
quelques pages de Grandeur et servitude militaires, par 
les révélations, parfois indiscrètes, de ses conlenk- 
porains, et par son Journal po»thume recueilli et 
publié par L. Ratisbonne : notes familières, intimes, 
très précieuses, qni font bien connaître l'homme, et 
augmentent encore la sympathie, l'admiration qu'il 
provoque. Il nous apprend aussi, ce Jotumal d'un 
poèle^ que si A. de Vigny a peu produit, ce n'est pas 
que les idées et l'imagination lui tissent défaut. Dans 
ces pages écrites au jour le jour, que de plans de 
poèmes, de drames, de romans, tous d'une rare élé» 
vation et d'une originalité puissante! En réalité, ai 
A. de Vigny n'a pas été un écrivain fécond, e'eei 
parce que chez lui le travail était lent, l'inspiration 
rare et sans imptl^tuosité. Jamais, semble-t-il, l'en- 
thousiasme, aigle vainqueur, n'a c fondu sur son àme 

i3. 



226 LA LlTTh'R.VTURE FRANÇAISE. 

oppressée » ; jamais il ne s'est senti t lié sur la croupe 
fatale du Génie, ardent coursier ». 

Eh bien, grâce à ces documents divers, nous pou- 
vons, avant de marquer la place d'A. de Vigny dans 
le mouvement romantique commençant, et avant 
d'indiquer le caractère particulier de son génie et de 
ses poésies, suivre l'histoire de sa vie, ou plutôt de son 
Ame, et la conduire jusqu'à celle année 1822, où le 
poète vint prendre rang aux côtés de Lamartine et de 
Victor Hugo. 

11 est né à Loches, le 27 mars 4797, le mois même 
de l'année où Bonaparte ouvrait cette sixième cam- 
pagne d'Italie, que devait terminer le traité de Gampo- 
Formio. Tout enfant, quand on l'interrogeait sur sa 
vocation, il répondait: t Je veux être lancier rouge ». 
Cest qu'on était alors à la fin de l'Empire. Les collé- 
giens les plus studieux étaient distraits, f La guerre 
-était debout dans le lycée, le tambour étouffait la voix 
des naattres, et la voix mystérieuse des livres ne par- 
lait aux élèves qu'un langage froid et pédantesque. Les 
logarithmes et les tropes n'étaient à leurs yeux que des 
degrés pour monter à l'étoile de la Légion d'honneur, 
la plus belle étoile des cieux pour des enfants. » A ce 
premier désir, tout enfantin, succéda celui de l'École 
polytechnique. L'artillerie lui plaisait : t La gravité, 
dit-il, le recueillement de ses officiers s'accordaient 
■avec mon caractère et mes habitudes »... Avec son 



ALFftRD DE VIGNY. ttl 

caractère peut-être, mais non pas avec son esprit. 
Cependant, voici que la bataille de Paris chassa 
l'empereur, ramena les Bourbons et, heureusement, 
empêcha le jeune homme d'entrer à l'École poly- 
technique. A peine âgé deseize ans, il fut reçu, comme 
Lamartine, dans les gendarmes de la garde; et, au 
retour de l'Ile d'Elbe, accompagna, comme Chateau- 
briand, Louis XVllI jusqu'à Uélhune, pour, de là, 
revenir à Amiens, où il fut interné. A la seconde 
Restauration, il passa dans la garde royale à pied. Les 
galons de capitaine ne vinrent que très tard, et la 
gloire rôvée ne vint jamais. Douze années durant, 
jusqu'au jour où, las et découragé, il se décida à 
quitter le service, la vie de garnison, errante et fasti- 
dieuse, le promena du Nord au Midi, des Vosges aux 
Pyrénées, le faisant sans cesse songer au champ de 
bataille sur le champ de manœuvres, épuisant dans 
des exercices de parade sa robuste et inutile énergie. 
C'est alors, pendant cette existence fatigante et 
vaine, que la Muse s'éveilla tout à fait dans son àme 
et se mit à lui parler tout bas. Depuis longtemps elle 
vivait en lui. Au collège, il s'était essayé à écrire des 
fragments de romans, des comédies en vers, des tra- 
gédies, Roland, Antoine et Ciéopdtre^ Julien tApostat^ 
dont l'histoire, si l'on en juge par son Journal, semble 
l'avoir hanté; c mais tout cela, avoue-t-il lui-même, 
était dans un goût qui se ressentait de ce qui avait été 



228 LA UTTÉRATURE FRANÇAISE. 

fait dans notre langue par les grands écrivains clas- 
siques; et, cette ressemblance me devenant insup- 
portable, je déchirais sur-le-champ ce que j'avais 
écrit, sentant bien qu'il fallait faire autrement, ayant 
vite mûri mes idées, et n'en trouvant pas encore la 
forme ». Ainsi, en 1812, sous le règne respecté de 
Delille, cet enfant pressent déjà l'avènement du 
Romantisme, dont il sera tout à l'heure un des pre- 
miers représentants. 

Or, cette forme qu'il ne pouvait alors trouver, c'est 
dans les loisirs de la vie militaire qu'elle lui apparut; 
et quand, en 1822, il publia son premier recueil, il 
était bien convaincu, et avec raison, qu'il avait 
découvert ce qu'il cherchait, et que ce qu'il avait 
découvert était bien à lui, à lui seul. Pourtant, on 
devait lui contester cette prétention légitime. Sainte- 
Beuve, qui après avoir beaucoup admiré A. de Vigny, 
après avoir imploré sa main pour pénétrer dans le 
Paradis des poètes, a dit pis que pendre de lui, presque 
autant de mal que M. Mole à l'Académie, Sainte-Beuve 
reprochait à l'auteur d'fJéléna d'avoir, à ses débuts, 
imité André Ghénier. Accusation bien téméraire, que 
les déclarations très nettes de cet homme si franc, de 
ce soldat loyal, ne permettent pas d'accepter. Rap- 
pelons-nous d'ailleurs que les poésies posthumes 
d'A. Ghénier n'ont été publiées qu'en 1819; et les 
pièces antiques d'A. de Vigny, la Dryade, le Bain, 



ALFRED DH VIG^T. §» 

SffWt/tha, datent de 1845 et de i817. Non : c'est aux 
sources antiques, directement, que de Tigny, comme 
A. Chéoier, est allé puiser; c'est an liitnt dans le 
texte les poètes grecs et latins, eo m fm g mom fldMti 
de 969 soirées militaires, et souvent traduits par lai 
en français et en anglais, qu'il s'est imprégné de leur 
génie. Il n'avait pas besoin qu'un moderne lui servit 
d'interprète, ni d'intermédiaire. Au reste, ne sufiU-il 
pas de comparer par exemple, l'idylle la Dryade, 
avec l'idylle fOorystiê? Les diiïérences sautent aux 
yeux, et l'originalité d'A. de Vigny apparaît, écla- 
tante. Ce n'est pas lui qui a imité; ce sont les 
autres plutôt qui l'ont imité, même les plus grands, 
même Victor Hugo, c Ouvrez, dit un critique mo- 
derne, très ingénieux ', ouvrez les Poèmn antiquet 
et modernes, et jetez un simple coup d'œil sur la dis- 
tribution du volume et ses divers compartiments : 
livre mystique, livre antique, livre moderne; prenez 
ensuite la Légende des siècles, et vous embrasserez 
du premier regard la même ordonnance architectu- 
rale : d'Kve à Jésus, — Déca<lence de Rome, — 
le cycle héroïque et chrétien, — presque les mêmes 
thèmes se faisant écho à cinquante années de dis- 
tance : le Sacre de la femme répondant à la Fille de 
Jephté, Booz endormi à Moite, Ériradnui et iljfVM- 

i . M. Blaxe de Bury : Idéti $»r U HomanttmM «f U$ 
tiqiiei. Hevut (te$ Ihtuc iÊo»de$, 10 juillst 1881, p. 38. 



230 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

rillot, ces épopées, répliquant aux ballades de la 
Neige et de Roland * . » 

Alfred de Vigny n'est pas un imitateur, mais bien 
au contraire un initiateur; et la preuve, c'est l'ac- 
cueil que lui firent Classiques et Romantiques. Mal- 
traité par les premiers, qui le trouvent à ses débuts 
infiniment plus révolutionnaire que Lamartine et Vic- 
tor Hugo, ce qui est vrai, et qui déclarent ses concep- 
tions bizarres et ridicules, ce qui est faux, il est reçu 
par les autres à bras ouverts, et fêté comme personne 
dans le salon de Nodier, à l'Arsenal. Seulement, on 
plaisantait un peu son caractère hautain, sa réserve 
un peu dédaigneuse, son mépris pour les vulgarités 
de la vie; et Alexandre Dumas, qui était en tout son 
opposé, traçait de lui ce portrait malicieux, mais non 
malveillant : 

c C'était un singulier homme : poli, affable, doux dans 
ses relations, mais affectant l'immatérialité la plus com- 
plète. Cette immatérialité allait, du reste, parfaitement à 
son charmant visage aux traits fins et spirituels, encadré 
dans de longs cheveux blonds bouclés, comme un de ces 
chérubins, dont il semblait le père. De Vigny ne touchait 
jamais à la terre que par nécessité. 

c Quand il reployait ses ailes, et qu'il se posait, par 

1. M. Blajze de Bury va plus loin encore, et, cette fois, trop 
loin. Dans Grenade il retrouve une imitation de la Frégate la 
Sérieuse. — Mais l'Orientale de Victor Hugo est d'avril 1828, 
et le poème d'A. de Vigny est de l'été de la même année. 



Ali^ KKU DE VlUNT m 

hnsard, sar la cime d'une montagne, c'était une concei 
sion qu'il faisait à l'iiuiunnilé, et parce que, au l>oul du 
compte, cela lui était plus commode pour le« courts entre- 
tiens qn'il avait avec nous. Ce qui nous émerveillait sur- 
tout, Hugo cl moi, c'est qne de Vignj ne paraissait pas 
soumis le moins du monde à ces grossiers besoins de notre 
nature, que quelques-uns d'entre nous, — et Hugo el moi 
étions du nombre de ceux-là, — satisfaisaient non seulement 
sans honte, mais encore avec une certaine sensualité. 
Personne de nous n'avait jamais surpris de Yignj à table. 
Dorral qui, pendant sept ans de sa rie, avait passé chaque 
jour plusieurs heures avec lui, nous avouait avec un Hon- 
nemcnt qui tenait presque de la terreur, qu'elle ne lui avait 
jamais vu manger qu'un radis. 

< Proserpine, qui cependant était déesse, n'avait pas, 
elle, celte sobriété. Enlevée par Pluton, entraînée en 
enfer, elle avait, dès le premier jour et malifré les préoc- 
cupations que devait naturellement lui donner le séjour 
peu récréatif où on l'avait conduite, mangé sept grains de 
grenade. 

c Tout cela n'empêchait pas A. de Vigny d'être un 
agréable confrère, gentilhomme jusqu'au bout des ongles... 
et un grand poète. » 



Tous, en eiïet, lui rendent justice et l'admirent, 
comme il admirait les autres, surtout Lamartine. Et 
c'est précisément un des jeunes hommes de la pléiade 
romantique qui a résumé, dans une image très vraie 
en même temps que très poétique, l'impression pro- 
duite et le succès obtenu par l'auteor des Poèmes 



232 LA LITTERATURE FRANÇAISE. 

antiques et modernes. Théophile Gautier comparait la 
gloire sereine, mais peu bruyante, d^Alfred de Vigny à 
ces astres blancs et doux de la voie lactée, qui bril- 
lent moins que d'autres étoiles parce qu'ils sont 
placés plus haut et plus loin. 

Tâchons de monter jusque-là. Ce qui frappe 
d'abord, c'est la petite quantité de ses poésies. A. de 
Vigny a vécu soixante-six ans, et n'a laissé qu'un 
petit volume de vers. Il n'avait donc pas la fécondité 
des autres, ni leur souplesse. On n'est pas forcé de 
croire absolument Victor Hugo, quand il parle de sa 
facilité, mais il est bien certain que soq vers ne sent 
pas l'effort, celui de Lamartine non plus, et moins 
encore. On le sent chez A. de Vigny, comme souvent 
chez Sully-Prudhomme, son frère en poésie. Pour 
lui, la création était évidemment longue, pénible, 
laborieuse. Aussi y a-t-il un mot qui revient souvent 
dans son Journal, quand il parle de son travail : c'est 
le mot labourer. Certes, féconde sera la moisson qui 
doit jaillir du sol ainsi fouillé et retourné; pour- 
tant, çà et là dans le sillon a germé la graine des 
herbes mauvaises. Comme chez Hugo et chez Lamar- 
tine, on trouve souvent, même dans les plus beaux 
poèmes, des faiblesses et des impropriétés de style 
qui viennent moins d'un reste d'éducation classique, 
que de la peine éprouvée pour fixer la pensée sous 
une forme claire et définitive. Il y a, dans la Bouteille 



ALPRKD DB VIGST. «M 

à la mer, des métaphores qui ne se suivent pas, 
comme cet arbre que le poète appelle l'arbre de gran- 
deur (?) et qui est en même temps un phare. Il crott 
sur la pierre des morts, et il gtiide sur les flots le» 
penseurs laborieuif... Il 7 a même des stropbM 
entières difDciles à expliquer, qui, du reste, font Ion» 
gueur, et qu'on voudrait supprimer, celles-ci notam- 
ment : 

fl Dn autre y voit Paris, où sa flile penchée 
Marqué avte l«$ eompat tout Ut toulfles de Fair, 
Ternit do pleur» la glace où l'aiguille est «ssUf, 
, £1 cherck» d fwuner Faimant avec le f»r... 

Sonrenir étemel I G/otrt d la découverte 
Dant Fkomwu et ta nature igaus «n profondeur, 
Dant le Jutte et le Bien, tourte à peine entr'ouverte, 
Dant F Art inépuUable, abime de tplendeur!... * 

Ici, sans aucun doute, l'expression ne traduit pas 
ridée, qui reste singulièrement obscure. L'effort est 
sensible : il fut douloureux pour le poète, et il est 
douloureux pour le lecteur. Et il en est ainsi souvent 
chez A. de Vigny, à toutes les époques, et plus en- 
core peut-être à la fln qu'aux débuts. 

Cest là une des raisons pour lesquelles Alfred de 
Vigny n'est pas le poète de tous ; mais en voici une 
autre, plus importante. On sait comme Lamartine est 
•xpansif, avec qoelie franchise et quelle candeur U 
nous ouvre son Ame toute grande, et met le publie 



iî34 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

reconnaissant et compatissant dans la confidence de 
ses joies si rares et de ses peines si obsédantes. A. de 
Vigny est infinement plus triste, plus désolé, plus pes- 
simiste que le poète des Méditations. La vie n'eut 
jamais pour lui ces sourires dont elle consola quel- 
quefois Lamartine et qu'elle prodigua à Hugo. Rien 
n'est venu adoucir une mélancolie plus profonde, 
moins guérissable que celle des autres, parce qu'elle 
est innée , et que les événements n'en sont que 
très peu responsables. Il pourrait donc, lui aussi, 
puisqu'il est poète et qu'il sait chanter, étaler ses 
peines au grand jour, et s'abandonner à des épanche- 
ments lyriques, si doux d'ordinaire aux cœurs de 
ceux qui souffrent. Il ne le fait pas. Pourquoi? Parce 
qu'il est très fier, très hautain, d'une pudeur extrême, 
et qu'il cache sa vie dans une tour d'ivoire, comme 
Éloa cache sa figure sous son aile blanche ; parce 
qu'aussi, t le mot de la langue qui lui paraît le plus 
difficile à prononcer et à placer convenablement, c'est 
moi »; parce qu'enfin, si sa tristesse a eu parfois des 
causes matérielles et précises, la perte d'une illusion, 
la légèreté d'une femme aimée, indigne de lui, elle 
est aussi très vague, très générale, indéfinie, qu'elle 
se promène sur tout et ne s'accroche à rien. Il faut 
pourtant bien qu'elle s'épanche : la muse est là qui 
pousse le poète et le presse. Il les chantera donc, ses 
émotions et ses misères, mais en les dérobant sous le 



ALKRKD DR VIGNT. t» 

voile de l'allégorie ou de l'hisloire. H ne dira pa4 : 
c j'étais là, telle chose m'advint »; mais il évoquera 
un personnage qui s'est trouvé dans la même situa- 
tion matérielle ou le même état d'Ame que lui. Sam- 
son, pour le lecteur qui comprend, n'est pas Snmsoo, 
mais A. de Vigny lui-miïrae; et Dalila la traîtresse 
n'est pas Dalila; c'est une femme trop aimée du 
poète...., mieux encore c'est la femme, 

c Car. plai ou moios. la femme est toujours Dalila ». 

De même, c'est encore le poète qui parle par la 
bouche du Trappiste^ et qui crie ses angoisses duns le 
Mont (les Oliviers. Et cette habitude de mettre sa 
pensée sous un cadre, drame ou récit, pour l'enve- 
lopper et la préciser, devient si naturelle au poète, 
qu'il n'y manque jamais, alors même qu'il n'a, pour 
dissimuler des sentiments qui n'ont rien d'intime, 
aucun motif de pudeur ou de discrétion. Ainsi, pour 
traduire l'émotion triste que le son du cor, entendu 
un soir au pied des Pyrénées, a fait jaillir de son 
cœur, il rappellera la bataille de lloncevaux et évo- 
quera la grande ombre de Iloland. Ainsi, encore, il 
coniposera l'admirable poème, la Frégate la Sérieuse, 
pour peindre la tendresse qui attache le marin à son 
vaisseau. 

Et voici un exemple plus frappant peut-être. Il 



836 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

y a une question qui a toujours beaucoup préoc- 
cupé Alfred de Vigny, et qu'il aurait pu traiter direc- 
tement : c'est la situation faite au poète dans la 
société moderne, son rôle parmi les hommes. Pour 
lui, le poète est un être supérieur, un voyant, un 
prophète, mais c'est aussi une victime et la plus mal- 
heureuse de toutes. Eh bien, pour nous le montrer 
sous ce double aspect, de Vigny aura encore recours 
à l'allégorie et à l'histoire. Dans un drame, ce grand 
persécuté deviendra Chatterton; dans les poésies, il 
s'appellera Moïse, 

« Qui marche devant tous, triste et seul dans sa gloire » ; 

u sera le loup, cette autre victime des hommes, ce so- 
litaire des bois profonds^ qui meurt sans jeter un cri : 

c Comment on doit quitter la vie et tous ses maux, 
C'est vous qui le savez, sublimes animaux. 
A voir ce que l'on fut sur terre et ce qu'on laisse. 
Seul, le silence est grand, tout le reste est faiblesse. » 

L'œuvre même du poète, ou du savant, sera, non 
pas un livre soumis à tant d'incertitudes avant d'ar- 
river à la postérité, mais cette bouteille aux gens de 
mer sacrée, où le naufragé enferme son journal et 
qui flotte longtemps, comme un point invisible, sur 
le vaste océan, avant que Dieu la prenne du doigt 
pour la conduire au port. 



ÀU'UtD Dï. YrU.>ï. 131 

Ces difTéreDlcb pièces porlcut le nom d« Poèmei. 
Soil ! Ce sont, en tout cas, comme on le voit, des 
poèmes d'uD nouveau genre. Ici, Alfred de Vigny fait 
un peu comme Victor Hugo. Tandis que Lamartine, 
dont les vers ne rentraient dans aucun genre défini, 
intitulait tout simplejuent, et très heureusement, ces 
épanchements d'une àme émue Médilalionê^ Ilar- 
nioniei, RecueiUemeuts, V. Hugo empruntait aux clas- 
siques les aomBiïûdet et de Baliades. Seulement, ses 
odes n'étaient pas des Odet, ou plutôt elles étaient tout 
ce qu'on voudra en même temps que des odes, c L'ode 
de Victor Hugo, dit Th. de Banville, enflamma, incen- 
dia, pénétra, remplit d'elle, anima de sa lumière et de 
sa vie tous les genres poétiques, épopée, tragédie, 
drame, comédie, égloguc, idylle, élégie, satire, 
épitre, fable, chanson, conte, épigramme, madrigal. 
Elle se môla à eux et les mêla à elle, si bien que les 
poèmes de tous les genres n'existèrent plus qu'à la 
condition de contenir l'ode en eux, et que l'ode fondit 
et absorba en elle toutes les vertus et toutes les forces 
des difl'érents genres de poèmes >. Les Ballades de Vic- 
tor Hugo n'avaient elles mômes aucune analogie avec 
les ballades, simples ou doubles, de nos vieux poètes. 
Elles t'appelaient ainsi, parce qu'elles étaient inspi- 
rées des poésies allemandes, celles de BOrger notam- 
ment, qui portaient ce nom. — Alfred de Vigny ne 
procède pas autrement. Il adopte des genres connus. 



238 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

rélégie dans Symétha, l'idylle dans la Dryade, le poème 
proprement dit, ou épopée, dans Moïse, Éloa, la Fille 
de Jephté, etc.; mais il les modifie. Le poème reste 
bien chez lui, selon la définition de Voltaire, t le 
récit en vers d'aventures héroïques » ; mais ce ne sont 
pas ces aventures mêmes qui attirent le poète; et il 
ne les raconte pas, comme fera plus tard Victor Hugo 
dans la Légende des Siècles, parce que son imagina- 
tion ressuscite et lui montre les temps d'autrefois 
et les héros disparus. Il les raconte pour pouvoir 
exprimer, sous une forme voilée, ses sentiments, ses 
émotions. Ce sont des épanchements, surtout dans le 
dernier recueil, les Destinées, écrit quand le poète, 
plus triste que jamais, vit isolé et replié sur lui- 
même. Dans riliade et dans VOdyssée, on retrouve 
vivante l'âme du peuple grec; dans les plus beaux 
des Poèmes antiques et modernes ^ on sent palpiter 
l'âme d'Alfred de Vigny. 



II 



Dans nos études sur les premiers écrivains de 
l'école romantique, nous n'avons encore rencontré 
que des poètes. C'est, qu'en effet, le mouvement une 
fois donné par les deux chefs, Chateaubriand et 
M""» de Staël, la poésie a repris ses droits : elle a tou- 



ALFRED DB VIGNY. 130 

jours précédé la prose. Sans doute, Lamartine et 
Victor Hugo seront de grands prosateurs; mais plus 
tard, après 1830. Il faut attendre jusqu'à 1833 pour 
voir paraître le Voyage en Orient; et si Hugo, sous la 
Restauration, a écrit Bug-Jargai, Il an-d' Islande et 
la Préface de Cromtrell, sans compter les autres pré- 
faces, ce ne sont pas ces œuvres de jeunesse ou de 
combat qui le classent parmi les grands écrivains en 
prose de notre siècle et de la littérature renouvelée. 
C'est Notre-Dame de Paris (1831) qui révélera le pro- 
sateur et le romancier. 

Notre-Dame de Paris est un roman mi-parti d'his- 
toire, mi-parti d'imagination. Dans ce genre, Victor 
Hugo a eu un devancier. C'est A. de Vigny qui, le 
premier des llomantiques, a eu l'idée d'emprunter à 
l'histoire de France des sujets de romans. Il a ouvert 
la roule si bien battue depuis. C'est à ce titre surtout 
que Cinq-Mars mérite d'être signalé. 

Ce n'est pas seulement, comme il le dit dans son 
Journal, pour écrire < un ouvrage à public qui ferait 
lire les autres >, qu'A, de Vigny composa ce roman. 
Il réalisait dans sa Jeunesse une pensée de son enfance. 
Avant d'adorer les poètes anciens et de les traduire 
du grec en français et en anglais, il s'était pris d'une 
belle passion pour l'histoire, et la lecture des Mémoires 
du cardinal de Retz lui avait inspiré, & quatorze ans, 
le désir de raconter la Fronde. Aussi, quand plus 



210 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

tard il eut, comme tous ses contemporains, dévoré 
les romans de Walter Scott, quand il eut vu les études 
historiques, après la dure oppression dont elles avaient 
souffert sous l'Empire, renaître et refleurir, ses anciens 
goûts se réveillèrent; et Cinq-Mars, conçu et médité 
à Oloron, dans les Pyrénées, fut écrit à Paris, très 
vite et d'une seule encre. 

A. de Vigny se proposait de faire un roman histo- 
rique, beaucoup plus historique que ceux de Walter 
Scott. Il reprochait au grand écrivain anglais de 
donner trop de place aux personnages inventés, et de 
ne faire apparaître une grande figure historique que 
trop rarement et dans un trop lointain horizon, sim- 
plement pour accroître l'importance du livre et lui 
donner une date, c Ces rois^ disait-il, ne représentent 
qu'un chiffre. » Il voulait faire le contraire de ce tra- 
vail et renverser cette manière, c'est-à-dire ne mettre 
en scène que des personnages historiques, et ne pas 
laisser la tragédie du roman, en tournant autour de 
touscespersonnagesetenlesenveloppantde ses nœuds, 
déranger l'authenticité des faits. Uien, en effet, dans 
Cinq-MarSf ne fausse l'histoire générale ni le génie 
de l'époque, trop éclairés d'ailleurs par les mémoires 
particuliers pour que les erreurs et les anachronismes 
fussent possibles. Malgré cela, Cinq-Mars n'est pas un 
roman historique. Pourquoi? Parce que, partant de 
ce principe que l'imagination a le droit « de faire 



▲LFKED DE VIGNT. tll 

céder la réalité des fuits à Vidée que chacun d*eax doit 
repréfteoter aui yeux de la postérité, et de recomposer 
un personnage selon la plus grande idée de vice ou 
de verta que l'on puisse concevoir de lui, réparant 
les vides, voilant les disparates de sa vie et lui ren- 
dant une unité purfaite de conduite », l'auteur a 
modiUé les caractères de ses principaux acteurs avec 
un sans-géne étonnant, selon son idéf, ou mieux, 
selon set paations. Car Cinq-Mars est un plaidoyer, 
une gloriûcation de la noblesse, à laquelle appartenait 
de Vigny, et une violente satire de celui qui dompta 
la noblesse, de Uichelieu. Qu'Alfred de Vigny ait 
essayé de rendre intéressant et sympathique le OU du 
marquis d'Kfflal, ce jeune homme étourdi, vaniteux 
et traître à son pays, soit I On sait ce que représentait 
la pallie à cette époque. Mais nous montrer odieux, 
fourbe, féroce et ridicule un de ceux à qui nous devons 
la P'rance, qui l'ont rendue une et forte, ne prendre 
Richelieu que comme repoussoir de Cinq-Mars, voilà 
qui est singulièrement téméraire. 

L'excose d'A. de Vigny, c'est qu'il croyait à la 
noblesse, dont il faisait une grande victime, < pipée, 
trompée, sapée par ses plus grands rois, hachée par 
quelques-iUM, traquée, exilée, et toujours dévouée > ; 
c'est aussi qu'il était, comme on dit, dans le mouve- 
ment. Aujourd'hui, Richelieu est justement admiré 
comme le symbole du patriotisme ; sous la Restaura- 

u 



242 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

tion, il était exécré comme le type du despote sangui- 
naire : c'était le cardinal-bourreau, l'homme rouge : 

Regardez tous : voici l'homme rouge qui passe. 

C'est là une des raisons pour lesquelles On ne lit 
guère Cinq-Mars aujourd'hui. Une autre raison, c'est 
que le livre est mal composé, plein de longueurs et 
de digressions, et très dépourvu d'intérêt. Depuis 1826, 
tant de romans historiques supérieurs à celui-là ont 
paru, que nous sommes devenus difficiles; et A. Dumas 
a si fructueusement exploité cette veine, que ces 
sortes d'œuvres nous inspiraient, jusqu'à ces temps 
derniers, un peu de dégoût et beaucoup de lassitude. 
Mais voici que certaines publications récentes, et le 
succès qui les a accueillies, permettent de prévoir un 
retour vers ce genre qui, bien cultivé, est si digne 
d'intérêt et de sympathie. 

Cette noblesse, glorifiée dans Cinq-Mars, Alfred de 
Vigny se proposait d'en reprendre l'histoire, d'en 
montrer la grandeur et la servitude dans une série de 
romans qui devaient être comme l'épopée de cette 
grande famille, t J'en écrirai un, disait-il, dont 
l'époque sera celle de Louis XIV, un autre qui sera 
celle de la Révolution et de l'Empire, c'est-à-dire 
la fin de cette race, morte socialement depuis 1789. » 
en projet ne fut pas plus exécuté que bien d'autres. 



ALKHKD DE VIGNY. tU 

Mais rarmée, du moins, à laquelle le poète appar- 
tenait aussi, et qui lui semblait non moins dévouée 
et plus sacrifiée encore, eut son monument glorieux. 
Grandeur et servitude militaires est le chef-d'œuvre 
en prose d'A. de Vigny. Sans doute, le livre ne fut 
publié qu'en 1835 ; il nous appartient toutefois, parce 
que c'est pendant les années de la Restauration, 
dont nous suivons l'histoire, et dans la vie de garni- 
son, qu'il fut conçu, médité, composé et rédigé en 
partie. Il prit sa forme définitive aussitôt après la 
révolution de Juillet, quand A. de Vigny eut vu les 
braves de la garde royale poursuivis, traqués partout, 
décimés, abandonnés du roi, victimes de leur dévoue- 
ment, de la discipline, de l'obéissaoce passive. Alor?, 
la tristesse profonde qu'il portail en lui depuis long- 
temps, la tristesse du militaire, cette fois-ci, non celle 
de l'homme, déborda, et il écrivit ces chants en 
prose d'une sorte de poème épique sur la vie et lu 
mort du soldat. 

Il y a trois chants dans cette épopée, ou trois chapi- 
tres, ou mieux encore trois nouvelles, Laurette ou 
le Cachet rouge, la Veillée de Vincennes et la Canne de 
jonc. On reconnaît là le procédé habituel de l'écri- 
vain, toujours en quête d'un cadre pour envelopper 
et préciser sa pensée. Ces trois récits ne sont en réalité 
que les illustrations, les preuves à l'appui de la thèse 
présentée, et d'ailleurs directement exposée dans des 



2M LA LITTIÎRATURE FRANÇAISE. 

dissertations qui éclairent, préparent et résument 
chaque nouvelle. 

Or, cette thèse, que le titre explique très nettement, 
c'est qu'il n'y a pas de métier plus dur que le métier 
du soldat (servitude militaire), et qu'il n'y en a pas de 
plus beau {grandeur militaire). Ce qui fait avant tout 
la servitude militaire, ce qui donne toute sa force au 
mot servir, c'est la nécessité de l'obéissance passive. 
Pour le soldat, il n'y a pas d'accord possible entre le 
devoir et la conscience. L'armée est aveugle et muette ; 
on lui donne un ordre : quoiqu'il soit, elle l'exécute; 
c'est une force inconsciente qui frappe. Charles IX 
ordonne au comte d'Orte de faire massacrer tous les 
protestants. Le comte d'Orte refuse. « Sire, dit-il, j'ai 
communiqué le commandement de Votre Majesté à ses 
fidèles habitants et gens de guerre; je n'ai trouvé que 
l)raves soldats et bons citoyens, et pas un bourreau. > 
Ije comte d'Orte a eu tort. — Le capitaine d'un vaisseau 
reçoit l'ordre de fusiller en mer un jeune homme qu'il 
aime comme un fils, et qui n'est coupable que de quel- 
ques couplets malicieux contre le Directoire. Il dit aux 
matelots d'armer leurs fusils, et lui-même commande 
le feu. Il a eu raison. — Voilà la grande servitude. 

Mais il y en a d'autres encore. Ce n'est pas seule- 
ment sa volonté que le soldat abdique; ce sont aussi 
ses opinions de citoyen, conmie A. de Vigny s'y 
résigna lui-même aux journées de Juillet. 



ALFKKD DR VIG.fT. ta 

« J'ai préparé mon ticU anifonue. Si le roi appeik touf 
les officiers, j'irai. — Et sa cause est in«a?ais« ; il est es 
cafance, ainsi qne toute sa faniiUe;enenftuwe poor notre 
temps, qu'il ne comprend pas. Pourquoi ai-je senti que je 
lue devais à celte mort? Cela est absurde. • 



voici le sacriflce le plus douloureux et le plus 
admirable. Le soldat doit immoler tous ses sentimenti 
de Tamille et tous ses sentiments d'humanité. Comme 
Culingwood, ce vieil amiral anglais, séparé des siens, 
attaché à son bord depuis quarante ans et prisonnier 
de la mer, il doit oublier qu'il a quelque part des 
parents et des enfants. Il lui faut vivre loin d'eux, et 
dans quel but? Afin de verser lu sang. Tu tueras, voilà 
la loi. Tu tueras les ennemis de ton pays sur le champ 
le bataille; soiti Ce n'est pas là un sacriOce; peut-être 
même n'y a-t-il pas de plus grand bonheur. Mais ta 
tueras aussi tes concitoyens sans armes dans les raet 
'les villes françaises; lu tueras même les enfants, des 
enfantscoinme ce petit Uusse de quatorze ans, aux longs 
cheveux bouclés, aux lèvres roses épanouies comme 
celles d'un nouveau-né, que le capitaine Renaud, à 
l'attaque d'une redoute, avait, la nuit, traversé d'outre 
en outre pendant qu'il dormait. Devoir terrible, et 
qui surtout devait paraître tel au père d'Étoa, ce 
poème superbe de la pitié suprême, à l'auteur de ce 
Journal intime où l'on trouve des pensées comme 

:elle-ci: 

a. 



U6 LU LITIÉRATURE FRANÇ.VISE. 

« Il me semble quelquefois que la bonté est une pas- 
sion. En cfTel, il m'est arrivé de passer des jours et des 
nuits à me tourmenter extrêmement de ce que devaient 
souffrir les personnes qui ne m'étaient nullement intimes, 
et que je n'aimais pas particulièrement. Mais un instinct 
involontaire me forçait à leur faire du bien, sans le leur 
laisser connaître. C'était l'enthousiasme de la pitié, la pas- 
sion de la bonté que je sentais en mon cœur. » 

Voilà ce qui explique ce mol Servitude, résumé dans 
cet autre mot, Abncgjtion, croix plus pesante que celle 
du martyr. 

Eh bien, c'est de cette servitude même que naît la 
grandeur militaire. Amèrement triste et pessimiste, 
Alfred de Vigny croit que plus on est malheureux, 
plus on est grand. l>éjà, dans ses poésies, il avait 
montré que le génie est un don sublime, mais lourd à 
porter, qui emprisonne l'homme, l'isole et l'écrase. Ce 
qui est vrai pour le poète, Test aussi du soldat. Le 
soldat est grand parce qu'il est malheureux. Le sol- 
dat est esclave, mais c'est un esclave volonlaire; et 
c'est précisément dans le sacrifice librement accepté 
que résident la noblesse de son melier et la beauté de 
sa tâche. Il a tout abdiqué, tout sacrifié, tout immolé; 
mais sciemment, volontairement; et de plus, une 
idée lui reste qui le soutiendra, un sentiment 
subsiste en lui qui le ranimera, l'enflammera, l'exal- 
tera aux lieures de lassitude et de découragemsnt : 



ALKHEU DB VIUNY. t4T 

c'est le sentiment de Vhonneur, cette poésie du devoir, 
dont Alfred de Vigny fait une sorte de religion, seule 
demeurée debout au milieu de tant de naufrages : 

« L'Honneur, c'est la conscience, mais la conscience 
exaltée. C'est le respect de soi-même et de la ticaulé de 
sa vie portée jusqu'à la plus pure éléTation et jusqu'à la 
passion la plus ardente... 

• C'est peul-élre là le plus grand mérite de l'Uonneur 
d'être si puissant et toujours beau, quelle que soit sa 
source!... Tantôt il porte l'homme à ne pas survivre à an 
affront, tantôt k le soutenir avec un éclat et une gran- 
deur qui le rrparent et en efTncent la souillure. D'autres 
fois il sait cacher ensemble l'injure et l'expiation. En 
d'autres temps, il invente de grandes entreprises, des 
luttes magnifiques et persévérantes, des sacrifices inouïs, 
lentement accomplis, et plus beaux par leur patience et 
leur obscurité que les élans d'un enthousiasme subit ou 
d'une violente indignation; il produit des actes de bien- 
faisance que l'évangélique charité ne surpasse jamais; il 
a des tolérances merveilleuses, de délicates bontés, des 
indulgences divines et de sublimes pardons. Toujours et 
partout il maintient dans toute sa beauté la dignité per- 
sonnelle de l'homme. 

c L'Honneur, c'est la (ludeur virile. 

c La honte de manquer de cela est tout pour nous. C'est 
donc la chose sacrée que cette chose inexprimable. 

c Pesez ce que vaut, parmi nous, cette expression popu- 
laire, universelle, dt^cisive, et simple cependant : donner 
sa parole d'honneur I 

c Voilà que In |> >>■ >i<> >>>Mnaine cesse d'être l'expression 



248 LA. LITThiRATURE FRANÇAISE. 

des idées seulement; elle devient la parole par eTcpérionce, 
la parole sacrée entre toutes les paroles, comme si elle 
était née avec le premier mot qu'ait dit la langue de 
l'homme; et comme si, après elle, il n'y avait plus un 
mot digne d'ôtre prononcé, elle devient la promesse de 
l'homme à l'homme, bénie par tous les peuples; elle 
devient le serment même, parce que vous y ajoutez le 
mot : Honneur. Dès lors, chacun a sa parole et s'y attache 
comme à sa vie. Le joueur a la sienne, l'estime sacrée, 
et la garde; dans le désordre des passions, elle est donnée, 
reçue, et, toute profane qu'elle est, on la tient sainte- 
ment. Cette parole est belle partout, et partout consacrée. 
Ce principe, que l'on peut croire inné, auquel rien 
n'oblige que l'assentiment intérieur de tous, n'est-il pas 
surtout d'une souveraine beauté lorsqu'il est exercé par 
l'homme de guerre ? La parole, qui trop souvent n'est 
qu'un mot pour l'homme de haute politique, devient un 
fait terrible pour l'homme d'armes; ce que l'un dit légè- 
rement ou avec perfidie, l'autre l'écrit sur la poussière 
avec son sang; et c'est pour cela qu'il est honoré de tous, 
par-dessus tous, et que beaucoup doivent baisser les yeux 
devant lui. 

Puisse, dans ses nouvelles phases,' la plus pure des 
Religions ne pas tenter de nier ou d'étouffer ce sentiment 
de l'Honneur qui veille en nous comme une dernière 
lampe dans un temple dévasté! 

Il était impossible de terminer un plus beau livre 
par de plus belles pages. Pourtant, cette conclusion 
n^ nous satisfait pas complètement. Et comment nous 
satisferait-elle? N'y a-t-il pas, pour soutenir le soldat 



ALFRED DE VI iNT. ÎO 

dans ses défaUlaDCcs, pour nous rendre le cœar à tous 
dans nos peines, un sentiment plus puissant encore 
que celui de l'honneur, le patriotisme? On lit le mot 
Honneurswle drapeau ; mais il porte aussi, en lettres 
d'or, celui de Patrie. Pourquoi est-il absent du livre 
dWlfred de Vigny ? Voilà une lacune grave ; et ce 
n'est pas aujourd'hui qu'on pouvait s'abstenir delà 
signaler et delà déplorer. 



CHAPITRE Xf 



AUGUSTIN THIERRY 



r.liateaabriaDd et Augustin Thierry. — Los étude* historiques 
au xu« siècle. — Les LtUra sur l'hi$loire de France. Hittoirt 
di la etnuptiU dt VAngteUrre par let Normands. 



Ce n'est pas seulement la poésie et le roman qui se 
renouvellent sous la Ueâlauration : c'est aussi l'his- 
toire, une des grandes conquêtes de notre siècle. Et 
c'est ici surtout qu'apparatt manifeste et directe 
l'influence de Chateaubriand. Le premier de nos 
historiens modernes est Augustin Thierry. Or, c'est 
l'auleur des Martyrs qui lui a révélé sa vocation. 
Le maître ni le disciple ne l'ont laissé ignorer, l'un 
par une vanité très excusable, l'autre par un senti- 
ment très vif de respectueuse gratitude. 

« M. A. Tbicrrj, raconte Chateaubriand, m'envoya son 
Histoire de la conquête des ?ioi^iaiuts. Je l'allai remercier. 
Je trouTai un jeune homme dans une chambre dont les 
volets étaient à demi fermés; il était presque aveugle. 
Il essaya de se lever pour me recevoir; mais ses jambes 



858 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

ne le portaient plus, et il tomba dans mes bras. Il rougit 
lorsque je lui exprimai mon admiration sincère; ce fut 
alors qu'il me répondit que son ouvrage était le mien, et 
que c'était en lisant la bataille des Franks dans les Martyrs 
qu'il avait conçu l'idée d'une nouvelle manière d'écrire 
l'histoire. » 

Augustin Thierry lui-naême, dans une page célè- 
bre, a publiquement confirmé cette déclaration. 

f En 1810, j'achevais mes classes au collège de Blois, 
lorsqu'un exemplaire des Martyrs, apporté du dehors, 
circula dans le collège. Ce fut un grand événement pour 
ceux d'entre nous qui ressentaient déjà le goût du beau 
et l'admiration de la gloire. Nous nous disputions le livre; 
il fut convenu que chacun l'aurait à son tour, et le mien 
vint un jour de congé, à l'heure de la promenade. Ce 
jour-là, je feignis de m'être fait mal au pied, et je restai 
seul à la maison. Je lisais, ou plutôt je dévorais les 
pages, assis devant mon pupitre, dans une salle voûtée 
qui était notre salle d'études, et dont l'aspect me sem- 
blait alors grandiose et imposant. J'éprouvai d'abord un 
charme vague, et comme un éblouissement d'imagination; 
mais quand vint le récit d'Eudore, cette histoire vivante 
de l'Empire à son déclin, je ne sais quel intérêt plus actif 
et plus mêlé de réflexion m'attacha au tableau de la ville 
éternelle, de la cour d'un empereur romain, de la marche 
d'une armée romaine dans les fanges de la Batavie, et de 
sa rencontre avec une armée de Franks. 

€ J'avais lu dans l'IIisloire de France à l'usage des élèves 
de l'École militaire, notre livre classique : « Les Franks 



AUGUSThN TUiERRY. fiS 

•- ou Français, déjà maîtres de Toarnnj et des Htcs de 

< l'Kscaut, s'étaient étendus jusqu'à la Somme... CIotis, 
« (ils du roi Cbildi'-ric, monta sur le trône en 4SI, et 
« nfTt'rmit par ses Tictoiros les fondements de la monar- 
t (hic française. » Toute mon archAolngie du mojren âge 
consistait dans ces plirnscs et quelques autres de même 
force que j'avais apprises par cœur. Français, trôné, 
monarchie, étaient pour moi le commencement et la fin, 
le fond et la forme de notre histoire nationale. Ilien ne 
m'arait donné l'idée de ces terribles Franks de M. de 
Chateaubriand, parés de la dépouille des ours, des reaux 
marins, des urochs et des sangliers, de ce camp retranche 
(trec des bateaux de cuir et des chariots attelés de grands 
bœufs, de cette armée rangée en triangle où l'on ne dis- 
tinguait qu'une forêt de framées, des peaux de bêtes et des 
corps demi-nus. A mesure que se déroulait à mes jeux le 
contraste si dramatique du guerrier sauvage et du soldat 
civilisé, j'étais saisi de plus en plus vivement; l'impression 
que fit sur moi le chant de guerre des Franks eut quelque 
chose d'électrique. Je quittai la place où j'étais assis, et. 
marchant d'un bout à l'autre de la salle, je répétai h 
haute voix et en faisant sonner mes pas sur le pavé : 

< Pharamondl Pharamond! nous avons combattu avec 
« l'épée. 
c Nous avons lancé la frani^isque à doux tranchants; 

< la sueur tombait du front des guerriers et ruisselait le 
« long de leurs bras. Les aigles et les oiseaux aux pieds 
« jaunes poussaient des cris de joie; le corbeau nageait 

< dans le sang des morts; tout l'Océan n'était qu'une 
f plaie. Les vierges ont pleuré longtemp-<. 

c Pharamondl Pharamondl nous avons combattu avec 
• l'épée »... etc. 

18 



234 L.\ LITTÉRÀTURb; FRANÇAISE. 

« Ce moment d'enthousiasme fut peut-être décisif pour 
ma vocation à venir. Je n'eus alors aucune conscience de 
ce qui venait de se passer en moi; mon attention ne s'y 
arrêta pas; je l'oubliai même durant plusieurs années. 
Mais lorsque, après d'inévitables tâtonnements pour le 
choix d'une carrière, je me fus livré tout entier à l'his- 
toire, je me rappelai cet incident de ma vie et ses moin- 
dres circonstances avec une singulière précision. Aujour- 
d'hui, je retrouve mes émotions d'il y a trente ans. Voilà 
ma dette envers l'écrivain de génie qui a ouvert et qui 
domine le nouveau siècle littéraire. Tous ceux qui, en 
divers sens, marchent dans les voies de ce siècle, l'ont 
rencontré de même à la source de leurs études, à leur 
première inspiration; il n'en est pas un qui ne doive lui 
dire comme Dante à Virgile : 

Tu duca, tu signore, e tu maestro. » 

Augustin Thierry a raison de rappeler ce qu'il doit 
à Chateaubriand; mais il a raison aussi, quand il dé- 
clare qu'il « a planté le drapeau de la réforme histo- 
rique » . En réalité, il n'a pris à l'auteur des Martyrs 
qu'un élément, la couleur, le pittoresque. Chateau- 
briand avait fait un roman, Augustin Thierry fit de 
l'histoire; Chateaubriand est le chef de tous les Roman- 
tiques; Augustin Thierry est le guide, le seigneur, et le 
maître des historiens du xix^ siècle. 

On le comprend tout de suite, si on le compare 
à ses devanciers, aux Mézeray, aux Velly, aux 
Daniel, aux Anquelil, pour qui l'histoire était une 



AUGUSTIN TilIKHRY. VA 

<i>uvre d'art, pleine d'ëloquence, de beaux dévolop- 
|r>inents littéraires, d'erreurs, de contresens et d'ana- 
clironismes; et même si on le compare h Voltaire. 

Grâce à celui-ci, sans doute, de grands progrès 
avaient été faits au point de vue de l'exactitude 
scientifique, de l'impartialité, de la m«Hhode et du style. 
Nous savons comme l'auteur de Charles XII, du Siècle 
fie Louis XIV ci de l'Essai sur les mœurs, si léger et 
si volontiers menteur dans la polémique, a été un 
historien consciencieux, bien informé et scrupuleux; 
avec quelle lumineuse intelligence il a montré, sans 
en avoir Pair, l'enchaînement des faits, et toujours 
sacrifld l'accessoire à l'essentiel ; dans quelle langue 
sobre, nette, précise et vive ses récils se développent et 
courent au but, rapides comme l'armée de Charles XII 
courant À la victoire. Cependant que de progrès res- 
taient à faire! 

Ce que personne n'avait encore compris, Voltaire 
pas mieux que les autres, c'est que l'historien ne 
doit pas se borner à raconter et à expliquer les faits; 
c'est qu'il doit se faire le contemporain des événe* 
mcnts et des acteurs qu'il présente, rendre à chaque 
époque, à chaque peuple, h chaque personnage son 
caractère particulier et sa véritable physionomie. 
Sous une apparente uniformité, les hommes, sui- 
vant les temps et les lieux, se distinguent les uns 
des autres par leurs idées, leurs sentiments, leurs 



S86 LA LITTÉRATCIIE FRANÇAISE. 

croyances, leurs coutumes et leurs costumes. Les 
Franks de Pharamond et les Gaulois de Vercingélorix 
ne ressemblent pas aux Romains de Constance et de 
César, encore moins aux soldats de Louis XIV et du 
prince Eugène, ni les sujets de Charles XII à ceux de 
Pierre l"". Or, les historiens du xvii* et du xyiii» siècle 
représentaient les rois mérovingiens, carlovingie:is 
et capétiens exactement pareils aux rois Louis XIV 
et Louis XV, comme eux assis sur un trône, portant 
un sceptre fleurdelisé, entourés d'une cour; les Gau- 
lois et les Franks avaient les mômes idées, les mêmes 
mœurs, les mêmes costumes que les sujets du grand 
roi ou de son arrière-petit-fils. 

Certes, dans son Essai sur les mœurs. Voltaire n'a 
pas commis ces grossiers anachronismes; mais il 
n'a pas non plus restitué aux civilisations de l'anti- 
quité et du moyen âge leur caractère original et 
pittoresque. Dans l'Histoire de Charles XII, nous sui- 
vons sans peine les opérations militaires ; mais les 
acteurs ne vivent pas d'une vie qui leur soit propre. 
Ce sont des récits d'une clarté saisissante, d'un dessin 
vigoureux et net; ce ne sont pas des tableaux : il 
leur manque la couleur. Et quel tableau on pouvait 
faire de cette Suède, de cette Pologne, de celte Mos- 
covie, si différentes des pays d'Occident I Quelle 
résurrection à tenter de ces peuples encore barbares, 
avec leurs mœurs sauvages, leur façon de combattre 



AUGUSTIN THIKIIRT. «7 

tout à fait inconnue, leurs armes et leurs Tdtemenls 
pittoresques! Mais Voltaire, si intelligent, manquait 
d'imagination. 

Eh bien, ce à quoi aucun historien n'a pensé et ne 
s'est risqué, voici quelqu'un qui le fera, à cette épo- 
que de création féconde et de merveilleuse activité 
intellectuelle qui s'appelle la Restauration. Entre 
Charles XII et la Conquête de l'Angleterre par les 
Normands, les Martyrs sont venus. Augustin Thierry 
les a lus, comme savent lire les enfants de génie, et 
il était encore tout étourdi, tout ému de cette lecture, 
quand les romans de Wulter Scott (qui, décidément, 
se retrouve partout, avec Chateaubriand, à l'aurore * 
du Romantisme) lui tombèrent entre les mains et 
l'afQrmèrent dans sa vocation naissante. Ceux-là, plus 
que les autres, le prirent par les entrailles et exaltè- 
rent son imagination qui, révélant chez leur auteur 
une divination liistorique{ce sont les motsd'A. Thierry), 
faisaient revivre, comme hanhoé, les antiques sociétés 
et les vieux siècles. Et le jeune homme se promit alors 
de ressusciter, lui aussi, les peuples d'autrefois, les 
opprimés surtout, si méconnus des historiens, si dé* 
daignés, et si intéressants. Lui aussi, il les jetterait 
tout vivants et tout frémissants, non dans des romani, 
mais dans des œuvres sérieuses, scientifiques, histo- 
riques, et vengeresses. 

Telle est la tâche à laquelle il consacra sa vie, la 



258 LA UTTÉUATURB FRANÇAISE. 

tâche que ni les difficultés de toute sorte, ni les souf- 
frances sans espoir, ni la cécité même, survenue 
quand il n'avait encore que trente ans, n'arrêtèrent 
jamais. « Il y a au monde, a-t-il dit, quelque chose 
qui vaut mieux que les jouissances matérielles, mieux 
que la fortune, mieux que la santé elle-même, c'est 
le dévouement à la science. » Son premier livre, la 
Conquête de l'Angleterre par les Normands, fut publié 
en 1825; mais il y avait huit ans déjà qu'Augustin 
Thierry était à l'œuvre. En 1817, à l'âge de vingt- 
deux ans, il avait débuté par des lettres écrites au 
Courrier Français, et qui devinrent plus tard ses 
.Lettres sur l'Histoire de France. Sa méthode était 
excellente. Gomme Descartes, il voulut jeter à terre 
la vieille maison avant de construire la nouvelle. 
Prenant donc tour à tour Mézeray, Velly, Daniel, 
Anquetil, il commença par montrer tout ce qu'il y 
avait de faux dans leurs ouvrages, de grotesque dans 
leur manière de comprendre et d'écrire l'histoire. Tou- 
jours ils s'en étaient tenus aux chroniques les moins 
anciennes, les plus faciles à compiler, mais les moins 
sérieuses, et jamais ils n'avaient songé à consulter les 
récits contemporains ou le plus voisins possible des 
événements qu'ils voulaient raconter. Ces récits, ils 
les avaient acceptés les yeux fermés, sans contrôle, 
sans critique ni discussion; et, loin de se faire une âme 
antique, ils s'étaient représenté et avaient représenté 



AUGUSTIN THIERRY. «5» 

la vieille France identique à celle de leur temps. De 
plus, comme au xvii« et au xviii* siôcle le peuple ne 
comptait pas, ils n'avaient donné place dans leurs 
histoires qu'à un petit nombre de personnages privi- 
légiés, et laissé la masse entière de la nation cachée 
derrière le manteau des rois. « Nos provinces, nos 
villes, tout ce que chacun comprend dans ses aiïec- 
lions sous le nom de patrie devrait nous être repré- 
senté à chaque siècle de son existence; au lieu de 
rela, nous ne rencontrons que les annales domestiques 
de la famille régnante, des naissances, des mariages, 
des décès, des intrigues de palais, des guerres qui se 
ressemblent toutes, et dont le détail, toujours mal 
circonstancié, est dépourvu de mouvement et de carac- 
tère pittoresque. > Enfin, soucieux surtout de la forme, 
ils avaient écrit dans un style vague, pompeux; ils 
avaient mêlé à leurs récits des dissertations morales, 
des discours à la façon antique, des rapprochements 
saugrenus. Voici, par exemple, un fragment de l'abbé 
Velly, célèbre au siècle dernier comme le restaurateur 
de l'Histoire de France, et qui se flattait d'avoir pré- 
senté sous leur véritable jour l'état politique et social, 
les mœurs et les idées de chaque siècle. « J'ouvre, 
dit A. Thierry, 

j'ouvre le premier volume, et je tombe sur un fait peu 
iiitpurtaat en lui-m£iuc, mais empreint, dans les écrila 



260 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

originaux, d'une forte couleur locale, la déposition de 
Childéric ou Ilildérick I. « Hildérick, dit Grégoire de Tours, 
* régnant sur la nation des Franks, et se livrant à une ex- 
« trôme dissolution, eux indignés de celaledestituèrentde 
« la royauté. Informé, en outre, qu'ils voulaient le mettre 
€ à mort, il partit et s'en alla en Thuringe... » Ce récit 
est d'un écrivain qui vivait un siècle après l'événement. 
Voici maintenant les paroles de l'abbé Velly, qui se 
vante, dans sa préface, de puiser aux sources anciennes, 
et de peindre exactement les mœurs, les usages et les cou- 
tumes : « Childéric fut un prince à grandes aventures... 
t C'était l'homme le mieux fait de son royaume. Il avait de 
« l'esprit, du courage; mais, né avec un cœur tendre, il 
« s'abandonnait trop à l'amour : ce fut la cause de sa perte. 
« Les seigneurs français, aussi sensibles à l'outrage que 
« leurs femmes l'avaient été aux charmes de ce prince, se 
« liguèrent pour le détrôner. Contraint de céder à leur 
t fureur, il se retira en Allemagne... » 

« Je passe sur le séjour de huit ans, que, selon l'heureuse 
expression de notre auteur, Childéric fit en Allemagne, et, 
suivant encore Grégoire de Tours, j'arrive à son rappel 
par les Franks et à son mariage avec Basine, femme du 
roi des Thuringiens : « Revenu de Thuringe, il fut remis en 
t possession de la royauté, et, pendant qu'il régnait, cette 
€ Basine, dont nous avons parlé ci-dessus, ayant quitté son 
t mari, vint trouver Ilildérick. Celui-ci, lui demandant 
« avec curiosité pourquoi elle était venue vers lui d'un pays 
t si éloigné, on rapporte qu'elle répondit : « J'ai reconnu 
€ tes mérites et ton grand courage, et c'est pour cela que je 
t suis venue, afin d'habiter avec toi ; car il faut que tu saches 
€ que, si dans les pays d'outre-mer j'avais connu quelqu'un 
t f 'us capable et plus brave que toi, j'aurais été de môme 



▲yGUSTIi*>l THIKRRY. «1 

c le chercher et cohabiter arec lui. > Le roi, tout joyeux, 
t s'uoit à elle en mariage. • 

( Vojrons maintenant comment l'histoneo moderne a coD> 
serve, ainsi qu'il le devait, cet accent de nalTeté grossière, 
indice de l'état de barbarie. < Le prince l^itimesc remit en 
« possession du trône, d'où ses galanteries l'avaicnl préd- 
« pité. Cet éTéncment merveilleux est suivi d'un autre aussi 

• remarquable par sa singularité. La reine de Thuringe, 

• comme une autre Uélène,quitte le roi son mari pour suivre 

• ce nouveau Paris. • Si je connaissais, lui dit-elle, un plus 
■ grand ht^ros, ou un plus galant homme que toi, j'irais le 
« chercher jusqu'aux extrémités de la terre. » Basine était 
« belle, elle avait de l'esprit : Childéric, trop sensible à ee 
« double avantage de la nature, l'épousa, au grrnd scan- 
c dale des gens de bien, qui réclamèrent en vain les droits 
< sacrés de l'hjmûnée et les lois inviolables de l'amitié. > 



Puisqu'il n'existe aucune histoire qui reproduite 
avec fldélité les idées, les sentiments, les mœurs des 
hommes qui ont précédé en Europe, sur le contioenl 
et dan» les lies avoisinantes, les peuples mudernes, le 
temps est venu de la créer, et c'est Augustin Thierry 
qui la créera. 

Pour cela, que doit-il Taire? Il lui fout d'abord, en 
partant de ce principe que l'histoire est une science 
positive, qui exige une étude patiente et la recherche 
de la vérité au moins approximative, faire ce que les 
historiens ont négligé si longtemps. Il lui faut 
retrouver et interroger ces vieux documents oubliés, 

iS. 



i3<rJ LA LTTTIÎRATURE FRANÇAISE. 

OÙ les hommes d'autrefois ont résumé leur vie et 
celle de leurs contemporains. Ces peuples, de races, 
de physionomies et de destinées si diverses, il lui 
faut aller les surprendre chez eux, dans ces manu- 
scrits illisibles et poussiéreux, si funestes à de pauvres 
yeux affaiblis, dans ces longues pages in-folio où les 
générations disparues se sont naïvement racontées 
elles-mêmes. Et les voici, ces personnages évoqués, 
qui apparaissent et revivent, 

« Les uns chantant sur la harpe celtique réternellc 
attente du retour d'Arthur, les autres naviguant dans la 
tempête avec aussi peu de souci d'eux-mêmes que le 
cygne qui se joue sur un lac; d'autres, dans l'ivresse «le 
la victoire, amoncelant les dépouilles du vaincu, mesurant 
la terre au cordeau pour en faire le partage, comptant et 
recomptant par tête les familles, comme le bétail ; d'autres 
enfin, privés par une seule défaite de tout ce qui fait que 
la vie vaut quelque chose, se résignant à voir l'étranger 
assis en maître à leurs propres foyers, ou, frénétiques de 
désespoir, courant la forêt pour y vivre, comme vivent 
les loups, de rapine, de mcurti'e et d'indépendance ». 

Voilà l'histoire comme la comprend Augustin 
Thierry, l'histoire véritablement scientifique, popu- 
laire, vivante^, palpitante, et telle qu'il l'écrivit dans 
des récits détachés, la Commune de Laon, la Commune 
de Vézelay, les Communes d'Amiens, de Soissons, de 
Sens, etc., et dans la Conquête de l'Angleterre par les 



AUGUSTIN TIIIERnT. $r,3 

Normands, et plus tard, en 1840, dans les A/ri/t 
mérotingiem. Il ne s'agit plus des princes, mais des 
peuples. 

• Ce n'est ni Richard, roi d'Angleterre, ni Philippe, rot 
de France, ni Jean, comte de Mortain, qu'il Taut entendre, 
mais les grandes masses d'hommes et les populations 
diverses qui ont, ou simultanément ou successivement, 
Oguré dans l'histoire. Car l'objet essentiel de cette histoire 
(la conquête de C Angleterre par les Normands) est d'cnti- 
sagcr la destinée des peuples, et non celle de certaine 
hommes célèbres, de raconter les aventures de la vie 
sociale, et non celles de la vie individuelle. La sjmpathic 
humaine peut s'attacher à des («opiilations tout entières, 
comme à des êtres doués de scntiinenl, dont l'existence, 
plus longue que la nôtre, est remplie des mêmes alterna- 
tives de peine et de joie, d'espérance et d'abattement 
Considérée sous ce point de vue, l'histoire du passé prend 
quelque chose de l'intérêt qui s'attache au temps présent, 
car les êtres collectiis, dont elle nous entretient, n'ont 
point cessé de vivre et de sentir; ce sont les mêmes qui 
souffrent ou espèrent encore sous nos jeux. Voilà son 
plus grand attrait; voilà ce qui adoucit des études sévères 
et arides... • 

Mais, dans la pensée d'Augustin Thierry, l'hlçto- 
rien n'est pas seulement un savant, dont les qualités 
essentielles résident dans l'exactitude des renseigne- 
ments, la sûreté de l'information, l'intelligence et la 
fermeté de la critique, la conscience en un mnt; 



264 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

il doit aussi être un justicier. Ce n'est pas tout de 
rendre la vie aux peuples d'autrefois; il faut aussi 
rappeler, aimer et plaindre leurs misères nationales, 
leurs souffrances individuelles, et jusqu'aux simples 
avanies qu'ils ont éprouvées. 

« Tantôt c'était un évoque saxon chassé de son siège, 
parce qu'il ne savait pas le français ; tantôt des moines 
dont on lacérait les chartes comme de nulle valeur, parce 
<iu'elles étaient en langue saxonne; tantôt un accusé que 
les juges normands condamnaient sans l'entendre, parce 
qu'il ne parlait qu'anglais; tantôt une famille dépouillée 
par les conquérants et recevant d'eux, à titre d'aumône, 
une parcelle de son propre héritage,... faits de bien pou 
d'importance, à ne les considérer qu'en ^ux- mûmes, mais 
où je puisais la forte teinte de réalité qui devait, si la 
puissance d'cxtcution ne me manquait pas, colorer l'en- 
semble du tableau. » 

Tout au contraire, l'historien flétrira le conquérant, 
l'usurpateur, et se fera l'interprète de la conscience 
humaine protestant contre le droit de la force. Ici 
d'ailleurs, il n'aura le plus souvent qu'à laisser par- 
ler les faits. Guillaume le Conquérant n'avait pas 
exhalé son dernier soupir, que déjà tous l'abandon- 
naient : les siens pour s'emparer du pouvoir, ceux 
qui le servaient pour s'approprier tout ce qui 
leur tomba sous la main. A peine était-il mort, 
qu'une voix s'élevait et défendait qu'on inhumât 



AUGUSTIN nUERHY. na 

Tusurpaleur dans un lieu qu'il avait enlevé & son 
légitime propriétaire. Il fallut payer ces six pieds de 
terre; puis, la fuule s'écoula silencieuse, et quelques 
moines restèrent seuls pour accomplir la cérémunie 
funèbre. Le même silence réprobateur accompagna 
les funérailles de Guillaume le Houx, fils du Conqué- 
rant. Atteint d'une flèche, envoyée peut-être par un 
Anglo-Saxon, il expire dans une des forêts qu'il avait 
confisquées, et dont il avait défendu l'entrée sous 
peine de mort. Tyrrel, son ami, s'enfuit en le voyant 
tomber; des charbonniers trouvèrent son corps aban- 
donné; et tandis qu'ils le ramenaient en silence et 
sans cortège à Winchester, les héritiers du roi cou- 
raient au trésor et au pouvoir. .Vinsi, le conquérant, 
le spoliateur, est tout quand il est vivant, agissant, 
exerçant son autorité. Dst-il menacé de mort pro- 
chaine? L'exemple qu'il a donné se tourne contre lui ; 
ses fils mêmes l'abandonnent. Il n'y a plus d'autre 
loi que celle qu'il a établie, la loi du vol. Nul n'en- 
toure de respect et d'alTeclion le conquérant qui 
s'en va. Cet abandon même est une protestation, et 
d'autant plus significative que ce sont les héritiers 
du mort qui, sans le vouloir, la jettent par leur con- 
duite comme une consolation aux dépossédés... 

Consolation aussi pour l'historien qui entend, non 
pas seulement raconter des faits, mais, comme il le dit 
lui-même, < réparer une injustice >, et qui s'intéresse 



266 LA LIITÉRATURE FRANÇAISE. 

avec une sympathie toute particulière aux vaincus 
et aux opprimés. A la bonne heure! La voilà, la 
grande, la belle, la véritable et véridique histoire. 
Comme elle ressemble peu à celle de ces indifférents, 
qui excusent et justifient, avec une impassibilité 
qu'ils croient être de l'imparlialité et la marque d'un 
profond sens politique, les massacres des Albigeois, 
la Saint-Barthélemy, les Dragonades, toutes choses 
dont ils n'ont pas souffert, dont ils sont sûrs de 
n'avoir pas à souffrir! Au reste, ce sont les mêmes, 
presque toujours, qui vous disent que l'histoire es! 
une science, et n'est qu'une science. 

Telle n'était pas l'opinion d'Augustin Thierry. « A 
mon avis, disait-il, toute composition historique est 
un travail d'art autant que d'érudition; le soin de lu 
forme et du style n'y est pas moins nécessaire que la 
recherche et la critique des faits. » Aussi, s'est-il tou- 
jours préoccupé d'intéresser autant que d'instruire, 
de frapper l'imagination autant que de parler à l'in- 
telligence. Il raconte la vieille Angleterre et la vieille 
France, en les ressuscitant pour ainsi dire, en en don- 
nant la sensation vivante. Pour cela, il ne passera 
pas en revue tous les événements politiques. Nous 
n'apprendrons pas en lisant les Lettres sur l'histoire 
de France et les Récits mérovingiens, que Clodion a 
régné en 448, que Mérovée lui a succédé de 448 à 
458, Childéric I"" de 438 à 481, Ciovis de 481 à 511; 



AUGUSTIN TillRRRY. IBT 

qu*aprè8 eux sont venu« Thierry !•', Clodomir, Chil- 
deberl !•', Clotaire !•', Caribert I", Contran, Sige« 
bert I", Chilpéric !•», Clolairc II, Dagobert l"' et le« 
rois Taioëants; mais des anecdotes caractéristiquet, 
des récits pleins de mouvement, de vie et d'origina- 
lité, le meurtre des enfants de Clodomir, les aven- 
turcs d'Attale, la mission d'Arcadius, nous permet- 
tront de revoir, avec leur physionomie réelle et 
pittoresque, ces époques lointaines. Nous deviendrons 
les contemporains des Bretons, des Saxons et de» 
Angles, des Franks et des habitants retrouvés des 
petites communes de Noyon, de Saint-Quentin et de 
\'ézelay. Nous revivrons avec ceux qui ont conquis 
l'Angleterre, avec ceux qui . ont fait la France que 
nous avons. Nous connaîtrons non seulement leurs 
idées, leurs habitudes, leur manière de s'habiller, de 
s'armer et de se battre, mais leurs noms mtîmcs. 

Car c'est encore là une innovation d'Augustio 
Thierry. Comme il évite d'appliquer à aucun temps 
le langage d'un autre, d'employer pour les faits et 
les discussions politiques du moyen âge les formules 
du style moderne et les titres d'une date récente, 
ainsi, pour obtenir au plus haut degré cette couleur 
locale qui lui semble une des conditions de l'intérdl 
et de la vérité historique, il restitue soigneusemeoi 
à tous les personnages leurs véritables noms, avec 
leur orthographe étrange, leur aspect barbare, leur 



;268 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

prononciation rude et leur signification retrouvée 
d'après les racines des anciens idiomes anglais ou 
tudesque. Voici Glodion qui reprend son nom vrai, 
et s'appelle Illodlo ou le célèbre; Mérovée, Chilpéric, 
Childéric, Clodomir, etc., redeviennent Mérowig, ou 
le guerrier éminent, Ililpérik, puissant à secourir, 
Ilildéric, brave au combat, Hlodomir, le chef illustre. 
Quels seront les résultats précieux et féconds de 
celte nouvelle façon de comprendre et d'écrire l'his- 
toire, on le sait? Cette méthode qu'Augustin Thierry 
a trouvée et appliquée sous la Restauration, tous ceux 
qui vont venir s'y soumettront; et, de quelque côté 
qu'ils portent leurs investigations, qu'ils étudient les 
civilisations de l'Orient ou celles de l'Occident, l'anti- 
quité ou le moyen âge, ils procéderont tous plus ou 
moins comme celui qui, disciple de Chateaubriand, 
était, avant l'âge de trente ans, maître à son tour. 
Les élèves, d'ailleurs, ne se feront pas attendre. L'an- 
née même où paraissaient, réunies en volume, les 
Lettres sur l'histoire de France, en 1827, Michelet 
publiait sa Philosophie de l'histoire de Vico, et son 
Précis d'histoire moderne. Et quelle gloire pour un 
maître comme Augustin Thierry d'avoir eu un dis- 
ciple comme Michelet I 



CHAPITRE XII 



TOIERS 



L'histuriea. Hisloire delà Révolution française. — Les idées de 
Ihien sur la manière d'écrire l'histoire. 

Tandis qu'Augastia Thierry ressuscitait la tieille 
France et la vieille Angleterre, et qu'il était suivi 
dans cette voie par des hommes d'étude qu'attirait 
aussi le passé, lesFauriel, les Ilaynouard, les Roque- 
fort, qui se mirent à explorer le moyen âge, par de 
tarante, qui écrivait son Histoire des ducs de Bour- 
ijogne de la maison de Valois (1824-1826), par Vilel, 
(fui préparait ses scènes historiques, les Barricades^ 
les Étals de Blois^ la Mort de Henri III, d'autres 
savants plusardenls, et quidcvaicntétredeshommes 
d'uctiun, se laissaient porter vers des événements 
nu tins anciens, et entreprenaient de raconter l'his- 
toire de la Révolution française. A leur tête, par 
ordre chronologique, se place Thiers, dont 17/if/t)ire 
de la /{évolution parut de 1823 à 1827, précédant. 



270 L4 LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

sinon tout à fait celle de Mignet, publiée en 1824, du 
moins celles de Lamartine, de Louis Blanc et de 
Michelet. 

Gomme Lamartine, Thiers a une double physio- 
nomie: c'est un politique et un écrivain. Seulement, 
chez lui l'homme d'action estbeaucoup plus grand que 
ne le fut jamais le poète des Méditations. Depuis la 
Révolution de Juillet jusqu'au second Empire, Thiers 
n'a cessé d'être un des premiers acteurs de notre 
histoire ; et, après 1870, il est devenu, selon sa 
propre expression, l'administrateur de l'infortune 
publique, et, selon l'expression des bons Français 
reconnaissants, le libérateur du territoire. Mais le 
politique ne nous appartient pas... Ce n'est d'ailleurs 
qu'après 1830 que commença sa carrière d'homme 
dÉtat. 

Thiers est aussi un historien. Ce fut chez lui une 
vocation précoce et persistante. Né en 1797, c'e^ à 
vingt-six ans qu'il commença à publier son Histoire 
delà Bé valut ion française; et plus tard, ni ses fonc- 
tions officielles, ni les soucis de la politique, ni des 
œuvres d'un caractère plus spécial, comme le livre 
De la propriété' et un autre sur Law, ne le détournè- 
rent de ses chères études. En 1840, au milieu de 
préoccupations graves, il commencera VHistoire du 
Consulat et de VEmpire, et ne s'arrêtera qu'en 1862, 
après l'avoir achevée. 



TiunnH. fil 

Trois sentiments très prorondt, trois pa.ssiont très 
ardentes dominuionlTiiier^ lui*squ'il entreprit d'écrire 
l'histoire de la llévolulion. Il faut les rappeler, car 
elles expliquent l'œuvre. Cest, d'une part, un amour 
passionné de la France, que ses adversaires les phu 
intraitables (et Dieu sait s'il en eut!) ne lui ontjnniai» 
contesté; c'est ensuite un goAt très vif pour le métier 
militaire, et cnfln une forte antipathie pour le gou- 
vernement de la Ilcstauration. Originaire de Mar- 
seille, Thiers appartenait à cette race des Gaulois du 
Midi qui, jadis, de l'aveu des Romains qui s'y enten- 
daient, adoraient les choses de la guerre et y excel- 
laient. Il aurait voulu être soldat, et Napoléon l'au- 
rait sans doute incorporé dans ses armées malgré sa 
petite taille : mais la chute du l'Empire, ramenant 
partout la paix, le tourna d'un autre côté. Il ne 
s'obstina pas, comme Alfred de Vigny, à compter sur 
de glorieuses revanches; il avait déjà l'esprit poli- 
tique et un peu le don de prévoir l'avenir. Mais au 
moins ces guerres qu'il n'est plus possible de faire, il 
les racontera; ces campagnes, dont il a rôvé d'être 
un des héros, il en sera l'historien. Dans son Histoire 
du Consulat et de r Empire, il refera, livrera de nou- 
veau, la plume & la main, les batailles gagnées par 
d'autres; il suivra les mouvements des troupes que 
d'autres ont conduites; il discutera les plans de cam- 
pagne que d'autres ont conçus et exécutés ; et par- 



273 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

tout, et toujours, il se révélera grand tacticien, grand 
général de cabinet. 

Mais il n'attendra pas 1840 pour s'abandonner à 
à ses goûts. Dans son Histoire de la Révolution, un 
coup d'essai qui est un coup de jeune maître, et la 
seule de ses œuvres qui nous appartienne, sa passion 
pour les choses militaires se manifeste déjà. On la 
reconnaît à la place qu'il réserve aux choses de la 
guerre et aux exploits des armées républicaines. 

S'il a aimé la France par-dessus tout, comme le 
rappelle justement une fière devise très justifiée, 
Patriam dilexit, s'il a aimé l'armée comme un enfant 
d'abord et plus tard comme un père, il n'a pas moins 
aimé la liberté. Arrivé à Paris en 1821, il est tout de 
suite avec les libéraux. Il bataille pour le maintien 
des conquêtes de la Révolution, et les réclame éner- 
giqueraent. Montlosier, ancien député de l'Assemblée 
constituante, ancien émigré, ancien employé, sous 
l'Empire, du ministère dos Affaires étrangères, et pair 
de France sous la monarchie de Juillet, s'étant permis 
d'affirmer que les- réformes de 89 se seraient faites 
sans la Révolution, Thiers lui répondit : 

« Ces réformes n'ont été conquises que par la Révolu- 
lion. Ce mot seul les rappelle toutes. Songez-y bien, mon- 
t)icurlccoaile:les premiers ordres, ducs, prélats, présidents, 
avaient refusé l'impôt territorial; ils avaient demandé les 
Étals généraux pour menacer la Cour. Lorsqu'ils furent 



TIIIKRS. ti2 

pris aa mot, Us n'en voulurent plus; ils refusèrent I.- 
doublement du Tiers et le vote par tète; ils ne consen- 
tirent à rëgalité des charges que lorsqu'ils s« virent 
exposés à tout perdre par un refus; ils n'abandonnèrent 
leurs privilèges que par un mouvement de pudeur exciter 
dans la nuit du -4 août. Songez qu'avant 89 nous n'avions 
ni représentation annuelle, ni liberté de la presse, ni 
liberté individuelle, ni vote de l'impât, ni l'égalité devant 
la loi, ni admissibilité aux charges. Vous prétendez que 
tout cela était dans les esprits ; mais il fallait la Révolution 
pour le réaliser dans les lois. Vous prétendez que c'était 
écrit dans les cahiers ; mais il fallait la Révolution pour 
l'émission de ces cahiers. > 

Cet amour de la liberté, cetto reconnaissance filiale 
pour la grande œuvre de 89 se retrouvent, en même 
temps que la passion militaire, dans VHistoire de la 
Révolution; et les voici réunis, et en quelque sorte 
concentrés dans ce beau passage qui termine et 
résume la campagne de 1796 : 

€ La fin de la campagne avait relevé toutes les esjK'- 
rances que son commencement avait fait naître. Los 
triomphes de Rivoli mirent le comble à la joie des pa- 
triotes; on parlait de tous côtés de ces vingt deux mille 
prisonniers, et l'on citait le témoignage des autorités de 
Milan, qui les avaient passés en revue, et qui en avaient cer- 
tifié le nombre, pour répondre à tous les doutes de la 
malveillance. 

« La rcdflilion de Mantoue vint mettre le comble A Ih 
salisfuctiou. Dès cet instant, ou crut la conquête de l'Italie 



-m L.i LITTÉRATURK FRANÇàlSE. 

tléfinitive. Le courrier qui portait ces nouvelles arriva le 
soir à Paris. On assembla sur-le-champ la garnison, et 
on les publia à la lueur des torches, au son des fanfares, 
au milieu des cris de joie de tous les Français attachés à 
leur pays. Jours à jamais célèbres et à jamais regrettables 
pour nous ! A quelle époque notre patrie fut-elle plus belle 
etplusgrande? Les orages de laRévolution paraissaient cal- 
més ; les murmures des partis retentissaient comme les der- 
niers bruits de la tempête. On regardait ces restes d'agitation 
comme la vie d'un État libre. Le commerce et les finances 
sortaient d'une crise épouvantable ; le sol entier, restitué à 
lies mains industrielles, allait être fécondé ! Un gouverne- 
ment composé de bourgeois, nos égaux, régissait la Répu- 
blique avec modération ; les meilleurs étaient appelés à leur 
succéder. Toutes les voies étaient libres. La France, au 
comble de la puissance, était maîtresse de tout le sol qui 
s'étend du Rhin aux Pyrénées, de la mer aux Alpes. La 
Hollande, l'Espagne, allaient unir leurs vaisseaux aux siens 
cl attaquer de concert le despotisme maritime. Elle était 
resplendissante d'une gloire immortelle. D'admirables ar- 
mées faisaient Hotter ses trois couleurs à la face des rois 
qui avaient voulu l'anéantir. Vingt héros, divers de carac- 
tère et de talent, pareils seulement par l'âge et le courage, 
conduisaient ses soldats à la victoire; Hoche, Kléber, 
Desaix, Moreau, Joubert, Masséna, Bonaparte et une foule 
d'autres encore, s'avançaient ensemble. On pesait leurs 
mérites divers; mais aucun œil encore, si perçant qu'il 
put être, ne voyait dans cette génération de héros les 
malheureux ou les coupables. 

« Aucun œil ne voyait celui qui allait expirer à la fleur 
de l'âge, atteint d'un mal inconnu, celui qui mourrait 
sous le poignard musulman, ou sous le feu ennemi, celui 



TUIKRS. . fis 

•lui opprimerait la liberté, celui qui (rahirail sa palriu. 
Tous paraissaient purs, heureux, pleins d'avenir! Ce no Tul 
là qu'un moinenl; mais il n'j a que des inoiuenls dans 
la vie des peuples comme dans celle des individus. 

« Nous allious retrouver l'opulence avec le repos ; quant 
à la liberté et à la gloire, nous les avions!... II faut, a dit 
un ancien, que In pairie soit non seulement heureuse, 
mais suffisamment glorieuse. Ce vœu était accompli. 
Français, qui avons vu depuis notre liberté étouffée, notre 
patrie envahie, nos héros fusilIZ-s ou infidèles à leur gloire, 
n'oublions jamais ces jours immortels de liberté, de gran- 
deur et d'espérance. > 

Fénelon veut que le bon historien ne soit d'aucun 
temps ni d'aucun pays. < Quoiqu'il aime sa patrie, il 
ne In (latle jamais en rien. L'historien français doit se 
rendre neutre entre la France et l'.Vngleterre. Il doit 
louer aussi volontiers Talbot que Duguesclin. Il rend 
autant de justice aux talents militaires du prince de 
Galles qu'à la sagesse de Charles V. » Ces principes 
ne sont pas indiscutables; en tout cas, ils n'ont pas 
été suivis par Thiers, ni plus tard par Michelet. 
Thiers, dans son Histoire de la llévoUition française, est 
à la fois de son temps et de son pays II est patriote et 
républicain, patriote surtout, chauvin même. Cette 
passion, cette religion de la France va chez lui 
jusque-là, que plus tard, quand il écrira Vllistoire du 
Consulat et de l'Empire^ le rédacteur du National, 
l'historien de la Révolution, le chef de la gauche. 



276 LA LITTÉUATURK FRANÇAISE. 

oubliera que Napoléon a pris à la France sa liberté; 
il ne verra plus que le grand conquérant qui a pro- 
mené à travers le monde notre drapeau glorieux, et 
il fera le panégyrique plutôt que l'bistolre de l'empe- 
reur. Aussi, sera-t-il admiré par les uns, vivement 
attaqué par les autres comme un des plus chauds 
défenseurs du premier Empire, et son livre ne 
contribuera pas peu à réveiller les souvenirs d'où 
sortira le coup d'État *. 

Si l'on peut discuter cette théorie que l'historien 
doit rester désintéressé, impassible, absent de son 
pays et de son temps, il est certain qu'il doit être 
rigoureusement exact. Thiers l'a-t-il toujours été? Il 
serait téméraire de l'affirmer. La critique et les gen^ 
du métier ont trouvé dans V Histoire de la Révolution 
bien des inexactitudes et des erreurs. Mais ce qu'on 
ne doit pas oublier, c'est que Thiers écrivait son 
livre, qui d'ailleurs est une œuvre de jeunesse, peu 
de temps après les événements; qu'il est le premier 
en date des historiens de cette époque troublée, cl 
qu'il n'avait pas, qu'il ne pouvait avoir les nombreux 
mémoires et les documents publiés depuis. Au moins 
a-t-il fait tout son possible pour être exact et véri 
dique : avec une conscience et une persévéraner 
rares^ il s'est livré au travail qu'avait fait Voltaire 

i. Voir E. Schérer, Études critiques sur la littérature contem- 
poraine, Thiers, p. 138. 



TUiKHS. t7> 

pour son Charles Xfl et pour le Siècle de Louis XIV: 
il a fouillé les archives, s'est mis en relation avec tous 
les survivants de la Révolution; il a réuni, comparé, 
contrôlé, discuté leurs témoignages. Autant qu'il était 
possible, il est resté Adèle à celte seconde partie de 
sa devise : reriUitem cotait. 

A celte qualité essentielle il faut enjoindre d'autres, 
plus littéraires et très originales. On se rappelle 
qu'Augustin Thierry a exposé dans ses première^ 
lettres du Courrier français sa manière de comprendre 
et d'écrire l'histoire. Thiers également, dans des pages 
célèbres, a développé ses idées et sa mcUhode. San> 
doute, cette préface, insérée dans le douzième volume 
de Vllistoire du Consulat et de l'Empire, est postérieur >. 
de trente ans à Vllistoire de la Révolution; mais eli • 
ne fait, en somme, que résumer les idées que Thiers 
avait dès le début, et qu'il a déjà appliquées dans son 
premier ouvrage. Cette sorte décode n'est que l'ana- 
lyse et la définition de son propre génie. 

La première qualité qu'il exige de l'historien, c'es' 
l'intelligence, celte faculté dont le propre est de con- 
naître les choses, de les comprendre et de les fair > 
comprendre. Voici, par exemple, sur un même événe- 
ment des récits très différents, des témoignages 
contradictoires. Qui permettra à l'historien de démêler 
les vrais des faux, de découvrir la vérité sous le parti 
pris et la passion? L'intelligence. Et voici d'uulros 



-27S LA LITri:RA.TURE FRANÇAISE. 

■événements qui paraissent au premier aspect d'une 
importance capitale, qui ont paru tels aux contempo- 
rains; vus de loin, ils rentrent dans l'ombre, d'où 
sortent au contraire d'autres événements, jusqu'alors 
«égligés. Qui permettra à l'historien de remettre 
chaque chose à sa place, à son plan? L'intelligence. 
C'est elle enfin qui, ce premier travail achevé, fera 
<iécouvrir l'ordre de narration le plus beau, c'est-à- 
dire le plus naturel : 

« N'y a-t-il pas une qualité essentielle, préférable à 
toutes les autres, qui doit dislingucr l'historien, et qui 
constitue sa véritable supériorité? Je le crois, et je dis 
tout de suite que, dans mon opinion, cette qualité, c'est 
l'intelligence. 

« Je prends ici ce mot dans son acception vulgaire, et, 
l'appliquant seulement aux sujets les plus divers, je vais 
tâcher de me faire entendre. On remarque souvent chez 
un enfant, un ouvrier, un homme d'État, quelque chose 
qu'on ne qualifie pas d'abord du nom d'esprit, parce que 
le brillant y manque, mais qu'on appelle l'intelligence, 
parce que celui qui en paraît doué saisit sur-le-champ ce 
qu'on lui dit, voit, entend à demi-mot, comprend, s'il est 
(înfant, ce qu'on lui enseigne; s'il est ouvrier, l'œuvre qu'on 
lui donne à exécuter; s'il est homme d'État, les événe- 
ments, leurs causes, leurs conséquences; devine les carac- 
tères, leurs penchants, la conduite qu'il faut en attendre, 
<;l n'est surpris, embarrassé de rien, quoique souvent 
affligé de tout. C'est là ce qui s'appelle l'intelligence; et 
-liienlot, à la pratique, cette simple qualité, qui ne vise 



TIIIKUS. tr^ 

pas & rciïel, est do plus grande ulilité dans la vie qui? 
tous les dons de l'esprit, le génie excepté, parce qu'il n'est, 
après tout, que l'intelligence elle-même, avec l'éclat, la 
force, l'étendue, la prompt il ude. 

• C'est cette qualité, appliquée aux grands objets de l'his» 
toire, qui, à mon avis, convient essentiellement au nar- 
rateur, et qui, lorsi|u'elle existe, amène bientôt à sa suite 
toutes les autres, pourvu qu'au don de la nature on joigne 
l'expérience, née de la pratique. En effet, arec ce que je 
nomme l'intelligence on démêle bien le vrai du Taux ; on 
ne se laisse pas tromper par les vaines traditions ou les 
faux bruits de l'bistoire; on a de la critique, on saisit 
bien le caractère des hommes et des temps ; on n'exagère 
rien, on ne fait rien trop grand ou trop petit, on donne à 
chaque personnage ses traits véritables; on écarte le fard» 
de tous les ornements le plus malséant en histoire, oi^ 
peint juste; on entre dans les secrets ressorts des choses, 
on comprend et on fait comprendre comment elles sc^ 
sont accomplies; diplomatie, administration, guerre, ma- 
rine, on met ces objets si divers à la portée de la plupart 
des esprits, parce qu'on a su les saisir dans leur généra- 
lité intelligible à tous; et quand on est arrivé ainsi ft 
s'emparer dos nombreux éléments dont un raste récit 
doit se composer, l'ordre dans lequel il faut les présenter, 
on le trouv*' dans renchafnemenl même des événoments; 
car celui qui a su saisir le lien mystérieux qui les unii, 
la manière dont ils se sont engendrés les uns les ^utre». 
a découvert l'ordre de narration le plus beau, parce que 
c'est le plus naturel ; et si, de plus, il n'est pas de glaro 
devant les grandes scènes de la vie des nations, il mé! . 
fortement le tout ensemble, le fait succéder avec aisaur 
et Tivacité ; il laisse au fleuve du temps sa fluidité, sa 



280 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

puissance, sa grâce même, en ne fori;ant aucun de ses 
mouvements, en n'altérant aucun de ses heureux contours; 
cnûn, dernière et suprême condition, il est équitable, 
parce que rien ne calme, n'abat les passions comme la 
connaissance profonde des hommes. Je ne dirai pas qu'elle 
fait tomber toute sévérité, car ce serait un malheur; mais 
quand on connaît l'humanité et ses faiblesses, quand on 
sait ce qui la domine et l'entraîne, sans haïr moins le 
mal, sans aimer moins le bien, on a plus d'indulgence 
pour l'homme qui s'est laissé aller au mal par les mille 
entraînements de l'âme humaine, et on n'adore pas moins 
celui qui, malgré toutes les basses attractions, a su tenir 
son cœur au niveau du beau, du bon, et du grand. 

t.L'mtelligence est donc, selon moi, la faculté heureuse 
<iui, en histoire, enseigne à démêler le vrai du faux, à 
pemdre les hommes avec justesse, à éclaircir les secrets 
de la politique et de la guerre, à narrer avec un ordre 
lamineux, à être équitable enfin, en un mot à être un 
véritable narrateur. L'oserai-je dire? Presque sans art, 
i esprit ciairvojant que j'imagine n'a qu'à céder à ce 
besoin de conter qui souvent s'empare de nous, et nous 
cDiraine à rapporter aux autres les événements qui nous 
ont louches, et il poarra enfanter des chefs-d'œuvre. » 

Reste la forme. Ici encore, il y a pour Thicrs une 
qualité essentielle qui dispense de toutes les autres. 
Avant tout, rhistorien doit être clair. Vous avez vu 
à l'Exposilion ces immenses glaces sans tain, si 
transparentes, et à travers lesquelles les objets se 
montrent si nets, que rien, semble-t-il, ne nous 



ttllERS. iHi 

Sépare d'eux. Eh bien, le style de riiisloricn doit 
^tre pareil à une glace sans tain : il faut qu'il ne soit 
ni vu, ni senti, qu'il nous laisse tout entiers aux 
choses racontées. « Du moment que vous sentez le 
style, lui qui n'a d'autre objet que de montrer les 
choses, c'est qu'il est dércctueux. » 

Or, ce sont bien là les deux qualités principales de 
Thiers, historien et écrivain. Il a tout compris et tout 
fait comprendre, non seulement les opérations mili- 
taires, mais les affaires diplomatiques, administra» 
tives, économiques, etc.; tous ces objets si divers, il 
les a mis à la portée de la plupart des esprits. Son 
style est aussi d'une merveilleuse limpidité. Mais s'il 
est resté fldéle à ses idées, ses idées, au point de vue 
du fond et de la forme, sont-elles indiscutables, et ces 
qualités ne peuvent-elles pas engendrer des défauts? 

Sainte-Deuve a reproché à V Histoire de la Rtrolution 
d'être une œuvre de fatalisme. La critique est juste; 
mais il faut ajouter que Thiers ne pouvait pas l'écrire 
autrement. Ce fatalisme est la conséquence naturelle 
et nécessaire de la théorie historique de l'auteur. 
l*uisqu'il veut tout comprendre et tout expliquer, il 
faudra bien qu'il retrouve dans un fait quelconque 
(le l'époque révolutionnaire le résultat des événements 
antérieurs, et l'origine de ceux qui ont suivi. Il mon- 
trera, comme a dit Mignet, que les diverses phases 
de la Révolution ont été presque obligées, et qu'avec 



282 LA. LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

les causes qui l'ont amenée et les passions qu'elle a 
emploj'ées ou soulevées elle devait avoir cette marche 
et cette issue. La Terreur, par exemple, devait 
nécessairement sortir de la prise de la Bastille : 
tous les faits s'enchaînent et naissent les uns des 
autres. Or, cela est-il trèsjuste, et, s'il y a en histoire 
des événements inévitables, d'autres ne peuvent-ils 
pas se présenter que personne n'aurait su prévoir? Et 
en les supposant prévus, ne peuvent- ils pas se pro- 
duire autrement qu'on les attendait, à un autre 
moment, et changer ainsi la face des choses? A la 
guerre surtout, le rôle du hasard n'est-il pas consi- 
dérable? N'est-ce pas à lui qu'on doit en grande 
partie la victoire de Marengo? Desaix n'avait-il pas 
reçu, le 13 au soir, l'ordre de marcher sur Rivalta et 
Novi, et n'est-ce pas le bruit lointain du canon, qu'une 
saule de vent aurait pu l'empêcher d'entendre, qui le 
fit quitter l'endroit vers lequel il avait été détaché du 
quartier de Stradella? L'absence de Grouchy pouvait- 
elle être prévue à Waterloo? N'y a-t-il pas là un 
ensemble de forces mystérieuses qui échoppent néces- 
sairement à l'historien? Cet imprévu qui, quoi qu'il 
fasse, s'impose à lui quelquefois et le gêne, Thiers 
le remplace par la Providence. « Mais, comme on l'a 
dit, il faut se méfier, quand on voit l'auteur faire 
appel à la l'rovidence; c'est d'ordinaire qu'il ne sait 
pas comment expliquer une chose. » 



TIIIF.nS. t83 

Ainsi donc, par suite de son besoin de tout expli- 
quer, Thiers ne fait pas assez sa part au hasard et à 
l'accident. Un autre défaut découle de celui-là, et aussi 
de l'idée que l'auteur s'est faite du style hibtorique. 
Puisque Thislorien explique tout, c'est qu'il veut être 
compris; il ne recule pas devant les développements 
excessifs et les répétitions. Ainsi s'explique la lassi- 
tude que donne souvent la lecture de V Histoire de la 
Révolution et surtout celle du Consulat et de l'Empire. 
Thiers semble considérer son lecteur comme un 
homme d'une intelligence très bornée et très lente, ou 
comme un élève peu attentif, à qui il faut répéter 
plusieurs fuis les mêmes choses pour les lui faire 
entrer dans la tôte. Ces redites, ces redondances 
deviennent très fatigantes à la longue, et agaçantes. 
Il est indispensable d'èlre clair, mais la précision a 
bien ses mérites. Thiers est dépourvu de cette qualité : 
à force de vouloir être clair, il devient obscur. 

Elle manque aussi de couleur, cette prose abondante 
et limpide. Elle coule comme une eau de source très 
transparente et très insipide. Quelle différence avec 
celle de Micheleti C'est que Michelet sera un poète el 
un écrivain, en même temps qu'un historien : Thiers 
n'est qu'un historien. 



CUAPITHE XIll 

LB TUÉATBB 



Le th'^ùtro cla^sitiUR pcmlnnt la Rcsiauratioo. — 
Caftiuiir Delavigoo. Dca Vépret ticittcnnet à Louis XI. 



Après les premières poésies, les romans et les 
œuvres historiques des Lamartine, des Hugo, des 
A. de Vigny, des A. Thierry et des Thiers, la valeur 
et la force des Romantiques ne pouvaient plus être 
contestées. Les nouveaux venus avaient conquis leurs 
galons. Mais, en France, une école littéraire n'est 
vraiment triomphante que le jour où elle est mat- 
tk-esse du théâtre. Pour nous, qui sommes si friands 
de spectacles et »i fiers de notre supériorité drama- 
tique, c'est sur la scène que les gloires s'imposent, se 
consacrent et deviennent populaires. Les Romantiques 
l'ont bien compris. Aussi, à partir de 1825, ont-ils les 
yeux tournés vers la Comédie Française. 

Or, à cette épo(]ue, le théâtre restait le domaine 
des Qassiqucs, qui s'y étaient fortement re(run*-li('^s. 



286 LA LITTI-RATURE FRANÇAISE. 

Après la chute de l'Empire, ils avaient d'abord con- 
tinué à produire des tragédies régulières, coulées 
dans un moule uniforme; en 1824, le Sijlla, de M. de 
Jouy, avait quatre-vingts représentations de suite. 
Quelquefois cependant, à l'imitation de Voltaire et 
de Ducis, ils se permettaient quelques excursions 
dans l'histoire de France et dans le théâtre de 
Shakspeare et de Schiller. De temps à autre, on 
voyait apparaître sur la scène Charlemagne ou 
Charles VI, Brunehaut ou Frédégonde, saint Louis, 
Jane Shore, Marie Stuart. Mais, comme nos annales 
fiançaises étaient défigurées! Comme ils étaient mi- 
sérablement trahis, les deux grands dramaturges 
anglais et allemand! Sans doute, lu Marie Stuart de 
Lebrun, jouée avec succès en 1820, présente quelques 
innovations timides : non seulement c'est un sujet 
moderne, mais encore l'unité de lieu y est élargie, 
puisqu'on y voit tout un parc de château. Pourtant, 
elle reste bien classique au fond : elle conserve les 
cinq actes en vers, ne dépasse pas le nombre d'heures 
réglementaire, raconte une action illustre, met en 
scène des personnages illustres, et se termine par la 
mort obligatoire d'un de ces personnages. Le Cid 
d'Andalousie, du même auteur, représenté en 1825, 
est plus original et plus hardi; aussi il échoua; la 
réforme dramatique n'était pas encore mûre. 
La comédie, toujours comme par le passé rigou- 



LE TIlÉATliK. SSi 

reusement dislincle de la tragédie, appartenait aussi 
iiiz Classiques. Mais, jusqu'à Tarrivéo de Casimir 
Uelavigae, elle végétait bien tristement. Les écrivains 
lui lu persunniOaient étaient, sous lu Restauration, 
médiocres et vieux ; et à l'époque où nous sommes 
parvenus leurs succès au théâtre dataient déjà de 
très loin. I/œuvre de Picard la mieux accueillie, la 
Petite Ville, remontait à 1801, et la comédie qui per- 
met de compter M. Andrieux parmi les auteurs 
comiques, les Étourdis, avait été jouée en i787. 

Donc, vers 18i5, tous ces Classiques respectables et 
respectés étaient les maîtres du IhéAtre. On devine 
avec quel mépris ils vont traiter les jeunes poètes 
dramatiques de la nouvelle école. Nous avons dit 
comment .M. Andrieux secouait le poète des Médita- 
tions, et de quelle Taçon on riait de Victor Hugo dans 
le Salon de M. de Jouy. On se montrera aussi sévère 
pour leurs pièces de théâtre que pour leurs poésies 
lyriques. Personne ne sera plus ardent contre eux que 
.M. N. Lemercicr; personne ne criera plus haut que 
lui au mauvai<i goût, au scan'Iale, au sacrilège. Il 
signera des pétitions au roi contre neuri lit et 
Marion de Lormc; il se mettra devant la porte de 
l'Académie quand Hugo et Lamartine voudront en- 
trer, et il préférera Flourcns à l'auteur des Orientales. 
Et, bizarrerie de la destinée! C'est Victor Hugo qui 
remplacera M. Népomucène Lemercier. Le poète se 



288 LA LITTI- RATURE FRANÇAISE. 

tirera de cet éloge délicat en parlant de l'époque au 
lieu de parler de l'homme, de l'empereur au lieu de 
l'écrivain. • Avez-vous lu nïon discours? demandera- 
t-il à A. Dumas le lendemain de la réception ; qu'en 
pensez-vous? — Je pense que vous avez bien plus 
l'air de succéder à Bonaparte, membre de l'Institut, 
qu'à M. Lemercier, membre de l'Académie. — Par- 
bleu! j'aurais bien voulu vous voir à ma place : 
comment vous en seriez-vous tiré? — Gomme Racan, 
en disant que ma grande levrette blanche avait 
mangé mon discours. » 

Picard, poète comique, ancien comédien et ancien 
directeur de théâtre, se montrera plus sévère encore 
que les poètes tragiques pour les pièces de la jeune 
école; et son autorité sur les acteurs rendra sa sévé- 
rité particulièrement redoutable. Tout à l'heure, 
Alexandre Dumas va apporter à la Comédie Française 
le manuscrit de Christine. Quel émoi, quel embarras 
dans le comité, si respectueusement attaché aux tra- 
ditions et à ceux qui les représentaient ! Mais quelle 
surprise, quelle colère et quel désappointement chez 
le jeune écrivain, quand un des doyens de la comédie, 
Firmin, lui annoncera qu'il faut demander à Picard 
son avis sur cette pièce, dont on ne sait si c'est une 
tragédie ou une comédie I Cependant, force sera bien 
de se soumettre, et l'on ira chez Picard. Entrevue 
curieuse! C'est le théâtre classique et le drame roman- 



LB TIléATRB. IM 

tique qui, pour la première fois, vont te trourer face 
i\ face et aux prises. Laissons la parole au principal 
intéressé; mais n'oublions pas qu'il est très jeune, 
très ardent, très exaspéré à ce moment, et très h&bicur, 
comme toujours 

< Picard était uo petit bossu à l'œil flo, au nei et au 
uicnton pointus, le Rigaudin de sa Maison en loterie. 

On l'appelait, à cette époque-là, le descendant de 
Molière. Je ne lui conteste pas cette légitimité; mais, en 
tout cas, c'était un descendant bien descendu. 

Il remonta ses lunettes sur son front pour faire accueil 
& Firmin avec ses vrais yeux. 

Firmia avait pour Picard un respect presque filial. 

Il expliqua au descendant de Molière la cause de notre 
visite. 

Picard me regarda & mon tour, mais avec ses lunettes 

— Ah! voil& le jeune homme? dit-il. 

— Oui, monsieur, le voilà. 

— Et vous avez donc fait une tragédie, jeune homme f 

— A peu près. 

— Sur quel sujet? 

— Sur Christine. 

— Christine de Suède? 

— Oui. 

— Qui fait assassiner son amanl? 

— Oui. 

— Notre confrère Alexandre Duval a déjà fait une tra- 
gédie là-dessus. 

— Oui, mais pas bonne. 
Picard releva ses lunettes. 

17 



«90 LA LITTÉilATURE FRANÇAISE. 

— Oh! oh! nt-il. 

— J'ai dit : pas bonne, répétai-je. 

— Et qui vous dit, jeune homme, que ce ne soit pas le 
sujet qui n'était pas bon? 

— A mon avis, il n'y a pas de bons, il n'y a pas de 
mauvais sujets. 

-Ah! ah! 

— Le tout dépend de la façon dont Fauteur les présente 
à son public. 

— Alors, vous avez vos idées arrêtées? 

— Oui, monsieur. 

Picard regarda Firmin d'un air qui voulait dire : t tu 
l'entends, ce jeune homme a ses idées arrêtées » ! 

— Alors, continuat-il, vous avez fait une Christine? 

— J'ai fait une Christine. 

— Et la Comédie-Française s'en rapporte à mon avis 
sur l'ouvrage? 

— Je ne dis pas qu'elle se rapporte à votre avis; je dis 
lu'elle désire avoir votre avis. 

— C'est la même chose. 

— Pas précisément. 

— Donnez-moi cela. 
J'allongeai mon manuscrit. 

— Très bien, dit Picard. 

— Et quand aurez-vous lu? demanda timidement 
Firmin. 

— Dans huit jours. 

— Vous entendez, dit Firmin, dans huit jours. — N'abu- 
sons pas des moments de M. Picard. 

Je me levai en répétant : 

— Dans huit jours I 

Quant & abuser des moments de M. Picard, je me pro- 



LE TilKATRK. »! 

mit bien que ee ne serait jainait moi qui lui fcrtis pcr<lf« 
son temps. 
Noos sorltroat. 

— Toisé I dis-Je à Firmin en mettant le pied sar le 
palier. 

— Yoos avei en toK août de lui parler comme «o«t 
arez fait. 

— Pourquoi cela? 

— Parce que c'est un patriarche. 

— Je ne respecte pas tons les patriarches, Loth, par 
exemple. 

— Vous êtes une maoTaise tête. 

— Et votre Picard on mauvais esprit. 

Nous noos séparâmes sans avoir échangé une parole. 
J'avais porté la main sur l'arche sainte; c'était on 
miracle que je ne fusse pas Trappe à mort. 

Uuit jours après, à l'heure fixe, nous nous présentions 
à nouveau chei Picard. L'auteor de la Petite Ville était 
dans son tOHctuaire. 

Mon premier regard découvrit Christine à sa droite; 
mais je vis, ao pincement de ses lèvres, que ce n'était pas 
comme place d'honneur qu'il l'avait mise là. 

— Je vous attendais, nous dit-il avec un mauvais sou- 
rire, qui montrait ses dents grises se projetant en avant 
dans la direction de son nez et de son menton. 

— Eh bien? lui demanda Firmin. 

— Eh bien? répétai-je. 

Picard jouait avec mon malheureux manuscrit conoit 
le tigre Joue avec l'homme, on plutôt, — ne comparons 
pas les petites choses aux grandes, ce n'est permis qu'à 
Virgile, — on plutôt comme le chat Jooe avec la souris. 

— Mon cher monsieur, me dit-il de sa voix la plus dou- 



2'J2 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

cereuse, avez-vous quelque autre moyen d'exfstence que 
la carrière des lettres ? 

— Monsieur, j'ai chez M. le duc d'Orléans une place de 
quinze cents francs. 

— Eh bien ! dit Picard me poussant le rouleau entre les 
mains, allez à votre bureau, jeune homme, allez à votre 
bureau. 

Je le saluai et je sortis le premier. 

En me retournant, je vis qu'il parlait à Firmin en lui 
tenant les deux mains et en haussant les épaules ; sa tète 
avait l'air de sortir de sa poitrine. 

Firmin me rejoignit sur l'escalier. 

— Quand je vous l'avais dit! lui fis-je. 

— Diable! diable! diable! murmura-t-il. 

Nous nous séparâmes à l'angle de la rue de Riche- 
lieu. » 



Peut-être, malgré cette opposition malveillante, la 
révolution que les Romantiques voulaient tenter au 
théâtre se serait-elle accomplie plus tôt, si un homme 
ne s'était rencontré sous la Restauration, qui obtint 
la faveur du public, et sut faire échec aux novateurs. 
Il fera môme mieux : c'est lui qui, plus tard, recueillera 
en partie leur succession dramatique. 

Casimir Delavigne était célèbre et très aimé de- 
puis 1818. A cette date il avait publié les Messéniennes, 
accueillies avec enthousiasme par toute la jeunesse 
libérale. Lui-même était un libéral; il chantait la 
Grèce, la liberté, Waterloo, Bonaparte. Volontiers, 



C DEUTIGXB. t» 

on roppotait à Lamartine et à Hugo, catboliquet et 
royalistes : on l'appelait le poète national. 

Cotte gloire lyrique le suirit au th<^âtre. Se» pre- 
mières tragédies, toutes claMJques : let Vépm Sici- 
lienneê (1819). ie Paria (18il), eoraot un succès 
énorme. On fut si bien pris par les entrailles à la 
première de ces pièces, qu'on applaudit pendant tout 
un cntr'acte, sans interruption. Il en fut de même 
pour ses comédies; car C. Delavigne était aussi poète 
comique, il ne sut même jamais s'il arait plus 
d'aptitudes pour la tragédie ou pour la comédie, et le 
public ne dissipa pas ses indécisions. Comme on arait 
fait fête aux VépraSieitiennei, on fit fête à la Prineeue 
Aurélie, aux Comédieiu, et surtout à FÉcoie des tieit- 
lards, jouée en 4823. Cette pièce, qui pourrait avoir 
pour sous'titre : Dm danger des unions mal assorties^ 
est d'ailleurs fort agréable; l'action en est simple et 
naturelle, et la moralité excellente. Un vieillanl 
épouse à soixante ans une jeune fille de vingt, très 
jolie et un peu coquette : c'est une première faiblesse. 
^ De la province, où il habite, il l'amène à Paris : 
c'est une deuxième faiblesse. — Il l'y laisse seule 
pendant plusieurs mois: c'est une troisième faiblesse. 
— Il lui permet de fréquenter les bals, les (éles, les 
concerts : et c'est une quatrième faiblesse. Aussi 
qu'arrive-t-il? Lorsqu'il revient la chercher, la jeune 
femme s'est laissé prendre le cœur par un certain 



294 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

duc d'EImar, riche, jeune, beau, aimable et puissant. 
Le mari conçoit des inquiétudes, puis une jalousie 
féroce. Il défie le jeune homme, se bat, est désarmé, 
et apprend que sa femme, simplement coupable d'un 
peu de légèreté et de coquetterie, mérite toujours de 
porter son nom. Il la ramène en province, d'où il 
n'aurait jamais dû la tirer. 

La pièce, comme on voit, n'a pas une grande 
envergure; mais elle est aimable, et elle était jouée 
par Talraa et M"« Mars. Le succès en fut prodigieux. 
Et comme les Romantiques étaient, à cette époque, de 
braves gens, sans parti-pris et sans envie ! Comme ils 
savaient rendre le bien pour le mal ! On les attaquait 
alors de tous côtés; ils auraient pu dénigrer la pièce : 
montrer qu'elle manquait de comique; que le duc 
d'EImar, le jeune Lovelace ministériel, était très 
terne et très ennuyeux; qu'il y a bien de l'indé- 
cision dans la peinture du caractère de la jeune 
femme, etc., etc. Mais non; ils firent leur partie 
dans ce concert d'applaudissements et mêlèrent leurs 
compliments à l'enthousiasme du public, qui ne pré- 
voyait ni Henri III, ni Hernani. Lamartine écrivait à 
C. Delavignc : 

• Grâce aux vers enchanteurs que tout Paris répôle, 
Ton nom a retenti jusque dans ma retraite, 
Et le soir, pour cliarmer les ennuis des hivers^ 
Autour de mon foyer nous relisons ces vers 



C DEUVIG?ie. M 

Où brilto «a m Jooâot U moM fkmiHéra. 

Qu'ettt mtiéê Ténùm «C qit'tAl léfate MoMéra, 

Comment p«ui(a pMttr. pu qaû dos, pur qod art, 

D« SyrmcuM au Ban*. «C do Gaiift à loaMrdt 

Puis soudaia, déployant laa ailaa ^ Pladan, 

Sur Im bord* proTaaéa d« Spart* ai da Mdfara 

Aller d'un vers brûlant tout à coup 

Cas feux dont laur* débrii •emblaal 

Prancbittant d'an seul paj tout 

La génie est on ai^la al loa vol noos' ratlaaia. • 

Alexandre Dumas ne comparait paa l'auteur det 
Meuénienne* et de VÊcole des vieiUard* à Térence, 
Molière et Pindare, et il se permettait m<}roe quelques 
critiques; mais il admirait sans réserve le rôle du 
mari. 



c Comme ce cœur de Tieillard, disait-il, aime bien à la* 
fois Hortense en père et en époux t Comme tout en plai- 
gnant la femme qui se laisse prendre, folle alouette, au 
miroir de la jeunesse et au ramage de la coquetterie, il 
dédaigne cet homme qui plalt, on ne sait pourquoi... Uélasi 
parce que dans le cœur de toute jeune fllle il j a un côté 
vulnérable, ouvert aux vulgaires amours. Ce qu'il faut 
applaudir, c'est cette profonde, cette sanglante sooffraace 
d'un cœur déchiré; c'est celle situation qui permettait A 
Talma d'élrc grand et simple A la fois, de montrer tout ce 
que peut souffrir celte créature née de la femme, et 
enfantée dans la douleur pour vivre dans la douleur, qu'on 
appelle l'homme. • 

Casimir Delavi^e n'a pas rendu aux Romantiques 



296 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

l'admiration que ceux-ci lui témoignaient, tous, même 
A. de Musset qui aimait à réciter ces vers fameux : 

« Eurotas, Eurotas, où sont tes lauriers roses », etc.. 

II détesta surtout Victor Hugo, et rien ne put le décider 
à voter pour le poète des Orientales, quand celui-ci se 
présenta à l'Académie : il préféra donner sa voix à 
M. Dupaty. Et cependant, si G. Delavigne est resté au 
répertoire, si de temps en temps on remet Louis XI k 
la scène, c'est aux Romantiques qu'il le doit. Voici 
comment et pourquoi. 

Il est, vers 1825, le grand poète dramatique de 
l'école classique. Mais le moment est proche oîi les 
nouveaux venus vont donner l'assaut aux théâtres. 
Aussi, G. Delavigne, qui regardait d'un œil inquiet 
ces préparatifs belliqueux, se trouva-t-il bien embar- 
rassé, surtout à partir de 1827. Sa situation à la tête 
des Glassiques, ses succès antérieurs, son tempéra- 
ment, ses scrupules ne lui permettaient pas de suivre 
le mouvement, de se mettre au ton du jour, et de 
hurler avec les loups. D'autre part, il se rendit très 
bien compte, après la Préface de Cromwell, que le 
public allait l'abandonner, et que présenter à un 
directeur une pure tragédie classique, c'était courir 
au-devant d'un refus ou d'un échec. Il se dit alors : 
€ ne pourrait-on pas faire à Melpomène une légère 



C DKUVIGNK. §n 

inndélilé; composer an drame qui soit an« IrafMit, 
une tragédie qui soit un drame? Lm Français, qui 
veulent du Romantiame, en auraient, mais à doso. 
mesurée, raisonnable t. Le poète, on le Toit, iodiae 
peu à peu vers la conciliation. C'est ce que. en I8S0, 
on appelait le juste milieu, et ce qu'on appelle aajoor> 
d'hui, je crois, l'opportunisme. Théorie excellente en 
politique, puisqu'on prétend ainsi maintenir et conci- 
lier l'ordre et la liberté; excellente aussi dans la vin 
ordinaire, mais déplorable en art. Il faut être tout l'on 
ou tout l'autre; le juste milieu, c'est la médiocrité. 

Voilà d'où est sorti, sous la Restauration, Marin» 
FalierOy qui accepte quelques>unes des audaces de 
l'école nouvelle, et d'où sortira, après 1830, Louis XI, 
qui est un compromis, et, à ce point de vue. la pin» 
curieuse des pièces de C. Delavf gne. A celte époque, 
la couleur locale sera à la mode et obligatoire : il y en 
aura. On aimera à voir les rois en déshabillé, dana 
leur intérieur, par les petits côtés intimes : Louis XI 
se prêtera justement à ces exhibitions. Au lieu àm 
conQdents, on réclamera des personnages réels et 
subalternes : il y aura Tristan, Olivier le Daim, Coitier. 
On osera mettre sur la scène des prétrea, dea évéquet : 
C. Delavignc y conduira un saint. Voilà les eoB c eni o ai 
faites au Romantisme. Mais, d'autre part, le CUaai- 
cisme viendra à son tour et réclamera ses droits. Il 
exige le respect dee trois uoitét : elles y seront, mais 



298 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

pas trop étroites, ni trop rigoureuses; il faudra au 
développement de l'action un peu plus de vingt-quatre 
heures. Le lieu de la scène ne sera pas un seul appar- 
tement, mais du moins ne perdra-t-on jamais de vue 
le château de Plessis-Ies-Tours. Quant à la forme... 
oh! sur ce point, le poète restera intraitable et ne se 
pliera à aucune concession. Des détails familiers, 
soit I mais un style familier et bas, jamais ! Un médecin 
ne dira pas à un paysan malade : « appliquez-vous 
un cataplasme ou buvez une tisane » ; il lui dira : 

« Prenez courage ! 
Des fleurs que je prescris composez un breuvage. 
Par vos mains exprimés leurs sucs adoucissants 
Rafraîchiront la plaie et calmeront les sens. » 

La pièce ainsi conçue réussira auprès des Classiques 
les plus endurcis, qui pousseront des cris de triomphe ' , 
etauprès du public, qui acceptera Lomis A'/sans malice, 
et sans se douter de toutes ces combinaisons. Ce 
succès viendra pourtant après la victoire des Roman- 
tiques, après Hernani. Que se sera-t-il donc passé 
entre la Préface de Cromwellet Louis XI? 



1. Il faut lire l'examen critique qu'un admirateur incontinent, 
M. Duviquet, a fait de Loai» XI. C'est une diatribe d'une rare 
ineptie et d'une singulière ignorance. L'auteur attribue à 
Joseph Chénicr un vers d'André Ghénier, qu'il cite inexactement. 
Que d'autres bévues encore et de contradictions! On est con- 
fondu de trouver dans un seul homme tant d'assurance, 
d'arrogance, d'insolence et d'ignorance. 



C DCUVI6NK. W 

C«ci, tout simpIemeoL Vers 1833, les Romaotiquat, 
après de longs combats, seront maîtres du champ de 
bataille. Mais déjà ils auront commencé à aboter da la 
victoire. Trop pressés de produire et d'eiploUar le 
succès, ils auront montré leurs procédés et leurs 
Ocelles. Or, rien ne vieillit comme un procédé, riea M 
s'use comme une ficelle. Ils auront été trop vite et trop 
loin : c'est l'histoire même de toutes nos révolutions. 
Aussi le public déçu et ennuyé aura-t-il manifesté le 
désir de revenir un peu en arrière, et de s'arrêter à 
l'endroit précis (lequel ? il ne sait pas au juste) où l'on 
avait quitté la bonne route pour se jeter dans les 
fondrières. Quand une idée, un sentiment vague atl 
dans l'air, il y a toujours un homme, en littérature 
comme en politique, qui s'en fait l'interprète. Cet 
homme, co sera Casimir Delavigoe... Et c'est ainsi que 
nous le rencontrons au théAtre au moment où les 
Romantiques vont y entrer, et que nous l'y retrouvons 
encore au moment où les Romantiques sont sur le 
point de n'y plus être les seuls maîtres. 

Mais nous n'en sommes pas là. Il faut voir com- 
ment la jeune école, dont les ambitions, en 183S, sont 
tournées vers le théâtre, est arrivée à planter son 
drapeau sur la citadelle de l'art dramatique, sur la 
Comédie Française. 



CHAPITRE XIV 

LB TRiATRB 



Le théâtre romanticpie pondant la Rctlaaraiion. — 
Les théories de U nouvelle îcole. La Prtfan 4» Cromtctil 



Au milieu du xvi* siècle, un petit livre paraiscait à 
rimproviste, intitulé D/fense et Illustration de Ut 
langue française. L'auteur, Joachim du Bellay, était 
un des disciples de Ronsard. Ce fut le manifeste delà 
Pléiade, une œuvre belliqueuse, pleine de foi et 
d'enthousiasme juvénile, une superbe sonnerie de 
clairon. Trois cents ans plus tard, en 1837, un opus- 
cule du même genre, mis en tête d'un drame, 
Cromvell, et signé par le chef de la nouvelle école, 
exposait à son tour, avec une confiance et une h«r> 
diesse légitimées d'ailleurs par d'éclatants taeeèt 
lyriques, les idées et les prétentions des Romantiqaea 
en matière de thédtre. Sans doute, les questions 
que discutait cette préface fameuse étaient depuis 
longtemps à l'ordre du jour : à l'étranger. Leasing, 



304 LA. LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

Schlegel, Manzoni, les avaient retournées dans 
presque tous les sens; mais Hugo était le premier 
en France qui en faisait un manifeste. La Préface de 
Cromwell est la déclaration des droits du poète, ou, 
pour parler le langage de la poésie, le son des trom- 
pettes de Josué qui jeta par terre les murs de Jéri- 
cho, Aujourd'hui, Victor Hugo formule son code litté- 
raire; demain, dans Hernani, il l'appliquera. 

C'est du théâtre, bien entendu, qu'il est surtout 
question dans la Préface de Cromwell. Pourtant, avec 
son goût pour les idées générales et les vastes déve- 
loppements, Victor Hugo devait joindre à ses théories 
dramatiques des vues d'ensemble. C'est ainsi que dans 
une première partie il fait un tableau rapide de l'his- 
toire littéraire de l'humanité. Il y distingue trois 
périodes, l'ère primitive, l'ère antique, l'ère moderne. 
Soit! Mais voici où les choses se gâtent. Le poète 
veut qu'à chacune de ces trois périodes corresponde 
une forme particulière de l'art : les temps primitifs 
auront pour expression la poésie lyrique, ou l'Ode; 
l'antiquité aura l'Épopée, et les temps modernes le 
Drame. Est-il besoin de dire ce que ces divisions ont 
de systématique, de fantaisiste et d'absurde? La 
poésie lyrique n'est pas le privilège des époques pri- 
mitives : Pindare et Anacréon, Ronsard, Lamartine 
et Victor Hugo lui-même en sont la preuve. L'Épopée, 
d'autre part, n'a pas été la seule forme de l'art anli- 



PRÉFACE OBCROMWELL M 

que, ni le Drame celle des tempe modeniet : ils 
vivaient à l'époque antique, leaEacbyle, les Sophocle, 
lee Euripide, les Aristophane et let MéoaBdre; et, 
grands entre les plus grands de tout lee leape, ib 
peuvent revendiquer une bonne part de cette gloire 
dramatique que Victor Hugo prétend réserver à la 
civilisation moderne. Il ne faut voir, en somme, dans 
les premières pages de la Préface que de brillantee 
variations et d'élineelants paradoxes. 

Arrivons au théAtre. Cest ici qu'apparateent let 
idées révolutionnaires. 

Une des premières institutions que l'auteur de 
Cromwell rencontre sur sa route, c'est la règle des 
trois unités. Mettant hora de cause l'unité d'action, 
qui demeure indiscutable et fondée en raison, il 
attaque et combat vigoureusement les deux autres, 
funité de lieu et l'unité de temps, qui lui paraissent 
des contraintes niaises, des béquilles pour les gens 
médiocres et des entraves pour les hommes de 
génie. Comme le vieux Corneille, qui si longtemps 
se débattit contre cette loi fondamentale du code 
pseudo-aristotélique, eût été troublé d'abord peut- 
être, mais flnalement heureux en lisant des critiques 
d'un jeune audacieux qui pensait, lui aussi, et osait 
dire • qu'il est bon quelquefois de hasarder un peu, 
et ne s'attacher pas toujoura si servilement aux pré- 
ceptes • 1 



304 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

« Ce qu'il y a d'étrange, c'est que les routiniers pré- 
tendent appuyer leur règle des deux unités sur la vraisem- 
blance, tandis que c'est précisément le réel qui la tue. 
Quoi de plus invraisemblable et de plus absurde en effet 
que ce vestibule, ce péristyle, cette antichambre, lieu 
banal où nos tragédies ont la complaisance de venir se 
dérouler; où arrivent, on ne sait comment, les conspirateurs 
pour déclamer contre le tyran , le tyran pour déclamer 
contre les conspirateurs, chacun à son tour, comme s'ils 
s'étaient dit bucoliquement : 

Altemis cantemm : amant alterna camenœf 

f Où a-t-on vu vestibule ou péristyle de cette sorte? Quoi 
de plus contraire, nous ne diron» pas à la vérité, les 
scolastiques en font bon marché, mais à la vraisem- 
blance!... 

t On commence à comprendre de nos j ours que la localité 
exacte est un des premiers éléments de la réalité. Les 
personnages parlants ou agissants ne sont pas les seuls 
qui gravent dans l'esprit du spectateur la fidèle empreinte 
des faits. Le lieu où telle catastrophe s'est passée en 
devient un témoin terrible et inséparable; et l'absence de 
cette sorte de personnage muet décompléterait dans le 
drame les plus grandes scènes de l'histoire. Le poète 
oserait-il assassiner Rizzio ailleurs que dans la chambre 
de Marie Stuart? Poignarder Henri IV ailleurs que dans 
cette rue de la Ferronnerie, tout obstruée de baquets et de 
voitures? Brûler Jeanne d'Arc autre part que dans le 
Vieux-Marché? Dépêcher le duc de Guise autre part que 
dans ce château de Blois où son ambition fait fermenter 
une assemblée populaire? Décapiter Charles l*"" et Louis XVI 



nÉTACR DE dOHWBLL. Wl 

ailleurs que dans ces pUces sinistres d'oA l'on pcot voir 
While-Hall et les Tuileries, comme si leur èchafaad atr- 
\ait de pendant à leur palais? 

« L'anilé de temps n'est pas plus solide qne l'anité de 
lien. L'action, encadrée de force dans les vingt-qoatft 
heures, est aussi ridicule qu'encadrée dans le Teatibvle. 
Tonte action a sa dorée propre, comnM aoa Um pwliM 
lier. Verser la même doae de tempe à tooi lêa évéMOMstot 
Appliquer la même mesure snr tout! On rirait d'un eor> 
donnier qui Toudrait mettre le même soulier à tooa les 
pieds. Croiser l'unité de temps à l'unité de lieu comme les 
barreaux d'une cage, et j faire pédantesqnement entrer, 
de par Aristote, tous ces faits, tous ces peuples, toutes ces 
flgures que la Proridence déroule à si gnnâm uaMet 
dans la réalité! c'est mutiler hommes et choses, c'est faire 
grimacer l'histoire. Disons mieux : tout cela mourra dan* 
l'opération; et c'est ainsi que les mutilatcurs dogmatiques 
arrivent à leur résultat ordinaire : ce qui était vivant dans 
la chronique est mort dans la tragédie. Voilà pourquoi, 
bien souvent, la cage des unités ne renferme qu'oD 
squelette. 

I Et puis, si vingt-quatre heures peuvent être comprises 
dans deux, il sera logique que quatre heures puissent en 
contenir quarante-huit. L'unité de Shakspeare ne sera 
donc pas l'unité de Corneille. Pitié ! 

c Ce sont là pourtant les pauvres chicanes que, depuis 
deux siècles, la médiocrité, l'envie et la routine font au 
génie! C'est ainsi qu'on a borné l'essor de nos plus 
grands poètes. Cest avec les ciseaux de l'unité qu'on leur 
a coupé l'aile. • 



306 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

L'attaque est vigoureuse, comme on voit, et déci- 
sive. Aujourd'hui, rien ne nous paraît plus ridicule 
que la règle des trois unités. Mais n'oublions pas 
qu'en 1827 c'était toute une révolution que réclamait 
le poète, et il fallait pour cela un réel courage. On 
objectait que ces règles, les plus grands génies les 
avaient subies, et qu'elles ne les avaient pas empêchés 
de produire des chefs-d'œuvre; qu'elles avaient été 
respectées même au xviiie siècle, et par un Voltaire, 
qui pourtant ne se piquait pas de respect, respectées 
par des hommes qui, comme J. Ghénier, votaient la 
destruction de la monarchie et de la religion d'État : 
et qu'enfin, toutes-puissantes sous l'Empire, elles 
avaient eu l'appui de Napoléon, qui trouvait le 
temps de maintenir l'autorité d'Aristote. Mais Victor 
Hugo répliquait : Eh oui, malheureusement! Cor- 
neille et RacThe ont subi ces règles. Qu'auraient-ils 
donc fait, ces admirables hommes, si on les eût lais- 
sés faire? Rappelez-vous ce cri si poignant de Cor- 
neille : « combien de belles choses elles bannissent de 
notre théâtre! t — Eh oui! Voltaire les a respectées, 
ces lois ; mais Voltaire a commis bien d'autres sottises : 
ne préférait-il pas Racine à Corneille, et n'a-t-il pas 
traité Shakspeare de bouffon ? — Eh oui ! ces règles 
ont traversé, sans recevoir ni coups ni blessures, la 
Révolution et l'Empire; mais citez donc une seule de 
ces tragédies qui ne soit pas oubliée aujourd'hui 1 



PRi^.PACE DB CROMWBLL Ml 

Nous, au contraire, qui lec rejetons, joê uoitét , ▼oui 
allez voir ce que nuut voua donneront. — Eh bien, 
soit! noua verrons. — On pouvait s'attendre à aoe 
belle bataille; et elle sera belle, en effet. 

Mais Victor Hugo ne bornait pas à cetta qneaUoa 
son œuvre de démolition et de reconstruction. Void 
une autre théorie, non moins importante et non 
moins juste. Il réclame pour le poète dramatique k 
droit de mettre ce qui est en action, c'est-A-dire la 
partie intéressante de son œuvre, sur la scène et sons 
les yeux des spectateurs, au lieu de la reléguer dans 
les coulisses, comme on avait fait jusqu'alors. 

« Tout ce qui est trop caractéristique, trop intime, trop 
local, pour se passer dans l'antichaoïbre ou dans le car- 
refour, c'est-à dire tout le drame, se passe dans la 
coulisse. Nous ne voyons en quelque sorte sur le thé&lre 
que les coudes de l'action; ses mains sont ailleurs. Ao 
Heu de scènes, nous avons des récits; au lien detableaui, 
des descriptions. De graves personnages, placés, coaima 
le chœur antique, entre le «Irame et nous. Tiennent nous 
raconter ce qui se fait dans le temple, dans le palais, dans 
la place publique, de façon que souventes fois nous 
sommes tentés de leur crier : « Vraiment ! mais cooduiset- 
< nous donc là-bas; on s'j doit bien amuser; cela doit étra 
• beau à voir! • 

Sur ce point encore il n*y a pat de réaenrea à 
faire : Victor Uugo a cause gagnée, définitivement. 



308 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

Tout au plus est-il permis de se plaindre qu'on ait 
été trop loin dans ce sens, et qu'aujourd'hui des 
pièces nous soient données, même par les premiers 
de nos dramartuges, qui parlent beaucoup aux yeux 
et très peu à l'esprit. 

Enfin, le poète triomphe encore quand il expose sa 
théorie du drame historique; quand il veut qu'au lieu 
de faire des peintures générales, et de mettre sur la 
scène des personnages qui n'ont rien du temps où ils 
vivent, mais sont tout simplement les contemporains 
des spectateurs et de l'auteur, on ressuscite le passé, 
on rende aux acteurs évoqués des histoires d'autrefois 
leur véritable caractère, leurs idées, leurs passions, 
leurs mœurs, leurs costumes aussi; en un mot qu'on 
fasse au théâtre la révolution qu'Augustin Thierry 
venait de réussir dans l'histoire, t Le drame, disait-il, 
doit être radicalement imprégné de la couleur des 
temps; elle doit en quelque sorte y être dans l'air, de 
façon qu'on ne s'aperçoive qu'en y entrant et qu'en 
en sortant qu'on a changé de siècle et d'atmosphère, t 
Victor Ilugo a raison; par malheur, il se dispensera 
d'appliquer sa théorie. Ce n'est qu'à la surface de ses 
drames qu'il mettra la couleur locale; et il oubliera 
trop souvent qu'à l'époque où il fait vivre ses person- 
nages, l'homme mélancolique, irrésistible, fatal, 
n'existaitpas, non plus que les théories démocratiques 
et égalitaires, et le mépris des distinctions sociales. 



PRÉFACE DK CIOMWCLL. m 

i t \ ici maintenant, do toutes les thèses soutenues 
<laiia la Préface, celle qui a Tait le plus de bruit, de 
I \iucoup la plus éclatante et la moins précise. Lat 
I suites de Pascal remplaçaient les raisons par des 
luuines : Victor Hugo les remplace par des métA- 
phores; c'est moins dangereux, maif ce n'est |»m 
plus convaincant. Résumons sèchement cet pagM 
brillantes, cette fameuse théorie du mélange dn 
comique et du tragique. 

Jusqu'alors, ces deux éléments araient été rigou- 
reusement séparés et distingués. Dans la nature 
cependant, ils se mêlent sans cesse et partout; à tout 
instant, le sublime c6toie le grotesque, le beau le 
laid, le noble le bas, les larmes le rire, le tombeau 
le berceau. Le christianisme lui-même, — voyez ici 
apparaître l'inQuence de Chateaubriand, — a mis en 
lumière ces contrastes, cette dualité de la nature 
humaine : d'une part l'Ame, de l'autre le corps, le 
ciel et la terre, la matière avec ses instincts bas, 
l'esprit avec ses instincts sublimes. Donc, l'art 
moderne, issu du christianisme, doit rendre ces 
contrastes, et il sera, en les rendant, plus complet et 
plus vrai. Les plus grands, d'ailleurs, Dante, Milton, 
Sbakspeare, ne les ont-ils pas déjà rendus? Voyex 
môme le poème chrétien par excellence, une cathé- 
drale, cette œuvre d'une Toi collective, sans architecte 
ni ouvriers connus : ne réunit-elle pas les deux i'Ié* 



310 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

menls?Ici, une masse énorme, profondément enfoncée 
dans le sol, avec des contreforts massifs, une foule de 
bêtes collées à ses flancs, difformes, hideuses, grima- 
çantes, images des péchés et des tentations : c'est le 
corps, la chair, la matière. Là, à l'intérieur, l'ombre 
des piliers, la majesté des nefs, les recoins silencieux 
des sanctuaires, le recueillement, la poésie. L'âme 
s'apaise, se résigne, et, séparée du corps, monte, 
perce la voûte, vole avec la flèche hardie et sublime, 
plus haut, toujours plus haut, vers la paix éternelle, 
vers Dieu : 



« Cette paix des lieux saints qui pénètre dans l'âme. 
C'est de toi qu'elle vient, qu'elle aille donc vers toi' 
N'es-tu pas le vrai bien que tout ôtre réclame 
Dans le vide infini que chacun sent en soi? » 



\insi, ces deux éléments, tragique et comique, sont 
dans la nature et dans les œuvres issues du christia- 
nisme, qui est la source d'inspiration de l'art moderne. 
Donc, ils doivent désormais prendre place au théâtre, 
dans le drame; « car tout ce qui est dans l'art est 
dans la nature t, et réciproquement. 

Voilà, en laissant de côté les développements pit- 
toresques sur le merveilleux chrétien, les fées, les 
gnomes, les sylphes, etc., la théorie résumée. Exa- 
minons-la dans ses parties essentielles. 

Il est aisé de relever d'abord une grave erreur his- 



PRf(KACB De CBOMWCLL ||| 

turique. Le poète prétend que le grotesque est un 
principe né du christianisme et étranger à l'antiquité. 
Non ; il était connu des anciens. Il abonde dans leur 
I -tigion, dans leur littérature, dans leur art. A côté 
de Zeus, d'.Vthénô, de Déméter, d'Apollon et de 
Diane, des Muses et des Chantes, les Grecs, cee 
artistes si complets, créaient les Satyres, les Cyclopes, 
les Cabires, les Furies, les Parques, les Bacchante ei 
les Bacchantes, échevelés, bondissants, convulsés, et 
peuplaient d'êtres grotesques les cieux, la mer, les 
forêts, les montagnes et les enfers. A l'ombre des tem- 
ples ornés des statues de Phidias, des marchandi» 
vendaient des Qgurines comiques, caricatures eu terre 
cuite très plaisantes et très familières. El comment 
enfln refuser la connaissance et le goût du grotesque 
au peuple qui a produit Aristophane? 

Mais ce qui est vrai, et ce qu'il faut ajouter, c'est 
que les Grecs n'ont jamais confondu ces deux élé* 
ments; qu'ils les ont toujours maintenus absolument 
séparés, surtout au théAlre, où les différences sont 
essentielles, ek sur tous les points, action, person- 
nages, costumes, décors, chaussures, musique, danse. 
Les Français du xvii* et du xvm« siècle ont Csit 
comme eux. Si 



Le comique, ennemi dss soopirt et dc« pleurs. 
H'Mdmit pu dans sss vtrs de trs^iues dooJson» 



312 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

à plus forte raison, le tragique n'admit-il pas les 
rires de la comédie. Mais c'est précisément contre 
l'esprit étroit du xvii« siècle, bien plus que contre les 
anciens dont ils se soucient peu, que s'insurgent 
Victor Hugo et les Romantiques. Chrétiens et mo- 
dernes, ils veulent un art plus complet; et c'est de 
Shakspeare qu'ils se réclament, le maître et le dieu, 
de Shakspeare, chez qui ils croient retrouver, mé- 
langés et confondus, le tragique et le comique. En 
quoi ils se trompent. Shakspeare a employé ces deux 
éléments parallèlement, comme Dante les a employés 
successivement; il ne les a pas confondus. Cette con- 
fusion est impossible. Une loi existe que les faiseurs 
de traités n'ont pas imaginée, mais qui sort de la 
nature humaine, c'est qu'il doit y avoir unité dans 
nos impressions. Dès les premières scènes d'une pièce, 
nous nous mettons à un certain diapason, et nous y 
voulons rester. Tout ce qui détonnera doit forcément 
nous choquer : l'art obéit à la nature. 

Par contre, ce que Shakspeare a mêlé au tragi- 
que, c'est le grotesque. Mais le grotesque n'est pas le 
comique; et Victor Hugo, qui voit surtout des formes 
et des couleurs, commet ici une confusion. Le comique 
n'est pas forcément grotesque, et le grotesque peut 
être terrible. Le poète croit qu'Orgon est un gro- 
tesque; en aucune façon. H n'y a rien de grotesque 
dans Tartuffe, et l'œuvre de Molière réfute en plein 



PltPACB DB CROMWBLL. ||S 

sa théorie. Que d'élémcnU tragiques daoa le M^f 
Mais, dès les premiers vers, le ton est doaaë; ooas 
sommes dans la comédie, et nous y rsstoM. Au eoA- 
traire, il y a du grotesque dans les sordèrss ds 
Macbeth, et il ne s'y trouve risa ds comique; tant 
s'en faut. Leur apparition, leur rôle, leur influence, 
tout cela est tragique, uniquement tragique, non 
seulement parce que le public et le poèts y croyaient, 
comme pour le Fatut de Marlowe, mais parce qns 
c'est de cette apparition des sorcières que déeools 
tout le drame. 

Il y aura aussi du grotesque dans les drames ds 
Victor Uugo; mais, quelques illusions que l'auteur ss 
soit faites sur ce point, ce grotesque ne sera rien 
moins que comique. Voici, par exemple, dans U Roi 
s'amuse un personnage qui est deux fois grotesque, 
Triboulet, bouflbn et bossu. Est-il comique, ce misé* 
rable qui engage un duel< contre le jeune et brillant 
François I*'? Nullement. Le comique ne résulte pas 
de la configuration extérieure , d'uns bosse ou d'une 
marotte ; c'est l'esprit qui le crée. Si un bossu ss 
croyait beau et irrésistible, il nous ferait rire ; mais si 
>a face est triste, il nous fait pitié; si elle est terrible 
ot menaçante, il nous fait peur. Or, un père qui voit 
:a fille déshonorée et morte, fût-il bossu, eût-il un 
costume bariolé et cousu de grelots, n'est pas, ne 
peut pas être ribiblc. 

18 



314 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

Victor Hugo a confondu aussi le familier, les dé- 
tails de la vie ordinaire, avec le comique propre- 
ment dit. Sans doute, il avait raison de vouloir 
remettre sur la scène ces détails que la tragédie 
avait exclus à tort. Ce sont là des choses visibles, 
palpables, qui reposent des abstractions, et qui peu- 
vent avoir une importance réelle; mais encore une 
fois, elles ne sont pas comiques par elles-mêmes. Un 
mouchoir peut être tragique, celui de Desdemona, 
par exemple. Ah! si, quand Othello le réclame, 
Émilia lui répondait : « 11 est chez la blanchisseuse », 
on rirait; mais essayez donc d'introduire dans celte 
scène un élément comique! 

Si Victor Hugo a confondu avec le comique le 
familier et le grotesque, — ce mot très élastique et 
mal défini, dont il abuse, — est-ce à dire qu'il n'y a 
pas chez lui de personnages et de scènes de comédie? 
On en trouve assurément : ne suffit-il pas de rappeler 
don César de Bazan, si gai, si amusant, si éclatant? 
Mais on ne saurait en conclure que le poète a réussi 
à mélanger le comique et le tragique. H a tout sim- 
plement juxtaposé ces deux éléments, ou, pour 
mieux dire, il les a opposés. Comme toujours, il a 
cédé à son goût persistant pour l'antithèse. A côté 
d'un roi il met un bouffon; à côté de don Salluste, 
personnage de drame, et de Ruy Blas, personnage de 
tragédie, il place don César, personnage de comédie; 



PRÉFACB DE CROIWEIX. tll 

à Didier il oppose Sareroy : c« soDt li des aolUhèMt. 
non des mëltoget. 

Ea résumé, Toaloir réunir systéroatiquemeut le 
comique et le tragique, et les aecoupter de forée, 
c'était uue erreur contre laquelle avait justemeat 
protesté Boileau, contre laquelle proteste la nature, 
et contre laquelle enfln bien des voii s'éle?èrent avec 
raison. Un des critiques les plus spirituels résuma 
même la théorie du poète dans une ingénieuse cari- 
cature : Victor Hugo, superbe, galopait sur un Pégase 
diiïorme, et brandissait un drapeau orné de celle 
devise : le beau, c'est le laid. 

On excuse, et l'on oublie presque les audaces peu 
réfléchies de la Préface de Cromwell, quand on songe 
que son auteur était le porte-voix d'une jeunease 
exubérante, agacée par le solennel ennuyeux de Mel- 
pomèoe, et que déjà il portait en lui plusieurs de ces 
premiers drames avec lesquels l'école romantique 
devait escalader le théâtre. Mais parmi ces œuvres, 
il ne faut pas compter Cromwell. Celte étude histo- 
rique n'était pas destinée à la scène; elle devait sim- 
plement justifler la théorie. Sur quelques points, en 
effet, elle la justiQait; mais elle en montrait aossi 
les défauts. 

Malgré les critiques qu'elle suMite, la Préfae» 4e 
Cromwell marque une date capitale dans notre histoire 
littéraire. Elle a uo double mérite : en termes éclatants 



316 LA. LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

elle reprend, réunit et développe tous les arguments 
ressassés depuis dix ans contre le Classicisme; et elle 
décide les Romantiques à c^onner au xix^ siècle un 
théâtre fait pour lui. Cette révolution était nécessaire, 
inévitable. De toutes façons, et même sans la Préface 
de Cromicell, elle devait se produire ; et il faut en 
chercher les causes en dehors des théories et des 
discussions littéraires. 

La première, l'unique peut-être, celle du moins 
d'où toutes les autres découlent, la voici : le théâtre 
est un divertissement social ; telle société, tel théâtre. 
Le xix^ siècle devait vouloir une littérature drama- 
tique conforme à ses goûts, à son esprit, et, comme 
on disait autrefois, à son génie; il l'a voulue et il l'a 
eue. Le poète dramatique n'est pas un auteur qui 
s'isole de ses contemporains, qui caresse à loisir, 
dans le silence et la solitude, une œuvre chère, faite 
pour les délicats, pour une élite; il veut plaire à tous, 
il veut emporter un succès immédiat, éclatant, lucra- 
tif. Pour cela, il faut qu'il se mette en communica- 
tion directe et étroite avec la foule, qu'il devine ses 
goûts, qu'il les pressente parfois; qu'il soit imprégné, 
saturé des idées, des opinions, des aspirations, des 
préjugés des hommes au milieu desquels il vit; qu'il 
leur présente enfin une image plus ou moins fidèle, 
plus ou moins embellie ou idéale de ce qui constitue 
leur existence morale. 



rnÉPACK DE CROMWRLL MT 

Or, c'est ce que les Romantiques, qui, 4 cette dsls 
de 18i7, s'imposaient au public de toutM \m Mtrss 
façuns, devaient faire forcément, alors mène qve la 
Préface de CromweU n'eût pas sonné la cbarjs et 
duhué le signal de la marche en avant. 



13. 



CHAPITRE XV 

Il TBiATII 



L«8 premiers drames romantiques. Al«s«ildre Damas. Chriatimt. 
Henri III et la eottr. — Victor Hugo. Meurio» 4a Lorme. 
Hem€Hi. 



I 



Après la publicatloD, en décembre 1837, de U Pré- 
face de Cromtcell, Victor Hugo songea à écrire, selon 
ta formule nouvelle, un drame qui pût être joué. 
« Vray est, comme dit Clément Marot, qu'il y songea 
assez longtemps. » Pendant qu'il cherchait an sujet, 
et qu'il en trouvait deux, et qu'il hésitait entre JUariom 
de Lorme et Uernani *, la Comédie Française repré- 
sentait, le 11 février I8i9, Uetiri III et «a cour^ 
d'Alexandre Dumas. Le chef da Romantisme était 
devancé sur la scène par un de ses disciples. 

1. Si les hésitations du poêla duréraal looftwapa, fsslew 
tien, en revanche, fut siaguUérMDenI rapide; à aoias qoe l'an* 
tour de Vùtar Hufo rmemêi f» mi Uwi/m étmwU n'ait abuaé 
de notre crédulité respeetiMVse. Conmnaeée le l*' Joia Ittt, 
Ufion d4 Lormt était tarihlaii le il da oiéiiM mois. 



320 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

Dès son arrivée à Paris, vers 1820, Alexandre 
Dumas, très jeune alors, très léger d'argent, plus 
léger encore d'instruction, s'était pris d'un goût très 
vif pour le théâtre. Il employait les loisirs que lui lais- 
sait une place modeste chez le duc d'Orléans à suivre 
les représentations de la Comédie Française, à lire à 
droite et à gauche, sans plan ni méthode, tout ce qui 
lui tombait sous la main, surtout des mémoires histo- 
riques, et à composer avec des amis quelques méchants 
vaudevilles. 

Un jour (c'était au mois de septembre 4827), des 
acteurs anglais, ayant pardonné les insultes et les pro- 
jectiles dont on les avait accablés cinq ans aupara- 
vant sur la scène de la Porte Saint-Martin, jouaient à 
rOdéon et au théâtre Italien avec un succès triomphant 
les principaux drames de Shakspeare. Ce fut pour 
Alexandre Dumas une révélation. 



t J'avoue, dit-il, que l'impression dépassa mon attente. 
Kemble était merveilleux dans le rôle d'Hamlet, miss 
Smithson adorable dans celui d'Ophélia. La scène de la 
plate-forme, la scène de l'éventail, la scène des deux por- 
traits, la scène de folie, la scène du cimetière me boule- 
versèrent. A partir de celte heure seulement, j'avais une 
idée du théâtre ; et de tous ces débris des choses passées, 
que la secousse reçue venait de faire dans mon esprit, je 
comprenais la possibilité de construire un monde. C'était 
la première fois que je voyais au théâtre des passions 



ALBXANDHB DtMA8. ail 

ridelles animant des homme* et des femmes en chair et es 
os. Je compris alors ces plaintes de Talroa à chaque boo- 
t'il créait ; je comprit cette aspiration étendit 
ratare qui lui donnAt la faculté d'être hoamt 
en même temps que héros; Je compris son désespoir d« 
mourir sans aroir pu mettre au Jour cette part dt §ttàê 
qui mourait inconnue on lui et avec lui... 

c Quand les acteurs anglais dôlurèrent la série de laors 
représentations, ils me laissèrent le cceor tool haMaat 
d'impressions inconnues, l'esprit illuminé de Iomt* ww- 
velles. > 

Cette vocation, que Shakspeare d aes interprètes 
avaient révélée au poète, un bas-relief exposé ta 
SaloD, la même année, et représentant l'assassinat de 
Monaldeschi, lui fournit l'occasion de la manifesttr. 
A. Dumas écrivit Christine, qu'il osa baptiser du nom 
de tragédie, t C'est au fond, disait-il, une IrtgMit 
classique. > Non vraiment : elle n'avait de clastiqvt 
que les vers et les cinq actes; et encore les cinq actes 
traditionnels étaient- ils précédés d'un prologue et 
suivis d'un épilogue ', chose nouvelle. Il n'y avait ni 
unité de lieu, ni unité de temps : commencé eo 1657, 

i. L'épilogue fut supprimé dés la danxItoM w p ré ssa t a t iot. 
Le Jour de la première, le cioqoléma acte eomfpa à ashitfL 
C'était bien tard pour l'époque. Aussi quand la ailda da da la 
cour viol déclarer à la reine qu'elle n'avait plos q«*MM h a ar s 
à rirre. ce fut dans la salle un grand mottvsia rt dlagalélads : 
c comment, encore une heure • I Gat èpUogM dispanil dés 
le lendemain : et le drame ne se passa plos qui SiMkkolai al 
à Fontainebleau. 



32Î LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

le drame ne s'achevait qu'en 1689, et se déroulait 
successivement à Stockholm, à Fontainebleau et à 
Rome. De plus, aux personnages nobles se trouvaient 
mêlés des personnages comiques, vulgaires ou vils, 
un architecte, un huissier, Sentinelli, Clauter et Lan- 
dini. Les songes et les récits étaient remplacés par 
un égorgement, un emprisonnement : Monaldeschi, 
blessé au cou, venait mourir sur la scène; Paula, em- 
poisonnée, tombait sur la scène au milieu des convul- 
sions; Christine mourait sur la scène. Bref, comme le 
reconnaîtra plus tard A. Dumas lui-même, la ceinture 
de Melpomène craquait à toutes les coutures. Aussi 
la Comédie Française, après avoir amusé le poète 
d'espérances, se garda-t-elle bien de jouer cette pièce, 
qui n'était ni comédie, ni tragédie. Il y eut lecture, 
réception, répétition ; il n'y eut jamais représenta- 
tion. C'est M"* Mars, encouragée par Picard, qui se 
chargea d'exécuter la pièce, en feignant une indis- 
position. Christine sera bien jouée, mais plus tard, 
en 1830, et à l'Odéon. 

Cependant, il fallait à toute force prendre d'assaut 
le Théâtre-Français. Dumas, une fois encore, précéda 
Victor Hugo, et revint à la charge avec Henri III et 
sa cour, un vrai drame celui-là, qui ne durait, il est 
vrai, que deux jours, mais qui était en prose, et se 
passait un peu partout, dans l'atelier d'un astrologue 
et d'un chimiste, au Louvre, et chez le duc de Guise. 



ALBXANDRR DUMAS. m 

Les choses aTaienl bien marché depuis dix-huit 
mois, et les idées noureUes sTsient fait leur chemin. 
iics joumaoi, comme l« Giobe, le Figaro, le Sylphe, 
les soutenaient, et des hommes considérables les 
défendaient ou les représentaient. Elles avaient dm 
partisans à la Comédie même, entre autres l'acteur 
Firinio. Henri III fut reçu tout de suite et sans dif- 
ficulté. Mais l'auteur s'aperçut bien vite qu'entre 
une pièce reçue et une pièce jonée il y a un abîme 
profond. La résistance des Classiques continua sous 
toutes les formes. Plusieurs acteurs soulerèrent des 
difficultés sans un, lors de la distribution des rôles et 
pendant les répétitions ; la censure multiplia ses cri- 
tiques; les représentants de la Tieille école demandè- 
rent au roi l'interdiction de la pièce, comme Voltaire 
avait jadis supplié la reine de supprimer une parodie 
de Sémiramis; le duc d'Orléans même destitua son 
employé. Mais celui-ci tint bon; et la pièce fut jouée 
le 11 février 1829. 

t La toile se leva. Je n'ai jamais éprouré de sensation 
pareille A celle que me produisit la fraîcheur du IbeAtre 
vcoanl frapper mon front ruisselant. 

c Le premier acte fut écouté arec btenTcillance, qaolqie 
l'exposition soit longue, froide et ennujeuse. La toUs 
tomba. Ces mots du duc de Guise : t Saint-Paul I qu'on ne 
cherche les mêmes hommes qui ont assassiné Dofast • , 
furent vivement applaudis et réchauffèrent le publie et les 



324 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

artistes. Le deuxième acte commença. Celui-là était amu- 
sant, la scène de la sarbacane, que je craignais beaucoup, 
passa sans opposition aucune. La toile tomba au milieu 
d'applaudissements parfaitement nourris. C'était le troi- 
sième acte qui devait décider le succès. Là se trouvait la 
scène entre le page et la duchesse, et la scène entre la 
duchesse et le duc : scène où M. de Guise force sa femme 
de donner un rendez-vous à Saint-Mégrin. Si la violence 
de cette scène trouvait grâce en face du public, c'était ville 
gagnée. La scène souleva des cris de terreur, mais en 
même temps des tonnerres d'applaudissements : c'était la 
première fois qu'on voyait aborder au théâtre des scènes 
dramatiques avec cette franchise, je dirais presque, avec 
cette brutalité. — A partir du quatrième acte jusqu'à la fin, 
ce ne fut plus un succès, ce fut un délire croissant : toutes 
les mains applaudissaient, môme celles des femmes. 
M™* Malibran, qui n'avait trouvé de place qu'aux troi- 
sièmes, penchée tout entière hors de sa loge, se crampon- 
nait de ses deux mains à une colonne, pour ne pas 
tomber. — Puis, lorsque Firmin reparut pour nommer 
l'auteur, l'élan fut si unanime que le duc d'Orléans lui- 
même écouta debout et dé;;ouvert le nom de son employé, 
qu'un succès, sinon des plus mérités, du moins des plus 
retentissants de l'époque, venait de saluer poète. » 



Ce passage est très intéressant, parce que Dumas, 
en nous confessant ses craintes pour certaines scènes 
de son drame, et en nous révélant les dilTérents états 
d'esprit des spectateurs, nous fournit lui-même des 
éléments d'appréciation. Les mérites et les défauts 



ALEXANDRE DUMAS. W 

(THenri III, oè sodI déjà en germe ceui de toat le« 
dramei de Dumas, sorteDl pour ainsi dire d'eux- 
mômes de ce compte rendu. 

Alexandre Dumas constate que sa pièce est tma- 
santé, et il a raison : on la joue encore aujourd'hui, 
et elle excite toujours très virement Tintérét Combi«i 
plus ardente dut donc être la curiosité, l'émotioo âm 
spectateurs de 18i9, qui n'avaient jamais rien vu de 
pareil ! Quelle différence avec les tragédies des Qas- 
siques d'alors, avec le Pertinax de 31. Amault, par 
exemple, qui, pour son malheur, «accéda sur rafUche 
à Benii III! 

Seulement, si Ton y regarde de près, cet intérêt est 
obtenu par des moyens d'un ordre peu élevé. L'auteur 
n'a guère recours, pour provoquer l'émotion, qu^à des 
procédés extérieurs, à un pathétique matériel. Ce 
système, inauguré dans Christine, est prodigué ici : 
c'est Guise meurtrissant le bras de sa femme de toe 
gantelet de fer; c'est Saint-Mégrin assassiné soos la 
fenêtre de la duchesse de Guise. D'amour, de senti- 
ments généreux, il n'y en a pas. Or, celte façon d'ex- 
citer la terreur et la pitié n'a rien de supérieurement 
littéraire. Mais Alexandre Dumas n'en connaît pas 
d'autre, et de plus en plus il usera de ce procédé. 
Aotony poignardera Adèle sous les yeux du specta- 
teur; Richard Darlington jettera sa femme par la fe- 
nêtre; Catherine Howard sera décapitée presque sur 

19 



826 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

la scène; seuls, des rideaux noirs nous sépareront 
de l'échafaud; et, l'exécution faite et les rideaux 
rouverts, on verra le corps de Catherine enveloppé 
d'un linceul. Chaque jour davantage, A. Dumas se 
désintéressera des succès littéraires pour plaire au 
gros public. Il en arrivera à considérer le pompier 
de service pendant les répétitions, comme le meilleur 
des juges : 

c Jeunes auteurs, qui vous livrez au théâtre, n'oubliez 
pas ceci : 

c Le casque du pompier, voyez-vous, c'est le symbole du 
succès de larmes. Le casque du pompier, c'est l'équivalent 
du capucin-baromètre. Si le temps doit être beau, le 
capucin sort et se montre ; si le temps doit être nébuleux, 
le capucin reste chez lui. Le pompier qui sort de la cou- 
lisse, comprenez-vous, c'est l'intérêt populaire. Si vous 
intéressez le pompier au point que, oubliant son devoir, il 
sorte de la coulisse et en arrive à se mêler aux comparses, 
votre affaire est claire : vous avez un succès. Plus il sort, 
plus le succès sera grand. Voilà pourquoi je vous disais 
que le casque du pompier, c'est le symbole du succès de 
larmes. > 

À. Dumas avoue, dans son compte rendu, qu'il 
redoutait fort la scène de la sarbacane. Il y avait, en 
effet, dans cette scène, comme dans le premier acte, 
un luxe de détails pittoresques, archéologiques, qui 
pouvait fort étonner. Que penserait-on de tous ces 



ALBXAIIORK DUMAS. m 

aee6Moir«s, de tout m bric-à-brac, tarlMcaoei, bilbo- 
quets, télescope, jeu de prime, philippus, écus à la 
rose, doublons d'Espagne, écus sol, ducats polonais, 
chaises à porteurs, fraises goudronnéM, collets ren- 
rersés i l'italienne; et de ces jurons retrouTés, 
Pdqun-Dieu, MorbUUy etc. ? Les Qassiquea déclarerait 
tout cela scandaleux et barbare, et crièrent à l'abomi- 
nation; mais les jeunes Romantiques, ceux-là mémaa 
qui, après la première représentation, menèrent une 
ronde elTrénée dans le foyer de la Comédie en criant : 
« Enfoncé, Racine, la perruque, l'archi-perruque >, 
furent transportés d'enthousiasme et trépignèrent 
d'allégresse. On l'avait donc enfin, cette couleur des 
temps que réclamait Hugo dans sa Préface! 

Hélas non! on ne l'avait pas. Ce n'était là qu'un 
vernis trompeur, c quelques touches criardes jetées 
çà et là sur un ensenible faux et conventionnel >. La 
vérité historique, la vraie, Alexandre Dumas ne s'en 
souciait nullement, et il prenait ses aises avec elle, 
tout comme Alfred de Vigny dans Cinq-Mars. L'his- 
toire, disait-il, est un clou auquel j'attache mes 
tableaux. Soitt mais combien martelé le clou! Il était 
impossible de traiter les faits avec plus de désinvol- 
ture et de mépris. Saint-Blégrin confondu avec Buasy 
d'Amboise; un ignoble favori de Henri IH transformé 
en paladin, insultant le duc de Guise devant la cour, 
c'était raidel 



328 LA LirrÉRATURE FRANÇAISE. 

Il y a bien d'autres défauts encore dans Henri III 
et sa CQur : un manque absolu de composition et 
d*unité dramatique, une absence complète de vérité 
morale et de sentiments élevés, si bien qu'aucun per- 
sonnage n'est intéressant et sympathique. Mais tout 
cela disparait en partie devant le grand art de combi- 
naison et de mise en scène, devant la continuité du 
mouvement et la progression de l'émotion. 

Quant au style, il faut féliciter Alexandre Dumas 
d'avoir, après Christine, renoncé aux vers. Lui-même, 
d'ailleurs, sentait son infériorité sur ce point. « Ahf 
disait-il, si je faisais les vers comme Hugo > ! Il les 
faisait lourds, plats, ridicules, souvent incompréhen- 
sibles. Comme M"* Mars avait raison de rechigner à 
apprendre et à dire des tirades comme celle-ci, véri- 
table logogriphel 



c Oh I lorsqu'il est écrit snr le livre du sort 

Qu'un homme vient de naître au front large, au cœur fort, 

Et que Dieu sur ce front, qu'il a pris pour victime, 

A mis du bout du doigt une flamme sublime. 

Au-dessous de ces mots, la même main écrit : 

€ Tu seras malheureux, si tu n'es pas proscrit » ; 

Car, à ses premiers pas sur la terre où nous sommes. 

Son regard dédaigneux prend en mépris les hommes. 

Comme il est plus grand qu'eux, il voit avec ennui 

Qu'il faut vers eux descendre ou les hausser vers lui; 

Alors, dans son sentier profond et solitaire. 

Passant sans se mêler aux enfants dfi la terre. 

Il dit aux vents, aux flots, aux étoiles, aux bois. 

Les chants de sa grande âme avec sa forte voix* 



ALBXARDIIB DOUAS. 

U foule entettd e«s dwaU. «Ito erte «a d4Ura. 

i:t. DO eonprHUDl poiot, dte m prmd à rirti 

MaIs. a pu d« «teni, Mir «m pie éUH, 

Aprte de loi^t efforts, lorsqu'il ee< enfv*. 

ReeooaaiaMBl sa sphère ea ese looee MaTeVee 

Et sentant esses d'sir pour ses puissantee allie. 

Il part majestueus : et qui le voit d'en bee» 

Qui tente de le suirre et qui ne le peol pM, 

Lt voyant à see yeux échapper eoesoM un lére. 

l'ense qu'il diminue à cause qu'il e'élève, 

Croit qu'il doit s'arrêter où le perd son adieo. 

Le cherche dans la nuit : — il est sus pieds de Dieu. • 



La prose est bien supérieure : elle est rive et dra- 
matique; seulement, elle nous étonne quelquefois 
aujourd'hui. Nous ne sommes plus babitiiés à eatendr* 
des déclarations comme celle-ci : < to et à moi, 
comme l'homme est an malheur i. Un arooureai. 
interrogé sur le nombre de ses amours, n'oserait 
plus répondre : c demandez tu cadavre combien de 
fois il a vécu ». Le même amoureux, interrompu 
dans un téte-à-téte, ne crierait pas : • malédiction 
sur le monde qui vient me chercher Jusqu'fcl » ! Noos 
sourions en entendant ces phrases; mais les specta- 
teurs dé 1829 ne souriaient pas; et. de nos joart 
encore, ce langage prend très fortement le gros 
public. Je connais même certain spectateur qoi s'est 
fait, il n'y a pas longtemps, une mauvaise alTaire 
avec un de ses voisins en osant rire à cette phrase 
célèbre : c c'était une noble tète de vieillard • I Ltt 



330 , LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

lettrés sourient, et ils ont tort; car les premiers 
drames de Dumas portent, pour la forme comme 
pour le reste, leurs dates en vifs caractères. Nous ne 
devrions pas plus nous moquer de ces phrases décla- 
matoires, que nous ne songeons à rire, au musée 
d'artillerie, devant les cuirasses d'autrefois, les arque- 
buses et les bombardes. Elles sont bien inoiïensives 
aujourd'hui, ces vieilles armes et ces armures 
antiques; c'est avec elles pourtant que nos pères 
nous ont fait la France. 



Il 



Si nouveau, et si peu respectueux que fût des tradi- 
tions Henri III et sa couTy ce n'est pas autour de ce 
drame que se livra la grande bataille entre les Clas- 
siques et les Romantiques. Ce ne fut pas non plus à la 
représentation à'OlheUo^ qu'Alfred de Vigny donna, la 
même année, à la scène de la rue Richelieu. Ces 
deux pièces, qui n'étaient que des escarmouches, 
avaient seulement prouvé, l'une par un triomphe 
éclatant, l'autre par un succès moins incontesté', 
que le public français était sympathique à l'école 



1. Ea 1830, A. de Vigny écrit lu Maréchale cTAncre; mais, 
c'est en 1833, qu'il donnera sa véritable œuvre dramatique. 
Chatterton. 



HBllfANI. Itl 

nouvelle, soit qu'elle introduisit sur l« scène et dans 
notre langue un Shakspeare authentique, soit quelle 
risquAt une œavre dramatique origioaJe, selon U 
formule exposée dans la Préface de CnmwtU 

Ce qu'on attendait, c'était un drame du maître. On 
ne l'attendit pas longtemps. Victor Hugo était plus 
impatient que jamais de joindre la pratique à 1* 
théorie ; et le ineeès de son jeune rival, arrivé bon 
premier, Témoustillait Tiremeot. Aussi, moins de six 
mois après Henri III ^ avait -il achevé Mario» 
de Lorme. Le drame fut interdit*. La censure et le 
gouvernement se prononcèrent contre une pièce où 
un aïeul du roi était, paraltil, tourné en ridicule, et 
où le public ne manquerait pas de comparer Louis XIII, 
grand chasseur et gouverné par un prêtre, au roi 
Charles X«. 

Trois mois après, Victor Hugo, qu'un échec ne 
décourageait pas plus qu'Alexandre Dumas, lisait 
Hemani au comité de la Comédie Française, et U 
pièce reçue était jouée le 25 férrierlSSO. 

Cette date, capitale comme celle du 04^ marque 
Tavènement définitif d'un art nouveau. On sait quelles 

4. Voir, dana lu IUifom$ «I U$ Ombrti, U piéc* iatitaUet 
U Stpt Août mU huit eml fàiflHMii^, qui raeoola rtotrtvue 4u 
poét« et du roi. 

5. U draoM sera joué, aprte ISM, à U VmU ta ll M s H In, 
avec succèa. Il y aura bien om bordée de sIflMs; umIs Iss 
applaudisMmenU. tria énergiques ai très nowrts, laposwoal 
silence aus protestations. 



332 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

furent en 1636, les tribulations de Corneille. Celles de 
Victor Hugo furent plus pénibles encore. Ce n'est pas 
seulement l'Académie et les jaloux qu'il eut à dos, 
mais une partie du public, tous les Classiques, et la 
plupart des acteurs, engeance redoutable. Les ennuis 
avaient commencé bien avant la représentalion. 
Sans doute, le drame avait été reçu à la lecture; 
mais il y avait encore rue Richelieu, malgré le succès 
d'Henri ÏII, des acteurs hostiles aux Romantiques. 
M"* Mars, particulièrement, restait attachée aux 
pièces qu'elle avait jouées dans sa jeunesse, ou à 
celles qui leur ressemblaient. Elle trouvait dur, à 
cinquante ans, de changer son jeu, ses habitudes, et 
de risquer de compromettre la gloire acquise. Aussi, 
avec une ténacité singulière, mit-elle de si gros 
bâtons dans les roues, * que Victor Hugo, impatienté, 
finit par lui redemander son rôle. 

€ — Mon rôle! s'écria M"* Mars, tout étourdie. Lequel? 

t — Celui que vous m'aviez fait l'honneur de réclamer 
dans mon drame. 

« - Comment 1 le rôle de Dofia Sol, ce rôle-là I 

t — Oui, le rôle de Doua Sol, celui que vous tenez à la 
main> 

t — Ah ! par exemple, dit M"* Mars , en frappant le 



1. Voir dans Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, 
t. II, p. 2d4 et suivantes, le récit des démêlés du poète avec 
l'actrice. 



nERNARI. tu 

marbre de la cheminée a? ec 1« rôle, et 1« pArqnet avec toa 
pied, Toilà la première fois que cela m'arrire, qa^n 
aatear me redemande «on rdie ! • 

Celait la première fois, ta oiïet. L'illattre aetriee 
sentit la p«rte possible d« son prestige : elle fit dtt 
excuses, et, le joar venu, soutint vaillamment la 
pièce. 

Elle en eut besoin. De part et d'autre, on trriv* 
avec la Terme intention, selon le camp auquel oo 
appartenait, d'applaudir ou de sifDer quand même. 
On défendra et on attaquera tout, sans settleoMot 
avoir entendu, ni compris. A cet égard, rien ne etrt^ 
térise mieux l'état des esprits que cette dtscussioo 
entendue aux fauteuils d'orchestre, et rapportée par 
un des spectateurs de la première représentation : 

c Au moment où Ucrnani apprend de Ruj Gomes que 
celui-ci a confié sa fille à Charles V, il s'écrie : 

« ... Vieillard $t*pidt, il l'aime I • 

t M. Parseval de Grandmaison, qui avait l'oreille no ff 
dure, entendit : « Vieil <u dépique, il Faime! • Ct, dans 
sa naive indignation, il ne put retenir an cri : 

c — Ah! pour celte fois, dit-il. c'est trop fort! 

« — Qu'est-ce qui est trop fort. Monsieur? Qu'est-ce qui 
est trop fort? demanda Lassaill/. qoi était à sa gaoche, 
et qui avait bien entendu ce qu'aTail dit M. I^rseval 
de Grandmaison, mais non ce qu'arait dit Firmin. 

« ^ Je dis, Monsieur, reprit l'académicien, je dis quH 



334 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

est trop fort d'appeler un vieillard respectable comme l'est 
Ruy Gomez de Silva, » vieil as de pique » / 

t — Gomment, c'est trop fort? 

« — Oui : vous direz tout ce que vous voudrez, ce n'est 
pas bien, surtout de la part d'un jeune homme comme 
Hernani. 

f — Monsieur, répondit Lassailly , il en a le droit : les 
cartes étaient inventées... Les cartes ont été inventées 
sous Charles VI, Monsieur l'académicien! Si vous ne 
savez pas cela, je vous l'apprends, moi... Bravo pour le 
vieil as de pique! Bravo, Firmin! Bravo, Hugo! Ah!...» 

On voit que le poète avjiit de bons amis, ce jour-là, 
et prêts à tout. Prévoyant, en effet, la bataille, et 
sentant d'avance l'odeur de la poudre, il avait eu 
soin de se faire une bonne salle. Les premières fois 
le théâtre fut si bien bondé d'admirateurs fréné- 
tiques, qu'il fallut attendre quelques jours pour se 
rendre compte de l'exaspération des Classiques et 
de l'ardeur de leurs résistances'. 

Soixante ans ont passé sur Hernani, et nous avons 
réconcilié, dans une commune admiration, Classiques 
et Romantiques. II est donc facile de juger la pièce 
avec sérénité. 



1. On trouvera le récit de ces batailles épiques dans Victor 
Hugo raconté par un témoin de $a vie; dans les Mémoires 
d'A. Dumas, et dans l'Histoire du Romantisme, de Th. Gautier. 
Gomme il est juste d'entendre les Classiques après les Roman- 
tiques, on devra lire aussi le récit de Louis Reybaud, dans le 
premier chapitre de Jérôme Paturot. 



BERXA.M. M 

Je me garderai bien de raoaljser : elle e«l trop 
connue; et puis, cela serait tant intérêt, et impossible. 
C'est un tissu d'invraisemblances, d'absurdités, nieo 
n'arrête les jeunes gens. L'action est sans unité, les 
situations diiïicilement admissibles, les earactéret 
illogiques'. Sont ce même des caractères f Ne sont-ca 
pas plutôt des antithèses, si cbères à Victor Hugo? 
Voici Hemani jeune, et, en face de lui, Don RuyGoroex 
vieux; voici Hemani brave, et Don Carlos lâche; voici 
llemani bandit, et Don Carlos roi. Qu^nd d'aventure ils 
sont indiqués, les caractères ne sont pas soutenus. 
Don Carlos, odieux d'abord, devient ensuite très 
grand, et Charlemagne lui soudle au cœur de nobles 
sentiments : il prend les conjurés, fait relâcher les 
petits, gracie Hemani, le décore, le marie; etHeroaoi 
oublie son père et la liberté qu'il voulait venger. Que 
cela est peu cornélien, et comme te Cid est ditTéreol! 
Aht les jeunes! âmes légères et oublieuses! Le vieux 
au moins, lui, n'oublie pas : il a un serment d'IIer- 
nani, et il en réclame l'exécution le jour même du 



1. Cftst parce qne l'unité manqve aat ctradérM des [ 
nsgct de Victor Hugo, parce que rien ne m Ueat. parce qoê tim 
n'est logiquement fatal, que les acteurs coMdMcieu. séUa. 
intelligents ne peavent composer leurs rifles 4aM ÊtntêÊd, Ls 
poète changeant d'air à toat laslaal, ils M > i a »s« t allMfsr 
le ton. la note. Au contraire, les aelsars friasMatlsit il 41 
donnés réussissent bien. Ainsi. FïMérk IsMsMfS Midall I 
Ruy Blas. c'est-à-dire se IransfbrssaU 
hommes. 



336 L\ LirrÉRATURE FRANÇAISE. 

mariage; et les deux jeunes sont tués par le vieux. 
Le caractère le mieux soutenu du drame est incon- 
testablement celui de Don Ruy Goraez de Sylva. 

Ce n'est pas à lui cependant qu'allèrent les hurle- 
ments d'enthousiasme des llomantiques chevelus et 
jeunes: c'est vers Hernani. Pourquoi? Parce que 
Hernani est jeune comme eux; parce qu'il a pour 
rival un vieux, comme ils ont eux-mêmes pour 
ennemis ces vieux Classiques, ces académiciens dont 
ils raillent les crânes chauves et dont ils envoient les 
genoux à la guillotine; parce que ce jeune, qui a pour 
autre rival un roi, « un mauvais roi », comme dit 
Dona Sol, est un bandit ; parce qu'il s'est appelé 
René, Lara, qu'il est cousin des Souliotes, des 
Klephtes, si célèbres alors ; parce qu'il a été lié avec 
les brigands de Schiller, avec Robin-Hood, avec le 
Cid du Romancero; parce qu'enfln c'est un être 
grand, brave, généreux, tendre, mystérieux, irrésis- 
tible, fatal. 

Il y avait un autre dénouement possible, beau, 
vrai, moral. Hernani s'enfuit dans la montagne avec 
celle qu'il aime et qu'il a prise. L'assaut est donné 
aux bandits qui sont massacrés. Dona Sol meurt 
avec Hernani. i. On sait que les choses se passent 
autrement. C'est qu'il faut que les jeunes soient tués 
plar les vieux. Haine aux vieux! Mort aux vieux I 

On pourra suivre, dans les autres drames de Victor 



neiiNAXi m 

llngo, la même tendance à exalter l'homme jeune, le 
jeune premier, si pAle dtnt les IragédiM de lUcine, 
et qui devient, surtout après 1880, la déabérité, le 
déclassé, la victime de la société; c'est Didier, l'enfant 
trouvé; Gennaro, l'enfknt perdu; Albert, l'enfant 
trouvé; Gilbert, l'ouvrier; c'est aussi la plus hardie 
de toutes les créations de V. Hugo, Rnj Blas, le 
laquais; et Ruy Bios sera le meilleur drame du poète. 

Mais revenons à Uemani. Malgré see défauts, la 
pièce est superbe, et classique aujourd'hui. Elle reste 
au répertoire, et chaque nouvelle reprise est un non- 
veau succès. Pourquoi? 

Elle est d'abord très intéressante. Les situations 
peuvent être invraisemblables : elles sont toujoacs 
émouvantes. De la première à la dernière scène, on 
est empoigné et emporté. Et ensuite, elle est pleine de 
sentiments nobles, généreux, parfois même sublimes. 
C'est une brillante, une éblouissante échappée de 
jeunesse, je ne sais quoi d'insensé et de charmant, 
une oeuvre de foi, que seul pouvait concevoir et exé- 
cuter un homme de vingt-huit ans. Et puis aussi, 
quelle mise en scène, que de décors, et quelle orgie 
de couleurs! Ces escaliers dérobés, ces balcons, ces 
sombreros, ces dagues de Tolède, ce tombeau de 
Charicmagne, ces poisons, ces galeries de tableaux, 
ces rues où des bandits rôdent comme des ombres, 
ces splendeurs du bal, ces conjurés, ce son du cor, 



338 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

tout ce mélange de poésie, d'histoire, de politique, de 
philosophie, de théories transcendantes, de duos 
d'amour, de lieux communs étoiles!... Jugez comme 
toutes ces folies, toutes ces exubérances durent ravir 
les malheureux qui jeûnaient depuis tant d'années 
avec des Sylla, des Pertinax et des Bélisaire ! Et à tout 
cela enfin se joignaient des couplets lyriques d'une 
incomparable beauté. Ce drame est aussi, et surtout, 
un hymne à plusieurs voix. Qu'on se rappelle Hernani 
racontant son enfance malheureuse et sa jeunesse 
vagabonde; qu'on relise surtout ce morceau superbe, 
de haute envolée, lyrique et épique à la fois : 

« Quand passe un jeune pâtre — oui, c'en est là! — souvent, 
Tandis que nous allons, lui chantant, moi rêvant, 
Lui dans son pré vert, moi dans mes noires allées. 
Souvent je dis tout bas : — mes tours crénelées, 
Mon vieux donjon ducal, que je vous donnerais, 
Oh ! que je donnerais mes blés et mes forêts. 
Et les vastes troupeaux qui tondent mes collines, 
Mon vieux nom, mon vieux titre, et toutes mes ruines, 
Et tous mes vieux aïeux qui bientôt m'attendront, 
Pour sa chaumière neuve et pour son jeune front! — 
Car ses cheveux sont noirs, car son œil reluit comme 
Le tien, tu peux le voir, et dire : ce jeune homme 1 
Et puis penser à moi qui suis vieux. Je le sais t 
Pourtant j'ai nom Sylva, mais ce n'est plus assez! 
Oui, je me dis cela. Vois à quel point je t'aime! 
Le tout, pour être jeune et beau comme toi-même f 
Mais à quoi vais-je ici rêver? Moi, Jeune et beau! 
Qui te dois de si loin devancer au tombeau! » 

En réalité, c'est le lyrisme surtout qui fait la 



HnNANi. m 

beauté d'Hemani. Charlet Tarait très bien comprit 
dès le premier jour, et très bien expliqué par un mo( 
heureux, mais vif. Un soir, Victor Hugo avait rénni 
dans un banquet les plus braves des combattants 
dliemani. Chacun faisait son compliment, admirait, 
s'enthousiasmait : Charlet seul restait silencieux. • Et 
vous, lui dit le poète, ne me direx-vous rien d'ai- 
mable? Que pensex-vons d'Hernanit — Je pense, 
répondit Charlet, que c'est de la dentelle sur un tor- 
chon. > Il voulait dire que la pièce valait beaucoup 
moins, à son avis, comme œuvre dramatique que 
comme oeuvre poétique et lyrique. Il en sera ainsi de 
toutes les pièces de Hugo. Le poète donnera encore 
beaucoup de drames au théâtre; mais, là comme 
ailleurs, il restera avant tout un poète lyrique. D'où 
cela vient-il? De ce qu'il n'a pas le génie dramatique : 
son volume sur Shakspeare, très inintelligible, suf- 
firait à le prouver. Il a, en matière de tbéAtre, une 
idée dominante, qui est fausse : il croit à la tubjectivité 
de l'œuvre dramatique. Tout à l'heure, il écrira dans 
Ui Contemplations : 

c L'esprit, c'mI h cour; 1« pcoMor 
Souffre de m pensés «1 as brAle à sa OamaM. 
Le poète a uigaé la sang qui sort du dnaa; 
Tout ces êtres qu'il fait l'étreigaent da Isws Manda; 
U tremble en eux, il vit eo eoi. il mewt M «n; 
Dans sa création le poète tressaille ; 
Il est elle; elle est loi; quand dans l'onbrs U travailla. 



340 LA. LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

Il pleure, et, s'arrachant les entrailles, les met 

Dans son drame, et, sculpteur, seul sur son noir sommet 

Pétrit sa propre chair dans l'argile sacrée. » 

Eh bien, non. Le poème dramatique est une œuvre 
impersonnelle, objective. Ce n'est pas de leur cœur, 
de leur moi, que Shakspeare, Corneille et Racine 
tirent Hamlet, Polyeucteet Phèdre; c'est de leur esprit, 
de leur intelligence, de l'observation de la nature 
humaine. Les grands poètes dramatiques sont simples, 
naturels, réguliers, sereins, froids, souvent même 
vulgaires dans la vie commune. Seulement, ils savent 
sortir d'eux-mêmes, créer en dehors d'eux, et si for- 
tement, si réellement, si vivement, si logiquement, 
qu'on ne peut rien changer à leurs personnages : tout 
se tient. Rappelez- vous comme Gœthe était mécon- 
tent de celui qui s'était avisé de reprendre Werther 
et de faire vivre l'ami de Charlotte. Rappelez-vous 
aussi la réponse de Richardson à des lectrices qui 
s'apitoyaient sur le sort de la pauvre Clarisse : « Ah, 
ma foi, tant pis* pour elle ! Elle n'avait qu'à ne pas 
quitter la maison paternelle. » 

Le poète lyrique, au contraire, chante, et c'est lui- 
même qui chante. Il donne aux autres ses idées, ses 
sentiments, son âme, sa voix. Les mœurs, les carac- 
tères, l'enchaînement logique des passions, l'observa- 
tion sagace, le terre à terre, tout cela lui demeure 
étranger ; 



HKUlUlfL 141 

« ll£me qutnd I'oUmu diatcIm, on sent qu'il t dM ailra . 

Tel est llugo dans Uemani; tel U sera dans Huy 
BUu, dans ie Roi s'amuse, et toujours et partout. 
Cest pour cela, en grande partie, que ni lui ni les 
Romantiques n'ont pu créer une œuvre dramatique 
qui soit un chef-d'œuvre absolu et définitif. C'est pour 
cela aussi que le public français ne tardera pas à 
revenir à Corneille et à Racine interprétés par Rachel; 
et ce retour à la tragédie ne sera pas un prodige si 
inattendu, si surprenant, si curieux que le croira et 
que le dira Alfred de Muuet. 



CUAPITRB XVI 



ALFIID DB MUSSIT 



Sa plae« dans le CéMel« romuiUqiM. —8m premléns poMt^ 



Si l'année 1830 rit deux gloHeuiet réTolations, 
l'une dans les rues, l'autre au théAtre, elle vit aussi 
paraître un petit volume de vert, qui rangea du coup 
son auteur parmi les grands poètes. 

Ce poète, qui n'avait que vingt ans alors, s'appelait 
Alfred de Musset. Aucun autre ne fut plus précoet, 
ni, de la vingtième à la trentième année, plus fécond. 
Il devait payer cher cette précocité et cette fécondité. 
La trentaine à peine dépassée, son ouvre itn M 
grande partie achevée, et il mourra A quarante-sept 
ans, après avoir donné le triste spectacle d'une vieil- 
lesse prématurée et lamentahle. 

Alexandra Dumas a raconté daot ••• Mémmn» 
l'arrivée d'Alfred de Musset A l'Arsenal, dans le Saloa 
de Nodier, et dépeint la surprise qne provoqua d'abord 



éU LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

ce jeune homme grand, pâle, blond, à la démarche 
féminine, à la mise coquette; et trente ans plus tard, 
au lendemain de la mort du poète, Sainte-Beuve 
retrouvait l'émotion qu'il ressentit le premier jour 
avec tous les autres, quand Don Paëz, Portia, VAnda- 
îoîise, s'envolèrent des lèvres de cet adolescent de 
génie : 

( Il se fit tout à coup le plus profond silence. 
Quand Alfred de Musset se leva pour chanter. » 

Oui, on le comprit tout de suite : celui-là était bien 
aussi un poète, un vrai poète. Il était de la maison, 
de la grande famille romantique. Aussi, quel accueil 
et quelle fête on lui fit chez Nodier, chez Victor Hugo, 
chez les frères Deschamps et les frères Devérial II 
avait à peine récité ses vers que tout le monde les sa- 
vait par cœur, et que les musiciens, comme Monpou, 
avaient déjà mis sur ces couplets éclatants une musi- 
que jeune et folle, comme les héroïnes mêmes du 
poète, comme la marquesa d'Amaëgui, Pépa, Juana, 
Suzon. 

Pourtant, — et c'est là sa première originalité, en 
quelque sorte tout extérieure, — Alfred de Musset ne 
se laissa pas incorporer dans l'armée romantique. 
Bien vite, en dépit des avances et des câlineries, il 
manifesta l'intention très arrêtée de ne suivre aucun 
drapeau, et de ne boire que dans son verre. C'est 



ALFRED M MOflBKr. su 

qu'en eiïet il ne ressemblait pas aux poètes de l'écolo 
nouTelle. lU étaient, eux, royalistes; il se vante, lui. 
d'dtre iodiiïérent en matière religieuse, et le moins 
crédule enfant de ce siècle sans foi : 

« Vous me denundcs ti Je rais catholique? 
Oui ; — j'ftime fort aussi lat dieox IiéUi «I Nétn. 
Tartak et Pompocau me MOiblaat mm i4pU<|u«. 
Que diles-rous eocor de ParatMvestu ? 
J'aime Bidi; — Khoda me parait un l)on sire: 
Et quant à Kichalaa. je n'ai rien à lui dire. 
Mail je hais les cagots, les rohins et les cuistres. 
Qu'ils serrent Pompocau. Mahomet ou Vichnou. 
Vous pouvet de ma part répondre à leurs minislraa 
Que je ne aais comment je vais je ne sais où. • 

Les autres étaient royalistes; il se déclare sceptique 
en politique: 

« La polique, hilast voilà notre nMre. 
Mes meilleurs ennemis me conseillent d'en faire. 
Être rouge ce soir, blanc demain... ma foi. non! 
4o vet», quand on m'a lu, qu'on puisse me relire 
Si deux noms par hasard s'embrouillent sur ma lyre. 
Ce ne sera jamais que Ninette et Ninon... • 

U ne croit même pas au patriotisme : 

« Vous me demanderez si j'aime ma patrie. 
Oui; —j'aime fort aussi l'Espagne elle furgat*. 
Je ne bais pas la Perse et je croi* les Indoue 
De tr«t honnêtes gens qpil boircnt comme noua. • 

Il aime la Tttrqnlef Partout, ««lourde lai, on s'en- 
thousiasme pour kl cause sainte des Uellènet martyr*. 



346 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

Chez Nodier, on lit VEnfant grec de Victor Hugo et 
le Jeune Grec de Déranger; les Femmes Souliotes, 
d'Ary Scheffer, et les Massacres de Scio, de Delacroix, 
attirent tout Paris à l'exposition; on se presse au 
Théâtre-Français et à l'Odéon pour voir le Le'onidas, 
de Pichat, et le Dernier Jour de Missolonghi, d'Oza- 
neaux, à l'Opéra pour entendre le Siège de Corinthe. 
Alfred de Musset a dix-sept ans alors, l'âge des nobles 
enthousiasmes, et tout ce grand mouvement généreux 
le laisse insensible; et deux ans plus tard, il écrira : 

« Et je dois avouer qu'à consulter son goût, 
11 aimait mieux la Porte et le sultan Mahmoud, 
Que la chrétienne Smyrne, et ce bon peuple Hellène, 
Dont les flots ont rougi la mer hellespontienue. 
£t rougi de leur sang tes marbres, ô Parcs t » 

Les autres Romantiques sont rêveurs, mélancoliques, 
respectueux de la femme et de l'amour; il se pose, 
lui, en frondeur, en libertin, en viveur. Il aime la 
raillerie, la licence, les audaces de tout genre; il dé- 
teste l'hypocrisie sous toutes ses formes, le sentimen- 
talisme vague ; il méprise la femme, qu'il ne songe 
pas à comparer à un ange, même déchu; il adore les 
classiques francs, libres d'allures, tapageurs et cyni- 
ques, Régnier, Molière, les contes de Lafontaine, qu'il 
imitera, Marivaux, les romans de Crébillon fils, l'abbé 
Prévost, Voltaire lui-même, qu'il maudira plus tard, 
les, conteurs licencieux de ce xviu* siècle que détes- 



ALPRBD DB MUSSET. tt7 

Uient let Romantiques, de ce dix-huittèroe siècle 
impie, 

« SocMté Muu Diea, qui psr Diea fût frappée! 
Qui, brissnt Miu la hache et le leeptre et l'épie, 
Jeune offensa l'amour et rieiUe la pitié », 

comme dira Victor Hugo, en retrouvant dans une 
mansarde, sur l'armoire d'une jeune fille, un roman 
de Voltaire, < œuvre d'ignominie *. 

Ces diflférences de caractère, d'idées et de goûts 
expliquent l'attitude très indépendante, provocante 
même, qu'Alfred de Musset ne tarda pas à prendre 
vis-à-vis de ceux qui l'avaient si paternellement 
accueilli dans ce cénacle qu'il appellera plus tard < la 
grande boutique romantique i. Il ne s'incline pas 
devant Lamartine : six à sept ans nous séparent encore 
de la Lettre immortelle qu'il doit lui écrire. En 1830, 
comme il ne voit dans l'amour qu'une distraction, un 
plaisir, et que le flacon lui importe peu, pourvu qu'il 
ait l'ivresse, il hait 

« Les pleurards, les rêveurs à nacelles. 
Les amants de la nuit, des lacs, des cascatelle<. • 

Il n'aime pas davantage Victor Hugo, d'al>ord parce 
que Victor Uugo est un cher, et qu'il entend ne pas 
en avoir; ensuite, parce qu'il a l'horreur de la pose et 
de la solennité, et qu'il ne trouve pas le grand homme 



3i8 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

ni ses vers assez simples, assez francs, assez sin- 
cères. Aussi, ne se gêne-t-il pas longtemps; elle voici 
qui parle avec irrévérence de Monsieur Hugo allant 
t à l'heure où par le brouillard la chatte rôde et 
pleure, voir mourir Phœbus le blond ». Il se moque 
même des Orientales : 

* Si d'un coup de pinceau je vous avais bâti 
Quelque ville aux toits bleus, quelque blanche mosquée, 
Quelque tirade en vers d'or et d'argent plaquée, 
Quelque description de minarets flanquée. 
Avec l'horizon rouge et le ciel assorti, 
M'auriez-vous répondu : « vous en avez menti »? 

II pousse plus loin encore le sans-gène et la forfan- 
terie. On sait avec quel soin Hugo et ses disciples ont 
essayé de renouveler la forme poétique par des rimes 
plus riches et un rythme plus harmonieux. De parti 
pris et par bravade, Alfred de Musset disloque le vers, 
choisit les rimes mauvaises et fait des hiatus. Il traite, 
par exemple, le vers français de la façon cavalière 
que voici : 

« La matinée était belle; les alouettes. 

Commençaient à chanter; <|uelques lourdes charrettes 

Soulevaient çà et là la poussière. C'était. 

Un de ces beaux matins un peu froids, comme il fait 

En octobre. Le ciel secouait de sa robe 

Les brouillards vaporeux sur le terrestre globe. 

Asseyez-vous, mon fils, dit le prêtre; voilà 

L'un des plus Tbeaux instants du jour... » 



ALFRED OB MUSSET. t4f 

Est'il possible d'en user plus librement avec le 
rythme et l'harmonie? De même, il ne reculera pas 
devant l'hiatus. Sans hésiter, il écrira, — et les vert 
sont si charmants qu'on ne songe pas à récriminer — > : 

« Comme toute !• rie 
Est dans t«s moindres mois I Ah I folle que fit e$. 
Comme je t'aimerais demain, si tu vivais t • 

Il rimera mal, non parce qu'il ne peut faire autre- 
ment, mais par désinvolture, par bravade, pour 
taquiner Hugo, et parce que les Romantiques l'en- 
nuient avec leurs exigences, qu'il trouve ridicules, et 
leur prétention de voir dans la rime c l'unique har- 
monie du vers > * : 

« Vous trouverez, mon cher, mes rimes bien mauvaises. 

Quant à ces choses-là, je suis un réformé ; 

Je n'ai plus de système et j'aime mieux mes aises; 

Mais j'ai toujours trouvé honteux de cheviller. 

Je vois chez quelques-uns, en ce genre d'escrime. 

Des rapports trop exacts avec un menuisier. > 

Et il les prend, en efTet, ses aises. Il fait rimer 
année avec fumée, roulez avec einbraeiez^ pied avec 

1. Voyex la jolie pièca de Sainte-Beuve : 

■ RiaM, qai dMMS Imis som 
Au <I m w p m . 

RiaM, raai^pM i ifw J s 
D* *cn. ^, ••■• tas aeewii 

PrMMMis. 
%m^\ WMl sa gtek; ■ «le. 



350 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

prié. Son Andalome au sein bruni s'appelait d'abord 
la Marquesa d'Améoni. La rime était bonne; l'école 
nouvelle et le maître auraient été satisfaits; pour 
leur faire la nique et bien affirmer son indépendance 
et son mépris des lois qu'on prétendait imposer, il 
adopta d'Amaëgui. La rime devint insuffisante : il 
était content. 

Malgré cette attitude très libre, sceptique et nar- 
quoise, Alfred de Musset est bien un Romantique. 
Pas plus que les autres, il n'aime d'abord la vieille 
école, f les classiques rasés à la face vermeille » ; et, 
autant que les autres, il a subi l'influence de l'Alle- 
magne et de l'Angleterre. Il est le disciple de Goethe 
et de Byron, • les plus beamc génies du siècle après 
Napoléon, ces patriarches d'une littérature nouvelle, 
ces demi-dietix » . Seulement, tandis que Lamartine et 
Victor Hugo étaient émus et enivrés par le pathétique 
€t le caractère oriental de la poésie de Byron, tandis 
qu'ils admiraient surtout Lara, Manfred, le Corsaire, 
Mazeppa, A. de Musset allait de préférence au poète 
impie et libertin, corrompu et blasphémateur» à ce 
poème de Don Juan que l'auteur des Méditations 
appelle l'apostasie grossière et plate d'une grande 
âme et d'un grand génie, la scandaleuse parodie de 
l'amour et de l'humanité; et le poète de Namouna 
célébrait ce Don Juan dans des vers qui restent 
d'ailleurs parmi les plus beaux qu'il ait faits. 



ALPBED DB MUSSlcr. a|| 

Oo comprend dès lors que tout en étant romantique, 
et d'une originalité forte, A. de MoMet ait pu être 
jugé sévèrement par les plus grands de la nouTelle 
école, et par tout les hommes graves. Dans la Batiaéê 
à ta lune, il se moquait de la poésie sentimentale; 
dans Mardoche, il se moquait du philhellénisme, et de 
Jeanne d'Arc, et de bien d'autres choses encore; dans 
Namouna, il célébrait Don Juan corrompu, sacrilège 
et ricaneur; dans la Coupe et te$ terres, il tournait en 
dérision tous ces nobles sentiments, le patriotisme, 
l'amour, la foi; partout enfln, il profanait la morale et 
violentait la prosodie. < Dans le concert poétique 
de i830, disait alors un des Romantiques, ses vers 
faisaient le même effet que l'oiseau moqueur fait à la 
complainte do rossignol dans les forêts vierges de 
l'Amérique, ou que les castagnettes font à l'orgue 
dans une cathédrale vibrante des soupirs pieux d'une 
multitude agenouillée devant les autels. > Aussi, tan- 
dis que les jeunes, nés avec A. de Musset vers 1810, 
savaient gré au poète de leur donner autre chose 
que des rêveries, des méditations mélancoliques, des 
prières et des plaintes dont ils étaient las, et de les 
égayer et de les détendre par des contes légers, les 
gens graves, religieux, se détournèrent de ces vert 
badins, qui leur semblaient d'irrespectueux jeux 
d'esprit peu en harmonie avec le sérieux de leurs 
sentiments. 



3o2 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

En 1836, Lamartine reçoit cette Lettre, explosion 
superbe d'un désespoir profond : 

« Lorsque le grand Byron allait quitter Ravenne... s 

Il la jette dans un tiroir sans la lire. C'est qu'il 
s'attendait à retrouver dans cette lettre ce qu'il 
avait entendu chez Nodier; et il n'avait aucun goût 
pour f les sérénades espagnoles, les aventures 
risquées, les strophes titubantes, le mépris de 
la politique, le rire de la sainteté, le doute sur les 
immortels lendemains de cette courte vie » . Il s'était 
fait une opinion sur le poète, et les plus intelligents 
reviennent malaisément sur une première impression 
et sur un jugement une fois porté. Mais voici 
qu'un jour, en 1840, le courrier de Paris lui apporte 
à Saint-Point une revue qui contenait VÉpître de 
Musset à Lamartine. Ce fut une révélation; il répond 
aussitôt. Mais voyez comme il était peu au courant 
des changements survenus dans la vie morale du 
poète de Mardoche; voyez combien persistantes 
étaient ses premières impressions, et comme Musset 
avait raison de dire : 

< Lamartine vieilli qui me traite en enfant > ! 

Pour le poète des Méditations, le poète des Nuits, 
qu'il n'avait pas lues, est toujours un enfant aux 



ALFRED DB MUSSET. m 

blondi cheveux, au caur de cire, au sourire moqueur. 
11 lui est impossible de croire que ce cri plaintif arra* 
ché du cœur ait été provoqué par autre chose qu'iui 
pli de rose rencontré sous la main. Ce n'est qu'après 
la mort du poète qu'il saluera celui qu'il appellert 
alors son frère de sang et son frère de cgbut. Mai*, 
à ce moment encore, il fera des résenret. 

« Quelle influence, dira-tril, ce poète de la Jeansssa 
a-t-il eue sur celle jeunesse de France qui s'est cniTrée 
pendant Tingt-cinq ans à celte coupe? Une influence ma- 
ladive et funeste, nous le disons hautement. Celle poésie 
est un perpétuel lendemain de fête, après lequel oa 
éprouve celle lourdeur de télé, cet alanguissement de vie 
qu'on éprouve le matin, à son réveil, après une nuit de 
festin, de danse et d'élourdisscment des liqueurs malsaines 
qu'on a savourées. Poésie de la paresse, qui ne laisse, es 
retombant comme une couronne de convives, que des 
feuilles de roses séchées et foulées aux pieds. Philosophie 
du plaisir, qui n'a pour moralité que le déboire et le 
dégoût. 1 

poètes, que vous êtes souvent cruels pour vos 
frères, et injustes! Oi^ sont-elles, cette poésie de la 
paresse et cette philosophie du plaisir, dans les vers 
éclos après que cet enfant qui niait l'amour eut été 
puni par l'amour, que ce tapageur qui riait de tout 
eut pleuré, que ce sceptique qui ne croyait à rien eut 
•oullert? Il n'y a plus, ni dans les Nuitt, ni dafu 

2». 



S54 LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 

ÏEspoir en Dieu, ni dans Souvenir, ni dans les Stances 
à la Malibran, ni nulle part, ces inconvenances, ces 
trivialités, ce cynisme, ce mépris insolent de la pro- 
sodie et du style. Le poète sait alors être éloquent et 
gracieux, ému et aimable, mélancolique et souriant, 
plein d'éclat et de mesure, d'originalité et de goût. 

Est-ce à dire que toutes ces qualités sont absentes 
des premières poésies, les seules parues à l'époque où 
nous nous arrêtons? Elles s'y retrouvent, au contraire, 
éparses dans toutes les pièces, surtout les qualités 
aimables et souriantes, qui auront plus tard leur 
complète et parfaite expression dans U7ie bonne 
fortune, Une soirée perdue, la Paresse, Trois marches 
de marbre rose, ce chef-d'œuvre pour lequel Sainte- 
Beuve a été si injustement dur. Il y a dans Mardoche 
des couplets d'une délicatesse charmante. Plusieurs 
strophes de la Ballade à la lune sont fines et délicates 
comme des épigrammes de l'anthologie. Les brutalités 
mêmes des Marrons du feu, de Don Pa'éz, de Portia 
disparaissent en partie devant des vers d'un éclat 
superbe ou d'une grâce exquise. VAndalouse est d'un 
bout à l'autre une merveille. Lamartine aurait voulu 
arracher la moitié des pages des deux volumes du 
poète : la postérité, à qui seule appartiennent ces 
sortes d'exécutions, sera moins sévère et plus équi- 
table. 

Quand on parle du théâtre à cette date de 1830, il 



ALFBEO OB MUSSBT. an 

est difficile de te défendre, naigré le (rionphe d'Ilrr- 
nani, d'une cerUioe trtotetM; pntqM foreéaoïl, m 
pense A la décadence prochaine d« druM rMMaliq««». 
et au petit nombre des oearres qui doivent sunrifTP. 
Et qui eût prévu A cette époque qu'aucun daa poètoi 
nouveaux na se soutiendrait miens sur la scène qiM 
le poète des contes légers d'Espagne et d'Italie, le 
futur auteur de Comédies charmantes et de P rs w ri w 
délicieux? 

Mais, si le rrai génie dramatique a fait débit 
à l'école nouvelle, quelle revanche dans la poésie 
lyrique, et que d'œuvres glorieuses noee réeir 
yent les années qui vont venir! De ce c^té-lA, de 
moins, le flambeau sacré ne s'éteindra pas. Gbeqee 
fois que l'Ame d'un peuple monte, comme est motUè 
celle de nos pères sous la Restauration et aux greadee 
journées de Juillet, le chant s'élève et la suit vers les 
hauteurs. Ainsi fait l'alouette, l'emblème des Gaelois, 
ce vif oiseau qui du sillon ouvert s'élance ven lee 
régions supérieures et éclatantes. 



riN 



TABLE DES MATIÈRES 



I. — Iatroda«Uon. — L'ÈUKmtat Murtoni ton 

LA fUroLimo]!. Mirabeau i 

n. — La JocMAunl «oct la fUroumos. Giinilt« 

Desfuoulins. — Lis llùiomn. M** RoUnd. If 

m. — AxoR^ Cstm*. .V. ; 41 

IV. — Lb théatu nmài U tHùurm» t€ ton 

L'Earin L ':'.-.'''. SI 

. . 11.. - 
V. — Chatbacbmano. ^ Sa vie. 800 caractère. — 

Ses œuvres : ;4lala, Ktni, lt$ JVa/«A«i. — 

Le Genit d» ekristianitwu. La Martgft. . • Tt 

YL — BIadaiu oa Stabu — Sa Tie. Son caractèra. 
— Ses œuvras : D« U UtUrature cotuidéH» 
dam* u$ rapports smc (m imstitat i mtê iê ti a 
Ui. — D» VAUemagn: IH 

Vil. — La RasTAinuTioa. — Gtasaiqnet «1 Roiaaott* 
quea. Le Salon de M. d« Jooy et la 8al<M 
de Cbarlea Nodiar. — Lea Ulléraloraa 
étrtnfèraa. De tlnlhianea da ces liuér** 
tuna sur la formation et la développa* 
ment du Romantitme 10 

Vin. — LAaAaTLxs. — L'homme et le poète. — £at 

MtdiUUitmu I7S 



S58 TABLE DES MATIERES, 

Chapitres Pnges. 

IX. — Victor Hugo. — Le poète lyrique. Les Odes 

et Ballades. — Les Orientales 201 

X. — Alfred de Vicnv. — L'homme et le soldat. 
— Le poète lyrique. Hélena. Poèmes anti- 
ques et modernes. Les Destinées. — Le 
romancier. Cinq-Mars. Grandeur et servi' 
tudc militaires 223 

XL — AncL'STix Thierry. Chateaubriand et Augustin 
Thierry. — Les éludes historiques au 
XIX8 siècle. — Les lettres sur l'Histoire de 
France. — Histoire de la conquête de r Angle- 
terre par les Normands 231 

Xn. — Thiers. — L'hislorïcD. Histoire de la Révolution 
française. Les idées de Thiers sur la façon 
d'écrire l'histoire 269 

XIIL — Le théâtre. — Le théâtre classique pendant 
la Restauration. — Casimir Delavigne. Des 
Vêpres Siciliennes d Louis XI 285 

XTV. — Le théâtre. — Le théâtre romantique pen- 
dant Restauration. — Les théories de la 
nouvelle Ecole. La Préface de Cromwell. . 301 

XV. — Le théâtre. — Les premiers drames roman- 
tiques. — Alexandre Dumas. Christine; 
Henri m et sa cour. — Victor Hugo. Marion 
de Lorme; Hernani 319 

XVL — Alfred de Musset. — Sa place dans le céna- 
cle romantique. — Ses premières poésies. 
Conlcs d'Espagne et d'Italie. Conclusion. . 343 



soc. FRANC. d'iMPR. ET UE LIBR. (OUDIN ET c'») 




48 131 



EN VENTE 



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Dix-Septième siècle. Etudes littéraires et dramatiques, par Emile 

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Les Africains, étude sur la Littérature latine d'Afrique, par Paul 

MoNCftAUx. Uu fort volume ia-18 jésus, broché. ... 3 fr. 50 



262570 



MAR - 3 1970 






?Q Albert, M. 

276 La littérature française sous 

Aô la révolution l'empire et la 

1898 restauoration 




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